La Colombie dans le piège de la violence

L’augmentation des assassinats d’acteurs de la société civile, de défenseurs des droits de l’homme, de l’environnement et d’anciens combattants des Farc menace la paix en Colombie, alerte l’ONU.

 La mort de Javier Ordoñez, qui avait reçu des décharges réitérées de pistolet à impulsions électriques de la part de policiers à Bogotá alors qu’il était à terre, a déclenché des émeutes qui ont fait entre 13 et 19 morts en septembre.
La mort de Javier Ordoñez, qui avait reçu des décharges réitérées de pistolet à impulsions électriques de la part de policiers à Bogotá alors qu’il était à terre, a déclenché des émeutes qui ont fait entre 13 et 19 morts en septembre. JUAN BARRETO/AFP

Chargée de veiller à l'application des accords de paix entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et la guérilla des Farc signés en 2016, l'ONU a déploré 42 massacres – assassinat de 3 personnes ou plus en même temps - dans un rapport daté du 2 octobre, depuis le début de l'année en Colombie. Un bilan qui pourrait s'aggraver puisque 13 autres événements sont encore en cours d'investigation. En 2019, ce chiffre s'élevait à 36. Une augmentation de 50 % des assassinats de défenseurs des droits de l'homme entre 2018 et 2019 avait également été remarquée.

Au 4 octobre, la macabre liste de l'ONG Indepaz, qui collecte les informations de plusieurs entités officielles et d'autres ONG, s'élève à 66 massacres. Tous s'accordent sur un point : depuis 2018, la violence ne cesse de s'aggraver.

Pour Lina Macias, coordinatrice de protection de l'ONG Pares (fondation Paix et réconciliation) en Colombie, « après une baisse en 2017, le taux d'homicide est remonté en 2018, ce qui correspond à la période de la campagne présidentielle, avant d'entamer une baisse légère pendant le confinement en 2020 » a-t-elle confié à notre journal.

Les défenseurs des accords de paix visés

Parmi les victimes de cette escalade, militants des droits de l'homme et leaders de la société civile. Selon l'ONU, 48 d'entre eux ont été tués depuis le début de l'année. « Si le chiffre est difficile à établir précisément en raison de la méthodologie pour définir ce statut, on constate une généralisation de ce phénomène envers ceux qui promeuvent l'accord de paix » assure Lina Macias.

Le MOE (mission de l'observatoire électoral) s'inquiète en outre de l'augmentation des agressions contre les femmes, ce qui peut se convertir « en une mesure de dissuasion dans leur participation » aux processus de décision. Et met en garde sur les risques que cette violence fait courir à la démocratie.

C'est aussi l'avis de Rosemary DiCarlo, secrétaire générale adjointe des Nations Unies aux affaires politiques et à la consolidation de paix, qui a récemment affirmé, quatre ans après l'accord qui a valu le Prix Nobel de la Paix à Juan Manuel Santos, que « les meurtres et les menaces contre les leaders sociaux, les ex-combattants, les femmes et les jeunes constituent une menace pour la paix ». Un autre grand défi relevé par l'ONU est celui de la résolution de ces crimes, dans un pays où les investigations en milieu rural sont au ralenti par manque de moyens et en raison d'infrastructures défaillantes.

Narcotrafic, exploitation minière et grands propriétaires terriens

L'ONG Pares l'assure au Parisien, « les sources de cette violence sont à rechercher parmi les groupes qui ne veulent pas que les accords de paix soient mis en place sur le terrain et contribuent à leur sabotage ». Redistribution des terres, substitution des cultures de coca, réforme agraire touchent les intérêts de tous les groupes vivant du narcotrafic, de l'exploitation minière et des grands propriétaires terriens.

Gustavo Petro, candidat au second tour de l'élection présidentielle qui a vu la victoire d'Ivan Duque en 2018, a exprimé lundi 5 octobre aux parlementaires européens son soutien à un amendement réclamant une suspension partielle de l'accord commercial entre l'Union européenne et la Colombie, en particulier avec « les secteurs économiques qui tirent profit des assassinats et des déplacements forcés de la population, comme ceux de la production d'huile de palme et de bananes » en vertu de la clause sur la démocratie et les droits de l'homme.

Amendement rejeté le lendemain, mais du côté du parti de la Colombie humaine, on soulignait que 136 eurodéputés avaient voté en sa faveur. « De plus en plus de voix s'élèvent en Europe contre ce qui se passe en Colombie » a assuré à notre journal Cielo Rusinque, avocate constitutionnaliste adhérente de la « Colombie humaine » (gauche).

Une présence accrue de groupes armés illégaux

Selon des observateurs locaux, loin de l'affaiblir, la pandémie aurait accru la présence de divers groupes armés illégaux qui se disputent la place laissée libre par les Farc dans des zones où la carence des infrastructures publiques se conjugue avec une économie illicite.

230 ex-combattants des Farc ont été assassinés, et une vingtaine d'autres a disparu. Dans une déclaration le mardi 6 octobre, Ivan Duque, le président en exercice, a attribué « 78 % de ces meurtres à des groupes armés dissidents des Farc, l'ELN (NDLR Armée de libération nationale), le clan du Golfe (NDLR groupe de narcotrafiquants héritiers de paramilitaires) » ajoutant que « derrière cette violence se trouvent également des activités liées au narcoterrorisme ».

Contacté par notre journal, Alirio Morales, ex chef de front des Farc, déclare avoir perdu onze « camarades » de son groupe depuis leur démobilisation fin 2016 dans le département du Cauca au sud-ouest. Ils ne sont désormais plus qu'une trentaine dans le camp. « Cette année, Alexandre, Sebastian et Cristian ont été tués parce qu'ils étaient des démobilisés. Pas plus tard qu'hier, une voiture du système de protection collectif a été mitraillée. Mais il y a aussi ces leaders sociaux, des paysans, des défenseurs des droits de l'homme, des Afros, des Indigènes… » Cet ancien chef d'un front dans le centre du pays ne croit plus vraiment à la mise en œuvre des accords de paix.

Violences policières et militaires

À cela se rajoute un contexte de violences policières et de l'armée. Le viol d'une mineure de 12 ans d'une communauté indigène en juin par plusieurs soldats a particulièrement choqué la population. La mort de Juliana Giraldo tuée par balle par un soldat aux abords d'un barrage militaire dans le Cauca a provoqué une vague d'indignation nationale. Celle de Javier Ordoñez, qui avait reçu des décharges réitérées de pistolet à impulsions électriques de la part de policiers à Bogotá alors qu'il était à terre, a déclenché des émeutes qui ont fait entre 13 et 19 morts en septembre.

La manifestation indigène annoncée à partir du 12 octobre dans le sud du pays risque donc de se dérouler dans un contexte tendu. L'ex-président Álvaro Uribe - pour lequel une décision de poursuite ou non de sa détention à domicile devrait être prise ce jeudi 8 octobre – brandit de son côté le spectre « d'une implantation culturelle, idéologique et politique du socialisme » à son évocation. Selon lui cette minga, qui se revendique comme un mouvement pour « défendre la vie, la terre et la paix » serait infiltrée et chercherait plutôt à « influencer les jeunes à travers une représentation déformée de l'histoire. »

« Le fait de présenter des propositions sociales comme des stratégies politiques de la gauche aggrave la polarisation et avec elle l'intolérance et la haine » analyse Lina Macias.

« Je crois qu'on ne connaîtra jamais la paix » a commenté à notre journal Ludwing Cepeda, qui vit dans la capitale. « Pas plus que la prochaine génération » se désole le philosophe de 38 ans.