«L’impression d’avoir été trahi» : comment la droite dure américaine continue sans Trump

Un mois après l’assaut du Capitole, les réseaux extrémistes rêvent plus que jamais d’un retournement insurrectionnel. Avec ou sans Donald Trump.

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 Le 17 août 2019, à Portland, Enrique Tarrio, leader de la milice des Proud Boys, et l’un des membres très actifs Joe Briggs
Le 17 août 2019, à Portland, Enrique Tarrio, leader de la milice des Proud Boys, et l’un des membres très actifs Joe Briggs John Rudoff/AFP

Il y a une « forte probabilité » que le terroriste dit domestique frappe les Etats-Unis dans les mois à venir. Et que le problème persiste « pendant les dix à vingt prochaines années ». Elisabeth Neumann fut l'une des conseillères de Donald Trump sur les enjeux de sécurité nationale de 2017 à 2020. Interrogée jeudi par la nouvelle administration en place, elle a livré un discours alarmant sur le risque de coups de force comparables à celui survenu au Capitole le 6 janvier dernier.

Il y a un mois jour pour jour, des centaines de militants trumpistes prenaient d'assaut l'enceinte du Congrès pour contester l'élection du démocrate Joe Biden. Plusieurs heures durant, les institutions ont vacillé et cinq personnes ont perdu la vie. Aujourd'hui, Donald Trump a disparu des radars en attendant son procès qui s'ouvrira mardi prochain. Mais ses soutiens les plus radicaux, eux, sont bien décidés à poursuivre leur combat culturel, politique et idéologique. Avec ou sans son appui.

Le « chaman » prêt à témoigner contre Trump

Cette idylle a pris fin progressivement. Dans les heures qui suivent les événements du 6 janvier, le chef d'Etat encore en poste esquisse un premier et léger mouvement de recul. Puis il se dit le lendemain « scandalisé par la violence, l'anarchie et la pagaille » perpétrées la veille. « C'est une deepfake ( une vidéo truquée très réaliste NDLR)? », se demande alors sous le choc sur Telegram Nick Fuentes, une figure nationaliste de l'alt-right. « Ce n'est plus l'homme qui a candidaté en 2015 », déplore-t-il le 13 janvier.

La liste des 73 dernières grâces présidentielles scelle le désenchentement. On s'offusque par exemple que le rappeur Koda Black en fasse partie. Des clichés d'un de ses clips sont partagés en guise de protestation. On y voit un Afro-américain saisir le cou d'un homme blanc portant un chapeau à l'effigie de Trump, puis sur un autre plan, l'artiste chanter devant un bûcher où brûle sur une croix un membre du Ku Klux Klan.

D'autres militants priaient que les émeutiers du Capitole soient immunisés. C'était le cas de Jacob Anthony Chansley, le complotiste à la coiffe de bison. Ces derniers jours, le « chaman » a carrément émis le souhait de témoigner à la barre contre son ancien héros. Selon les dires de son avocat, il a participé à l'insurrection « à la demande du président que tous les patriotes viennent à Washington ». Et a maintenant « l'impression d'avoir été trahi ».

Trump « fait lui-même partie de ce système maléfique »

Reste à savoir dans ce cas précis ce qui relève de l'opportunisme. Mais tout de même, une expression revient régulièrement dans les boucles de discussion de la droite radicale et extrémiste : Trump se serait « sacrifié » quatre ans mais on douterait désormais de sa volonté réelle de retourner l'establishment.

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Chez les milices, la question ne se pose plus : la victoire ne viendra ni d'un candidat républicain, ni même des urnes. Trump « n'a jamais eu l'intention de sauver l'Amérique ou de nous donner un véritable choix en matière de politique, estime l'administrateur du groupe Proud Boys Uncensored sur Telegram. Il fait lui-même partie de ce système maléfique qui nous déteste, vous et moi. Si vous ne l'avez pas encore deviné, nous allons répéter la vérité. Il n'y a pas de solution politique ».

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Le ticket Trump est tout aussi révolu, à en croire la milice libertarienne des Boogaloo Bois. « Vous devez vous organiser au niveau local. Rassemblez des amis et des voisins, des gens en qui vous avez confiance dans votre église, le type qui porte le chapeau MAGA (Make America Great Again NDLR) au gymnase, etc. Commencez à avoir ces conversations avec les gens. Vous seriez surpris de savoir qui d'autre ne voit pas d'avenir dans ce régime », peut-on lire sur une autre boucle.

27 % de cols blancs parmi les émeutiers arrêtés

Fiammetta Venner, spécialistes des extrémismes, observe également cette déception chez une partie des sympathisants de la mouvance complotiste QAnon. « Mais à l'inverse, d'autres pensent encore que Trump n'a pas lâché et qu'il prépare son retour, tempère-t-elle. On ne mesure pas bien le trauma que son départ de la Maison Blanche a provoqué dans cette communauté. On a un cluster de réalités virtuelles assez étonnant ».

Cette diversité d'opinions au sein de la mouvance contestataire de droite se double d' une diversité de profils inédite. Ce qui rend son analyse plus complexe. Des chercheurs en sciences sociales de l'université de Chicago ont épluché l'identité des 183 personnes arrêtées dans le cadre de l'enquête sur l'assaut du 6 janvier. Conclusion : on est loin d'un groupe homogène et des idées reçues sur les militants d'extrême droite.

89 % n'ont aucune affiliation avec des milices armées ou des groupuscules politiques. 27 % sont des « cols blancs » (avocats, architectes, médecins) et 13 % des chefs d'entreprise. Autre donnée éloquente, ces individus (84 % d'hommes) n'habitent pas seulement dans des régions de tradition républicaine, à majorité blanche et rurale. Plus que d'un « mélange d'organisations de droite », l'étude préfère donc parler d'« un mouvement de masse plus large dont le cœur est la violence ».

L'armée américaine est d'ailleurs elle-même sommée de se remettre en question. Le nouveau ministre de la Défense Lloyd Austin, premier Afro-Américain à occuper cette fonction, a demandé à toutes les unités d'engager des discussions d'ici deux mois. Plusieurs administrations successives ont ignoré pendant plus de 10 ans des rapports du FBI et du ministère de la Sécurité intérieure sur l'infiltration des forces de l'ordre et de l'armée par les suprémacistes blancs.

Le Parti Républicain pas étanche aux « délires les plus extrémistes »

Cette large palette de profils, le Parti républicain en est également le reflet. En ce moment, les accrochages internes se cristallisent autour de la néodéputée Marjorie Taylor Greene. Adepte de longue date de théories conspirationnistes et partisane assumée de QAnon, elle a été exclue des commissions de la Chambre des représentants. Mais les élus républicains peinent à se mettre d'accord.

« Les cadres s'offusquent quand les propos complotistes concernent des sabres lasers juifs responsables des incendies en Californie, reprend Fiammetta Venner. Mais sur plein d'autres sujets, l'esprit des miliciens par exemple est présent. L'air de rien, il semblerait que l'establishment républicain ne se sente pas de contrer tous les délires des plus extrémistes ».

Selon les observateurs, la grande majorité des sénateurs républicains vont voter contre la destitution de Donald Trump. Ce dernier devrait ainsi échapper une seconde fois à la condamnation en l'absence d'une majorité des deux-tiers des sénateurs contre lui.