Etats-Unis : le système électoral américain est-il à bout de souffle ?

Des voix s’élèvent aux Etats-Unis contre un système électoral qui ne serait pas suffisamment représentatif, alors que Joe Biden, largement en tête pour le vote populaire, ne peut toujours pas revendiquer la victoire.

 Las Vegas, Nevada, le 3 novembre 2020. Des citoyens américains attendant l’ouverture d’un bureau de vote.
Las Vegas, Nevada, le 3 novembre 2020. Des citoyens américains attendant l’ouverture d’un bureau de vote.  AFP/Getty Images/Ethan Miller

Le système électoral américain bat-il de l'aile? Alors que Joe Biden se rapproche un peu plus de la Maison Blanche ce jeudi, la bataille est encore serrée avec son rival Donald Trump dans la course aux grands électeurs.

Pourtant, à regarder le vote populaire, le candidat démocrate devance largement l'actuel président des Etats-Unis de plus de 3 millions de voix. C'était aussi le cas d' Hillary Clinton en 2016, avec 2 millions de votes supplémentaires par rapport aux suffrages exprimés pour le milliardaire. Et la démocrate avait perdu. De quoi frustrer de nombreux Américains, majoritairement démocrates, qui réclament un changement.

Système obsolète, suffrage universel indirect pas suffisamment représentatif, parcours trop difficile pour accéder au bulletin… Les critiques du processus électoral américain ne sont pas propres à cette élection. Mais cette dernière, emmenée par un Trump qui crie à la fraude, cristallise les tensions. « 2020 devrait être la dernière fois que nous votons ainsi », assène un chroniqueur du New York Times.

Les voix ont-elles la même valeur partout ?

Trois Américains sur cinq se déclarent favorables à la modification de la Constitution américaine pour remplacer le collège électoral par un système de vote populaire, selon le dernier sondage Gallup paru en septembre. Une préférence largement partagée chez les démocrates (89 % en 2020) depuis deux décennies (74 % en 2000), beaucoup moins chez les républicains (23 % cette année).

Pourquoi un tel désaveu d'une partie de la population ? Aux Etats-Unis, toutes les voix n'ont pas le même poids « et ça peut être très frustrant », reconnaît Nicole Bacharan, historienne et politologue, spécialiste des Etats-Unis. L'Etat de Californie, par exemple, compte 55 grands électeurs pour 39 millions d'habitants. Le Wyoming en possède trois, pour 600 000 habitants. Lorsqu'on rapporte le nombre de grands électeurs à la population dans ces Etats, on se rend compte qu'un « électeur du Wyoming pèse trois fois et demie plus lourd qu'un citoyen californien », note la politologue.

Etats-Unis : le système électoral américain est-il à bout de souffle ?

Cette différence s'explique « par la surreprésentation des Etats très peu peuplés au Sénat », avance Patrick Chamorel, professeur de science politique à l'université de Stanford sur BFMTV.

Pour rappel, chaque Etat a autant de voix au collège électoral -les grands électeurs- qu'il a de représentants au Congrès. Le Sénat est constitué de deux représentants par Etat, tandis que le nombre de sièges à la Chambre des représentants est lui proportionnel à la population d'un Etat. Cela permet une « même représentation dans chaque territoire » et empêche que « cinq grands Etats étouffent le débat démocratique », explique Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l'université Paris II Panthéon-Assas et auteur de la biographie « Joe Biden » (Ed. Nouveau monde).

Mais les partisans d'un suffrage universel direct aux Etats-Unis estiment eux « que les intérêts des petits Etats sont trop largement représentés avec leurs sièges au Sénat », développe Nicole Bacharan. « C'est une volonté d'un groupe, très progressiste, très à gauche, proche de Bernie Sanders et d'Elizabeth Warren, qui demandent qu'on gomme la représentation des territoires car ils considèrent que seuls les gens doivent être représentés » au collège électoral, contextualise Jean-Eric Branaa.

Des entraves au droit de vote

Autre critique faite au système américain : le processus d'accès au vote serait trop restrictif, voire discriminant, dans plusieurs Etats. Des voix s'élèvent pour réclamer un « élargissement du vote anticipé » et « une facilitation des inscriptions ». « Pendant des décennies, limiter les votes a été une stratégie clé du Parti républicain - bien que généralement les gens de droite ne soient pas aussi fiers de ce fait. Cette année, comme cela s'est souvent produit avec le président Donald Trump, le sous-texte est devenu un texte », lâche Farhad Manjoo, chroniqueur au New York Times.

Depuis un arrêté pris en 2013, « des entraves au droit de vote sont apparues dans de nombreux Etats », constate Laurence Nardon, chercheuse à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste des États-Unis. Et de citer en exemple le Texas, où « l'accès au vote est particulièrement compliqué » : « On peut voter avec son passeport, bien sûr, mais aussi avec sa licence de port d'arme, alors que les cartes d'étudiants ne sont, elles, pas acceptées », explique-t-elle à Slate.

Plus récemment, la Cour suprême de cet Etat du sud a refusé d'étendre les conditions de vote par correspondance, malgré l'épidémie de Covid-19 qui fait rage dans le pays. Le 1 er octobre, le gouverneur républicain, Greg Abbott, a ordonné la fermeture massive des bureaux de vote en les limitant à un par comté, « pour aider à lutter contre les tentatives de vote illégal ». « Tout ceci affecte les populations urbaines et les minorités de façon disproportionnelles », juge Laurence Nardon.

Dans certains États, « le vote en personne est limité à une seule date, les files d'attente peuvent prendre des heures, les bureaux ferment dès 18 heures et les citoyens qui quittent leur travail pour voter ne sont généralement pas payés durant cette période », détaille un article de The Atlantic. Pour les plus précaires, « ces circonstances suffisent à rendre l'exercice du droit de vote très difficile ».

«Système irréformable»

Le processus électoral américain peut-il changer ? « Le système est construit de telle manière qu'il est irréformable », affirme Nicole Bacharan. Il faudrait en effet passer par une réforme de la Constitution, donc par un amendement qui serait accepté « par les deux tiers des deux Chambres du Congrès et, ensuite, par la ratification par trois quarts des Etats. C'est impossible ». « Le Congrès ne le fera jamais ! » abonde Jean-Eric Branaa.

Mais il existe une autre piste que tentent d'emprunter certains démocrates : « Celle d'un groupe d'Etats qui pèserait suffisamment lourd pour dire : on se met d'accord pour donner tous nos grands électeurs au vainqueur du vote populaire. Pour le moment, ils ne sont pas assez nombreux », poursuit Nicole Bacharan.

Aux Etats-Unis, l'élection d'un président pourtant minoritaire en voix « n'a jamais été bien acceptée », rappelle l'historienne et politologue. « Même au XIXe siècle, où il y a eu trois cas… A chaque fois, le président mal élu n'a pas été réélu. » Une exception demeure : la réélection de George W Bush en 2004, après avoir perdu le vote populaire contre Al Gore en 2000. « Les circonstances étaient alors particulières, explique Nicole Bacharan. C'était la guerre en Irak, les Américains ont préféré ne pas changer le commandant en chef. » Le sort de Donald Trump, mal élu en 2016, n'est lui pas encore scellé.