Philippe Labro : «Donald Trump touche le cœur d’une certaine Amérique»

LE PARISIEN WEEK-END. Pour le journaliste et réalisateur, spécialiste des Etats-Unis, le scrutin a prouvé une chose : Donald Trump a un socle d’électeurs solide et a marqué le pays de son empreinte.

 Philippe Labro, 84 ans, a traversé les Etats-Unis d’Ouest en Est pendant deux ans dans les années 1950, avant d’y couvrir, en 1963, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy.
Philippe Labro, 84 ans, a traversé les Etats-Unis d’Ouest en Est pendant deux ans dans les années 1950, avant d’y couvrir, en 1963, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Francesca Mantovani

Philippe Labro a découvert l'Amérique en 1954. A sa descente du Queen Mary, il file en direction du Sud profond, où la ségrégation est encore vive. Il fête ses 18 ans sur les routes, traverse les Etats-Unis d'Est en Ouest pendant deux ans, avant d'y revenir en 1963 pour couvrir en tant que journaliste l'assassinat du président John F. Kennedy. Amoureux de ce pays, il lui a consacré plusieurs ouvrages et n'a jamais cessé de s'y rendre. A 84 ans, il en connaît toutes les subtilités, culturelles et politiques.

Depuis son appartement parisien – Covid-19 oblige –, Philippe Labro a suivi les dernières élections avec curiosité. Selon lui, l'une des grandes leçons du scrutin, c'est que Donald Trump a un socle électoral solide, et que le pays est plus divisé que jamais.

Que dit de l'Amérique le score réalisé par Donald Trump, qu'aucun sondage n'avait vu venir ?

PHILIPPE LABRO. D'abord qu'il faut arrêter de croire aux sondages, car les personnes interrogées ne disent jamais vraiment la vérité ! En l'occurrence, il y avait des sympathisants trumpistes souterrains, qui n'avaient pas envie de dire qu'ils allaient voter pour le président sortant. C'est assez sidérant de voir qu'en quatre ans, on n'a pas retenu la leçon ! Les élites n'ont pas appris grand-chose.

Les élites ?

Là-bas, comme ici en France, l'élite médiatique est toujours dans l'entre-soi et n'a jamais voulu entendre ou comprendre ce que Donald Trump clamait, qu'« il existe une autre Amérique, une Amérique profonde, insatisfaite, une Amérique malheureuse, peuplée de petits Blancs, non éduquée, non diplômée » ! Or cette Amérique-là est capitale, très importante, et elle s'est réaffirmée lors de cette élection. Il suffit de regarder la carte du vote ! Que dit cette carte ? Les Etats en rouge, républicains, c'est le milieu de l'Amérique, c'est le cœur, le ventre. Les côtes Est et Ouest, New York ou San Francisco, sont plutôt bleues, démocrates, mais c'est au centre que se situe l'Amérique réelle, celle que Donald Trump n'a pas tout à fait tort d'appeler « l'âme » de l'Amérique.

VIDÉO. « On ne veut pas qu'il reconnaisse sa défaite », persistent des électeurs de Trump

L'Amérique est coupée en deux, fracturée ?

Je dirais qu'il y a plusieurs « âmes », et c'est là qu'est la division désormais. On peut même parler de vraie fracture, et je ne vois pas immédiatement comment elle peut se réparer. L'Amérique, ce n'est pas Manhattan, et ce n'est pas Hollywood non plus, c'est bien plus complexe… Il y a plusieurs Amérique ! Pour bien l'appréhender, pour comprendre véritablement qui est l'Américain moyen, il faut avoir vécu sur place, labouré le terrain dans tous les sens, traversé les petits villages, les fermes, fait des kilomètres de route à travers le désert, les montagnes… Il faut avoir rencontré cet Américain moyen, un peu oublié, qui n'est pas forcément « trumpiste », mais qui n'est pas non plus abonné au New York Times. C'est à ce citoyen-là que Donald Trump s'est adressé, à travers les réseaux sociaux notamment. C'est le premier président des Etats-Unis qui communique à ce point sur ces réseaux. Et il a touché le cœur d'une certaine Amérique.

Pourquoi séduit-il également les minorités dont on pensait qu'elles votaient démocrate, en particulier les Latino-Américains ?

Tout simplement parce que Donald Trump incarne, et en on revient à la philosophie de Nixon, le fameux slogan « Law and Order », la loi et l'ordre. Il y a eu des violences pendant ces six derniers mois, notamment avec le mouvement Black Lives Matter, des violences du côté des manifestants comme de la police, et des insurrections. Et cela bénéficie forcément à celui qui représente la loi et l'ordre. Ce que Trump a très bien incarné. Ceux qui hésitaient se sont donc dit, pendant la dernière ligne droite, « au fond, puisque ça va mal, puisque c'est violent, puisqu'il y a de la délinquance, armons-nous ! » et Donald Trump est devenu leur arme principale. Il a incarné une sorte de bouclier de défense face à l'inquiétude, face à la globalisation.

Pourquoi ces Américains « oubliés » se moquent-ils des turpitudes et des mensonges de Trump ?

C'est la vraie bonne question. Pourquoi cet homme auteur de tant de gaffes, d'autant d'insultes, d'inepties, d'erreurs, de propos misogynes, homophobes, racistes… les séduit-il? Eh bien, parce que, sous certains aspects, il leur ressemble! C'est un showman extraordinaire. Il crève l'écran, il sait communiquer, il a le ton, il a la gueule, il a l'allure… Dans ses meetings, il dansait sur les estrades et, cela, ça plaît! N'oubliez jamais que l'Amérique est aussi une nation du spectacle et du divertissement. En face, Joe Biden est fade. Donald Trump a entretenu cette image pendant quatre ans! Il a été omniprésent, tous les jours, à la télévision, envoyant des milliers de messages sur Twitter. Il a pénétré l'inconscient collectif. Une manière de dire : « Je suis comme vous ».

Il leur ressemble ?

Oui, même physiquement! Regardez les foules autour de Trump : ils sont gros, ils sont épais, ils sont blancs, rigolards, rubiconds, ils aiment la vie, ils aiment déconner et ils ont une vision, non pas primaire - ne les méprisons jamais -, mais une vision basique de l'existence. Voilà. Il est cette Amérique-là, même s'il y en a d'autres. C'est John Wayne! Et tenez-vous bien, ça va durer! Le trumpisme ne va pas s'arrêter avec cette victoire de Joe Biden. Donald Trump se demande déjà s'il ne va pas se représenter en 2024 – s'il concède sa défaite. Et puis, il a un projet encore secret, mais très précis, celui de monter une chaîne de télévision, la Trump Television, T. T. Ce sera une chaîne dix fois plus suivie, dix fois plus violente, plus militante, et plus controversée que Fox News.

Que pensez des actions en justice, des contestations de Donald Trump ?

La démocratie américaine n'est pas en danger, les institutions sont là, les cours suprêmes de chaque Etat vont faire leur job, je crois même que l'ultime Cour suprême, dont Donald Trump se réclame et qui est à majorité conservatrice, sera impavide. J'emploie volontairement cet adjectif, car face à des questions et des décisions aussi importantes, les juges mettront de côté leur militantisme et se poseront simplement la question : « Oui ou non, respectons-nous la Constitution américaine de nos pères fondateurs? » Et si la réponse est positive, alors ils appliqueront la loi avec un L majuscule.

On a vu le complotisme s'inviter dans cette campagne. Avec le mouvement QAnon, par exemple…

Malheureusement, nous ne sommes ni à l'abri ni épargnés en Europe! Comme le conspirationnisme, les fausses informations, les rumeurs ou la déformation de la réalité ne sont pas un privilège américain. QAnon n'est que la traduction de ce qu'une partie de l'opinion publique tient pour quelque chose d'avéré : « On ne nous dit pas la vérité, il y a des choses clandestines, affreuses, que l'on nous cache ». Quand vous voyez que Donald Trump a approuvé ce que disait le QAnon, et d'autres voix du même type, qui proclamaient que les démocrates allaient tuer des enfants pour s'imprégner de leur sang… N'importe quoi a été dit dans cette campagne, absolument n'importe quoi! Mais il faut aller plus loin. Pourquoi ce complotisme aujourd'hui? Est-il plus fort qu'autrefois? Je n'en suis pas si sûr, mais entre-temps, les réseaux sociaux ont fait leur apparition. Et il faut voir désormais le poids et l'influence invraisemblables de Facebook, de Twitter, des Gafas… qui sont, d'une certaine manière, une autre forme de pouvoir.

Pour Philippe Labro, en Europe, « nous ne sommes pas à l’abri du complotisme ou d’un mouvement comme QAnon ». /Francesca Mantovani
Pour Philippe Labro, en Europe, « nous ne sommes pas à l’abri du complotisme ou d’un mouvement comme QAnon ». /Francesca Mantovani  

Redoutez-vous des flambées de violence ?

L'Amérique est un pays qui est né dans la violence et il est légitime d'être inquiet, même si je pense que ce ne seront que des échauffourées, des incidents. Car il faut bien voir qu'une large majorité des Américains veut la paix, le calme, et souhaite un changement de climat, une forme de retour à la sérénité. Ceux qui ont voté pour Joe Biden l'ont aussi fait parce qu'il représente l'apaisement et le retour à l'équilibre. Mais cela ne sera pas facile, car il va être un président entravé par une opposition forte. Personne ne peut souhaiter une pire présidence que celle qui s'annonce pour Biden. Il ne va rien pouvoir faire passer ou presque. Les sénateurs républicains vont se déchaîner contre lui, irréductibles et obstructifs, sans cesse.

Joe Biden est-il le président américain que le reste du monde attendait ?

En France, et ailleurs dans le monde, on a été choqués par un certain nombre de déclarations de Donald Trump, par son comportement, par des décisions terribles : l'abandon de l'Accord de Paris sur l'écologie, le non à l'Otan, le mépris pour les alliances… Donc, oui, on préfère un autre président, un interlocuteur qui apporte un équilibre, de la raison. Biden est un homme qui sait ce qu'est l'Etat. Il a un passé, une expérience, il a été vice-président pendant huit ans, sénateur. Il sait ce qu'est une administration, il connaît les chefs d'Etat, il sait travailler, gouverner… Mais ne donnons pas de leçons, surtout pas! Nous avons, nous aussi, nos faiblesses, nous faisons des erreurs, et nous devons affronter deux guerres simultanées, celle contre le terrorisme islamique et celle contre le coronavirus. On essaye de faire face, mais nous ne sommes pas non plus irréprochables. Avant de critiquer, il faut essayer de comprendre la situation américaine. Ensuite, éventuellement, émettons un jugement, mais pour ma part, j'ai toujours considéré qu'il fallait d'abord comprendre. Après, on décidera.

A quoi l'Américain ressemble-t-il à l'issue du scrutin ?

C'est un Occidental désorienté ! Il représente toute la confusion et le désordre qui se sont installés depuis le début du XXIe siècle un peu partout dans le monde. L'Américain, à sa manière, c'est un peu nous aussi. Ce sont les Gilets jaunes, le populisme… Mais c'est aussi quelqu'un qui croit au lendemain, qui sait qu'il y a toujours un rebond possible, qu'il peut aller voir son banquier avec une idée, car celui-ci lui donnera tout de suite de quoi lancer son entreprise. C'est quelqu'un qui a confiance, c'est le principe américain du rebond, de la création, de l'invention et de la deuxième chance. N'oublions jamais cette phrase merveilleuse à la fin d'« Autant en emporte le vent » : « Tomorrow is another day », demain est un autre jour. Alors qu'en France, nous avons tendance à dire que c'était mieux hier !

/SP
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« J'irais nager dans plus de rivières », de Philippe Labro, Gallimard, 304 p., 20 €.