Présidentielle américaine : Joe Biden au bout du tunnel ?

Marqué par des drames personnels et plusieurs échecs politiques, le démocrate de 77 ans espère enfin remporter la victoire, comme les sondages le prédisent, en détrônant Donald Trump du bureau ovale.

 Après un début de campagne catastrophique, Joe Biden est désormais favori selon les sondages pour la course à la Maison-Blanche.
Après un début de campagne catastrophique, Joe Biden est désormais favori selon les sondages pour la course à la Maison-Blanche.  AFP/Brendan Smialowski

Lorsqu'il était petit, Joe Biden entendait souvent son père, vendeur de voitures d'occasion, lui rappeler : « Fiston, on ne mesure pas un homme au nombre de fois où il est mis à terre, mais à sa rapidité à se relever ». Cette leçon de persévérance l'a suivi toute sa vie, dans ses étapes les plus difficiles. Il l'a encore prouvé en 2020, en effectuant l'une des remontadas les plus spectaculaires de l'histoire des primaires démocrates, après un début de campagne catastrophique. A 77 ans, le candidat démocrate à la Maison-Blanche, qui sera officiellement investi jeudi 20 août lors d'une convention virtuelle, espère enfin laisser les épreuves derrière lui et terminer sa carrière sur une victoire que les sondages ne cessent de prédire depuis des mois.

Son premier combat, le bégaiement, il l'a surmonté enfant. Joe Biden, né en 1942 dans la ville ouvrière de Scranton, en Pennsylvanie, est fréquemment moqué par ses camarades pour ses difficultés à s'exprimer. Il les confronte en mémorisant de longs poèmes qu'il récite à voix haute face au miroir. Aujourd'hui encore, on peut l'entendre buter sur certains mots et réconforter ceux qui souffrent du même problème d'élocution. Pour la présidentielle, il compte sur sa colistière, la sénatrice Kamala Harris, experte en joute verbale, pour combler ses propres lacunes en la matière.

Joe Biden, né en 1942 à Scranton (Pennsylvanie), est l’aîné d’une famille de quatre enfants./DR
Joe Biden, né en 1942 à Scranton (Pennsylvanie), est l’aîné d’une famille de quatre enfants./DR  

Lorsqu'il est adolescent, sa famille déménage à Mayfield, une bourgade de classes moyennes dans le Delaware, un tout petit Etat sur la côte Est américaine où, pandémie oblige, il a fait ces derniers mois campagne depuis son domicile. C'est là qu'il fréquente l'université, où il étudie l'histoire et la science politique. Le discours d'investiture du président Kennedy, en 1961, le marquera durablement : « Et vous mes compatriotes américains, ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

Lors d'un séjour étudiant de « Spring break » aux Bahamas, il rencontre celle qui deviendra sa première femme, Neilia Hunter. Diplômé en 1965, il s'inscrit dans la même université qu'elle, à Syracuse, dans l'Etat de New York, pour étudier le droit. Malgré de médiocres performances, il revient dans le Delaware, à Wilmington, pour exercer quelques années en tant qu'avocat au début de sa carrière. En parallèle, il s'intègre facilement au sein du Parti démocrate local.

En 1972, il prête son serment de sénateur dans la chambre d'hôpital de ses fils

Neilia lui donne trois enfants en trois ans : Beau, né en 1969, Hunter, puis Naomi. « Tout est arrivé plus vite que prévu », dira Joe Biden de cette époque. Une année plus tard, à 29 ans, le père de famille se tourne vers la politique et devient le cinquième plus jeune sénateur des États-Unis. Mais cet hiver 1972, le premier grand drame de sa vie l'empêche de savourer sa victoire. Neilia, sortie en voiture acheter un sapin de Noël avec les trois petits, se tue dans un accident qui emporte aussi la jeune Naomi et blesse sévèrement Beau et Hunter.

Joe Biden devient sénateur du Delaware en 1972, à 29 ans./DR
Joe Biden devient sénateur du Delaware en 1972, à 29 ans./DR  

« J'ai commencé à comprendre comment le désespoir pouvait mener les gens à abandonner ; comment le suicide n'était pas simplement une option mais une option rationnelle… C'était comme si Dieu m'avait joué un horrible tour, j'étais en colère », racontera-t-il plus tard. La résilience l'emporte. Il prête serment depuis la chambre d'hôpital de ses fils et fait la navette chaque jour en train entre Washington et le Delaware pour revenir s'occuper d'eux. Il sera réélu cinq fois et deviendra le sénateur du Delaware ayant servi le plus longtemps. En 1977, il se remarie avec celle qui est toujours à ses côtés aujourd'hui, Jill Tracy Jacobs, « Dr Jill Biden » aujourd'hui. De leur union naît Ashley, en 1981.

Adversaire puis ami avec Obama

La vie politique de Joe Biden a aussi connu plusieurs revers. En 1988, il tente une première fois de briguer la Maison-Blanche, mais met fin à sa campagne après un scandale de plagiat de discours. Vingt ans plus tard, il réessaie, fort de son expérience à la commission des Affaires étrangères du Sénat. Mais il se casse les dents face à deux candidats plus forts que lui : Hillary Clinton et Barack Obama. Ce dernier, vainqueur des primaires, finit par le choisir sur son ticket et l'emmène avec lui à la Maison-Blanche.

C'est le début d'une belle amitié entre les deux hommes qui feront deux mandats côte à côte. Le président associe son numéro 2 à toutes les décisions, un pacte que Joe Biden compte reproduire avec Kamala Harris, qu'il a désignée mardi pour être sa « VP » en cas de victoire le 3 novembre. « Tu seras la dernière voix dans la pièce », lui a-t-il promis, pour souligner son importance à ses yeux. Pendant ce temps-là, sa femme Jill, professeure d'anglais dans une fac de Virginie, devient la première « Second Lady » à conserver un emploi rémunéré.

Kamala Harris : la prochaine vice-présidente des Etats-Unis ?

A la fin de son second mandat, en janvier 2017, Barack Obama remet à Joe Biden la « Médaille de la Liberté », l'une des plus hautes distinctions présidentielles. La cérémonie est d'autant plus vibrante que ce dernier est encore meurtri par une nouvelle tragédie. Son fils Beau a été emporté un an et demi plus tôt par un cancer du cerveau, à l'âge de 46 ans. « Beau était mon âme », soupire aujourd'hui Joe Biden. Comme pour prendre sa revanche sur le sort, il a promis avec force de « battre le cancer » s'il est élu président.

Washington (Etats-Unis), le 16 juillet 2012. Barack Obama et Joe Biden./AFP/Getty Images/Patrick Smith
Washington (Etats-Unis), le 16 juillet 2012. Barack Obama et Joe Biden./AFP/Getty Images/Patrick Smith  

Alors que les démocrates cherchent un successeur à Barack Obama, la mort de son fils l'a poussé à abandonner ses ambitions présidentielles en 2016. Il s'est incliné devant Hillary Clinton. « Si j'y étais allé, j'aurais pu gagner », a-t-il regretté plus tard. Quatre ans plus tard, pas question de laisser passer sa chance face à Donald Trump. « Nous sommes dans une bataille pour l'âme de l'Amérique », ne cesse-t-il de répéter. Pourtant, la course avait très mal démarré…

Campagne ressuscitée

« Uncle Joe », à la réputation tactile, n'avait même pas encore annoncé officiellement sa candidature, l'année dernière, que plusieurs femmes ont rapporté des gestes déplacés à leur encontre. « Je n'ai jamais cru avoir agi de manière inappropriée. Si on suggère que c'était le cas, j'écouterai avec respect. Mais cela n'a jamais été mon intention », s'est-il défendu.

Les ennuis continuent avec des performances catastrophiques lors des premiers débats démocrates. Le septuagénaire bute sur les mots, s'emmêle les pinceaux et s'arrête de parler au milieu d'une phrase dès que son temps est écoulé. En face, ses concurrents — Kamala Harris la première — n'hésitent pas à lui couper la parole. L'homme paraît dépassé, parfois à la limite de la sénilité, prêtant le flanc aux attaques en gâtisme de Trump qui le surnomme « Sleepy Joe » (Joe l'endormi). S'ajoutent à cela l'affaire ukrainienne — qui a valu à Trump son impeachment — et les soupçons d'anciens conflits d'intérêts liés au travail de son fils Beau pour une firme gazière mêlée à un scandale de corruption à Kiev.

Iowa, New Hampshire, Nevada… Les premières étapes de la course sont si décevantes que beaucoup s'attendent à ce que le candidat, en manque de financements, jette l'éponge. C'est sans compter sur l'obstination de Biden, qui mise tout sur la Caroline du Sud début mars. À raison. Son expérience aux côtés de Barack Obama et sa relation personnelle avec les habitants de cet État qu'il affectionne — il y possède une résidence secondaire — lui offrent un plébiscite grâce au vote afro-américain. Sa campagne est ressuscitée.

«C'est simplement un homme bien»

Joe Biden avec sa femme Jill, professeure d’université./AFP/Olivier Douliery
Joe Biden avec sa femme Jill, professeure d’université./AFP/Olivier Douliery  

Si bien que ses concurrents, côté modéré, tombent comme des mouches. James Clyburn, l'élu noir (de Caroline du Sud) le plus respecté du Congrès, qui devient l'un de ses proches collaborateurs, lui conseille d'apporter davantage d'émotion à ses discours « plutôt que de simplement décliner un programme » : « Joe Biden a un bilan fantastique. Il a une histoire fantastique. C'est simplement un homme bien. Et, comme je l'ai dit lorsque je lui ai apporté mon soutien : Je connais Joe. Nous connaissons Joe. Mais, plus important encore, Joe nous connaît. »

Mettre davantage l'accent sur l'émotion et la réconciliation, dans un pays blessé par des divisions politiques profondes, telle est devenue la stratégie du candidat empreint d'une certaine nostalgie. Bernie Sanders, son rival socialiste aux primaires, finit par lâcher l'éponge début avril. Mais une nouvelle épreuve le guette déjà et va chambouler toute la campagne. La pandémie de coronavirus oblige les candidats à annuler leurs meetings, mettre en place de nouveaux moyens virtuels pour s'adresser à leurs supporteurs et revoir leur programme politique à l'aune d'une crise économique sans précédent.

Fait inédit pour un candidat démocrate : le modéré Joe Biden a petit à petit glissé vers la gauche dans ses promesses de campagne. Pour contenter l'aile progressiste du parti, il a fait appel à la jeune élue star, Alexandria Ocasio-Cortez, pour diriger un groupe de travail sur le climat. Fini la nostalgie, il utilise désormais des expressions comme « transformer le système » ou « changer le pays » qu'on entendait auparavant plutôt dans la bouche de Sanders et d'Elizabeth Warren. En écho aux propositions de cette dernière, il a appelé à annuler au moins 10 000 dollars de dette étudiante par personne pendant la crise et à augmenter les retraites de 200 dollars par mois.

Dernière ligne droite en équipe

Wilmington, Delaware, le 12 août. Joe Biden et sa colistière Kamala Harris./AFP/Olivier Douliery
Wilmington, Delaware, le 12 août. Joe Biden et sa colistière Kamala Harris./AFP/Olivier Douliery  

En guise de main tendue à Sanders, il a aussi proposé d'abaisser l'âge de la couverture santé publique pour les seniors à 60 ans et de rendre les universités publiques gratuites pour les classes moyennes. Ceux qui ont épluché son programme sont formels : s'il était élu, Joe Biden, malgré une carrière politique au centre, deviendrait le président le plus progressiste de l'histoire des Etats-Unis. Son mandat servirait alors de transition avec une nouvelle génération plus à gauche, qui pourrait être incarnée par Kamala Harris dès 2024.

La nomination de celle-ci comme colistière a donné un nouveau souffle à la campagne virtuelle — et un brin spectrale malgré les bons sondages — du démocrate. Dans les deux jours qui ont suivi l'annonce de son choix, il a reçu un record de 48 millions de dollars de contributions alors qu'il entre dans la dernière ligne droite de la bataille pour la Maison-Blanche. Un combat final que le septuagénaire, cabossé mais déterminé, mène désormais en équipe.

Pour Joe Baerlein, un communiquant démocrate de Boston qui a côtoyé le prétendant à la Maison-Blanche, « la candidature de Biden ne devrait pas être vue par les électeurs comme le troisième mandat d'Obama, ce qui donnerait à Trump l'opportunité de remettre sur la table les erreurs de l'administration Obama ».

Ce donateur qui n'est pas directement impliqué dans la campagne, a donné quelques conseils dans une tribune sur Politico : « Pour gagner, il doit se focaliser à la fois sur les conséquences sanitaires et économiques du Covid-19 et sur les bouleversements de la conscience de notre pays dus au meurtre de George Floyd. Ce sont les deux plus gros échecs de Trump et cela devrait être au centre de l'attention. Il doit, chaque jour, montrer sa capacité innée à projeter l'empathie, la force et les connaissances nécessaires pour répondre à ces problèmes. Laissons la colistière et les autres conseillers parler de tout le reste. »

Bio express

20 novembre 1942 : naissance à Scranton (Pennsylvanie).

1965 : diplômé en histoire et sciences politiques de l’université du Delaware.

1972 : élu sénateur fédéral du Delaware (jusqu’en 2009).

1987 : préside la commission judiciaire du Sénat. Candidat à la primaire démocrate pour l’élection présidentielle de 1988. Il renonce après des accusations de plagiat d’un discours.

2007 : candidat à la primaire démocrate pour la présidentielle de 2008.

2008 : choisi par Barack Obama pour être vice-président.

2012 : réélu au côté de Barack Obama.

25 avril 2019 : annonce sa candidature à la primaire démocrate pour la présidentielle de 2020.

8 avril 2020 : après le retrait de Bernie Sanders, il devient le seul candidat démocrate pour affronter Donald Trump en novembre.