Pas de virus, pas de vaccin : la stratégie de déni de la Tanzanie inquiète le monde

En proie au Covid-19, le pays d’Afrique de l’Est s’est distingué par son refus de vacciner sa population. Une décision qui s’explique notamment par son idéologie anti-occidentale et qui lui vaut une mise en garde de l’OMS.

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Une Tanzanienne marche devant un graffiti peint par le groupe d'artistes Wachata pour sensibiliser au port du masque à Dar es Salaam le 26 mai 2020.
Une Tanzanienne marche devant un graffiti peint par le groupe d'artistes Wachata pour sensibiliser au port du masque à Dar es Salaam le 26 mai 2020. AFP/Ericky Boniphace

Fière, la Tanzanie a tenté de convaincre le monde qu’elle était « libérée » du Covid-19. Mais l’illusion commence à se dissiper à mesure que le nombre de morts augmente, officiellement en raison de « pneumonies ». Le pays, dont le président John Magufuli a dès le départ minimisé la présence puis la dangerosité du virus, n’observe aucune mesure destinée à limiter la pandémie. Les grands rassemblements sont autorisés tandis que l’utilisation des masques est moquée par les autorités. Ce dimanche matin, l’Organisation mondiale de la Santé a même appelé officiellement le pays à prendre des mesures pour protéger de la pandémie ses propres citoyens mais aussi les populations des pays visités par des Tanzaniens.

Plus inquiétant, la Tanzanie apparaît comme l’un des seuls pays au monde à refuser délibérément tout vaccin contre le Covid, estimant qu’ils sont « dangereux pour la santé ». Le chef d’Etat n’a cessé de répéter que les prières et les remèdes traditionnels allaient sauver sa population. Une position qui rejoint celle adoptée par les autorités malgaches, privilégiant d’abord les « médicaments locaux », avant d’adopter possiblement le précieux sérum. Reste qu’aucun pays, en dehors de la Tanzanie, n’a affiché de discours aussi radical vis-à-vis du vaccin.

« Une idéologie anti-Occident »

Se voulant rassurante, la ministre de la Santé tanzanienne, Dorothy Gwajima, a seulement invité les citoyens à renforcer leur hygiène corporelle et à se tourner vers les plantes. Une démonstration de préparation d’un remède traditionnel alliant herbes locales et épices a même été réalisée devant les journalistes. Si alarmant soit-il, ce rejet du vaccin « relève d’une posture politique du gouvernement qui est avant tout idéologique, anti-système, anti-Occident », analyse Magali Chelpi-den Hamer, chercheuse à l’Iris et spécialiste de l’Afrique subsaharienne.

« C’est le reflet d’un ras-le-bol généralisé vis-à-vis de certaines dérives importantes du système mondial. La question de l’accès au vaccin nous montre aujourd’hui que le prix d’une vie en Afrique n’est malheureusement pas équivalent à celui d’une vie occidentale », complète-t-elle. Ainsi, la directrice exécutive d’Onusida, une agence de l’ONU luttant contre la pandémie de sida, indiquait récemment que l’Ouganda, voisine de la Tanzanie, devrait payer l’équivalent de 7 euros la dose de vaccin AstraZeneca… contre 2 euros en Europe.

« Il est impossible de connaître la véritable étendue du virus »

« Un camouflet cinglant à la notion de bien commun mondial, commente la chercheuse. On peut alors comprendre que certains chefs d’État en gardent une certaine amertume et ne souhaitent pas rentrer dans ce jeu ». De la même façon, le dispositif Covax initié par l’OMS pour permettre une meilleure répartition des vaccins au sein des pays pauvres a déjà montré ses nombreuses limites. Dix pays seulement ont administré 75 % de tous les vaccins, tandis que plus de 130 pays n’ont reçu aucune dose, selon l’ONU.

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Pour l’heure, difficile de mesurer l’étendue du virus dans le pays. Et pour cause, la Tanzanie a cessé de publier ses statistiques officielles sur le Covid en avril 2020. Les derniers chiffres faisaient état de 509 cas positifs, 21 décès et 183 guérisons, un bilan toujours inchangé à ce jour, selon la revue scientifique The Lancet. Après avoir assuré en juin que le pays était tiré d’affaires, les autorités n’ont plus communiqué aucune donnée. De leurs côtés, les journalistes sur place se heurtent aux lois interdisant la publication d’articles sur les « maladies mortelles ou contagieuses » sans permission officielle. La couverture de l’épidémie se révèle ainsi particulièrement entravée, souligne Reporters sans frontières.

Une couverture médiatique entravée

Un journaliste du quotidien Tanzania Daima a dû cesser ses activités pendant six mois à cause d’un reportage sur un patient atteint du virus, publié sans le consentement des autorités. Le journal Mwananchi a quant à lui vu sa licence en ligne suspendue pour six mois et la chaîne de télévision locale Kwanza Online TV pour 11 mois à la suite de publications portant sur l’épidémie. Enfin, trois groupes de presse ont été condamnés à une amende et ont dû présenter des excuses publiques après la diffusion d’un reportage critiquant le président pour ne pas avoir décrété un confinement généralisé.

Les inquiétudes perdurent face au manque de transparence. L’Union africaine a encore sommé, en janvier dernier la Tanzanie à « revoir rapidement » sa position sur l’épidémie. Mais cela suffira-t-il ? « Sans la mise en place de mesures préventives, le Covid risque de se propager encore davantage et pourquoi pas muter à nouveau », glisse Mandira Bagwandeen, chercheuse à la Fondation pour la recherche scientifique.

Un vaccin, pas l’unique solution

Sans couverture vaccinale, la crainte de voir émerger de nouveaux variants problématiques avait déjà été évoquée aussi bien par plusieurs scientifiques que par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Pour autant, il serait « malhonnête » de faire porter l’unique responsabilité d’une mutation du virus à la Tanzanie, tempère Pascal Crépey, enseignant-chercheur en épidémiologie à l’École des hautes études en santé publique à Rennes.

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« Le virus mute tout le temps. L’émergence d’une souche problématique peut alors très bien survenir au sein même d’un pays qui vaccine sa population trop lentement », nuance le spécialiste, avant de rappeler que l’un des rares vaccins proposés à ce jour aux pays d’Afrique, à savoir AstraZeneca, se montre moins efficace contre la souche sud-africaine. « Cela constitue aussi un argument très sérieux pour les autorités qui ne veulent pas du vaccin chez elles », ajoute l’épidémiologiste.

Une crise sanitaire parmi d’autres

De même, si l’absence de vaccination se montre évidemment problématique, la maîtrise d’une épidémie passe aussi par l’application de mesures de restrictions et de gestes barrière. « Le vaccin n’est pas forcément l’unique solution. On le voit en Chine ou dans certains Etats insulaires, l’épidémie a pu être contenue sans cela. Le fait est que chaque pays adopte sa stratégie, selon son contexte géographique et sa situation sanitaire », reconnaît Pascal Crépey.

Ainsi, calquer le modèle d’une vaccination européenne sur un pays d’Afrique comme la Tanzanie semble pour le moins illusoire. D’autant que l’Etat, aux ressources très limitées, reste asphyxié par plusieurs crises sanitaires, rappelle Magali Chelpi-den Hamer. « Les autorités de santé sont malheureusement habituées à gérer l’ingérable. L’épidémie de sida en Tanzanie a des conséquences catastrophiques pour les populations et la malaria continue de tuer en grand nombre. L’impact du Covid s’appréhende donc en rapport avec ces autres maladies. Il est peut-être encore un peu tôt pour juger de la mortalité du virus, en comparaison de ses autres fléaux… », conclut la chercheuse.