Morts de civils et exode massif : 5 minutes pour comprendre le conflit au Tigré

Depuis plusieurs semaines, la province du Tigré est le théâtre d’un conflit opposant le gouvernement fédéral et les forces à la tête de cette région du nord de l’Éthiopie. Jeudi, le Premier ministre a ordonné le lancement de l’offensive finale contre ces autorités dissidentes.

 Le conflit au Tigré a déjà fait plusieurs centaines de morts et a poussé des dizaines de milliers d’Éthiopiens à fuir le pays.
Le conflit au Tigré a déjà fait plusieurs centaines de morts et a poussé des dizaines de milliers d’Éthiopiens à fuir le pays. AFP / Eduardo Soteras

Plusieurs experts dénoncent un « massacre de civils », poignardés ou tués à la hache, mené dans la Province de Tigré, en Éthiopie. Un gigantesque exode de population fuyant la guerre entre le pouvoir central - dont le Premier ministre est lauréat du prix Nobel de la paix - et le gouvernement régional est également en train de s'opérer. Explications.

Qu'est-il en train de se passer au Tigré ?

Depuis le 4 novembre dernier, le gouvernement fédéral du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, situé dans la capitale du pays Addis Abeba, mène une vaste opération militaire contre cette région excentrée mais riche en culture agricole et en patrimoine.

Le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), qui dirige la région semi-autonome, est accusé par le pouvoir d'avoir attaqué deux bases de l'armée fédérale situées sur leur territoire ; ce que nie fermement le parti tigréen. En réponse, le pouvoir a décidé d'envoyer l'armée éthiopienne, en qualifiant cette intervention d'« opération de maintien de l'ordre ».

Le 7 novembre, le parlement éthiopien a révoqué le parlement régional et le gouvernement du Tigré, accusant la province de vouloir faire sécession. « Depuis, on assiste à une escalade de la violence entre ces deux parties avec l'utilisation d'armes lourdes et le massacre de civils », analyse Élise Dufief, auteure d'une thèse sur l'Éthiopie.

On estime que le conflit aurait déjà fait des centaines de morts et forcé 43 000 Tigréens à traverser la frontière pour se réfugier au Soudan voisin. Il est toutefois difficile d'obtenir des informations détaillées car les communications sont coupées dans le Tigré.

Les dirigeants du TPLF se sont retranchés à Mekele, capitale de la région dissidente, désormais encerclée par les forces fédérales. Le 22 novembre, Abiy Ahmed a donné 72 heures aux dirigeants tigréens confinés pour déposer les armes, sous peine d'un assaut « impitoyable ». Un ultimatum rejeté le lendemain par le dirigeant du TPLF, Debretsion Gebremichael. En réponse, le Premier ministre a ordonné, le 26 novembre, le lancement de l'offensive finale contre les autorités dissidentes réfugiées dans la capitale tigréenne.

Quels sont les enjeux du conflit ?

L'ONU s'est vivement inquiétée des conséquences que pourrait avoir cet assaut sur les civils. « Le risque c'est que ce conflit s'étende ensuite au reste du pays », s'inquiète par ailleurs Elise Dufief.

« Le gouvernement éthiopien est dans une démarche d'affirmation de son autorité », estime la spécialiste, qui rappelle que l'Éthiopie est un Etat fédéral depuis sa création en 1995. Or, depuis l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed en avril 2018, qui n'a pas été élu mais nommé par une coalition au pouvoir à la suite de la démission de l'ancien Premier ministre, il y a eu une « volonté de mettre fin à ce système fédéral ».

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Mais ce conflit possède également une dimension ethnique. Abiy Ahmed fait partie de l'ethnie oromo, la plus importante du pays, tandis que les Tigréens ne représentent que 6 % de la population. Avec sa nomination, cette ethnie a pour la première fois pu accéder à la tête de l'Etat. Cela a créé des tensions très fortes, notamment avec le TPLF, qui a contrôlé pendant presque 30 ans l'appareil politique et sécuritaire de l'Éthiopie.

Le parti à la tête du Tigré estime que ce nouveau gouvernement a progressivement marginalisé la minorité tigréenne au sein de la coalition au pouvoir. Pour sa part, Abiy Ahmed reproche au TPLF d'avoir « joué un rôle majeur dans les abus systémiques en matière de droits humains et dans la corruption massive », ainsi que de chercher à enterrer ses réformes.

Comment la pandémie a-t-elle intensifié les tensions ?

En août, les tensions se sont encore exacerbées, lorsque le gouvernement d'Addis Abeba a annoncé le report de tous les scrutins initialement prévus en 2020 à une date indéterminée en raison de la pandémie de Covid-19. Le TPLF a jugé ce report contraire à la Constitution et a accusé le Premier ministre, personnage politique le plus important du pays, d'être un dirigeant « illégitime ».

« Le report a été une décision unilatérale, juge pour sa part Élise Dufief. Il y avait un risque identifié de monopolisation du pouvoir et d'utilisation de la crise Covid pour qu'Abiy Ahmed reste en place sans avoir été élu ». Le parti du Tigré a donc décidé d'organiser ses propres élections régionales.

Le 9 septembre, 2,6 millions d'électeurs tigréens se sont rendus aux urnes pour élire leurs représentants au parlement régional. Sans surprise, la quasi-totalité des sièges a été raflée par le TPLF. Mais le scrutin n'a pas été reconnu par le gouvernement fédéral qui l'a qualifié « d'illégitime ». En représailles, le parlement éthiopien a annoncé en octobre une réduction drastique des fonds fédéraux pour la région, une « déclaration de guerre » selon un haut responsable tigréen.

Pourquoi la situation est très confuse ?

Le 9 novembre, le conflit a pris une autre dimension, en causant la mort de centaines de civils. Au moins 600 personnes ont été tuées au cours d'un « massacre atroce » perpétré, selon une institution publique indépendante éthiopienne (EHRC), par des miliciens tigréens dans la localité tigréenne de Mai Kadra. Si cette organisation est administrativement indépendante, son directeur a toutefois été nommé par le Premier ministre éthiopien. L'EHRC accuse dans son rapport préliminaire une milice informelle de jeunes Tigréens d'être les auteurs d'un « carnage » visant des saisonniers non-Tigréens.

Amnesty International a, de son côté, rapporté que « probablement des centaines » de civils avaient été poignardés ou tués à la hache ce jour-là, sans se prononcer sur les auteurs du « massacre », mais en citant des témoignages l'attribuant aux forces pro-TPLF. L'ONU a appelé à une enquête indépendante pour déterminer ce qu'il s'est exactement passé, alors que le Tigré est soumis à un black out et que les déplacements des journalistes y sont sévèrement restreints.

Pourquoi le Premier ministre est-il sous le feu des critiques ?

Déjà avant l'éclatement du conflit, le gouvernement avait décidé la suspension de fonds pour le Tigré. Parmi eux se trouvait notamment un programme d'aide alimentaire, essentiel dans cette région où les réserves agricoles ont été ruinées par des attaques de criquets. Le conflit a encore accentué la pauvreté dans cette province.

Et malgré la multiplication des violences ces dernières semaines, Abiy Ahmed a demandé à la communauté internationale de se garder de toute « interférence dans les affaires internes » de son pays. Il n'a pas répondu aux inquiétudes de l'ONU, qui évoquait pourtant de possibles « crimes de guerre » dans la région, ou a celles de l'Union africaine qui proposait une médiation à ce conflit.

Le Premier ministre éthiopien, lauréat en 2019 du prix Nobel de la paix pour avoir réconcilié l'Éthiopie avec l'Erythrée voisine, a été vivement critiqué depuis le début du conflit. Déjà, au moment de l'attribution de cette récompense, des objections avaient émergé. « Le prix Nobel a été remis beaucoup trop tôt. Aujourd'hui, cela a notamment pour conséquence de décrédibiliser la légitimité de la communauté internationale dans ses appels à la médiation », regrette Élise Dufief.

Si le comité Nobel s'est dit « profondément préoccupé » par la situation du pays le 23 novembre, il ne revient toutefois par sur sa décision. Les prix Nobel sont des récompenses qui ne peuvent, de toute façon, pas être retirées une fois attribuées.