Etats-Unis : au cœur de Huntsville, la capitale de la peine de mort

LE PARISIEN WEEK-END. C’est, en apparence, une bourgade américaine ordinaire. Mais Huntsville, au Texas, a une identité singulière. Derrière les hauts murs de brique rouge de la prison de la ville, se trouve la chambre d’exécution la plus meurtrière du pays.

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 Huntsville, à une heure de voiture au nord de Houston, compte en tout huit pénitenciers, dont le Holliday Transfer Facility (à dr.).
Huntsville, à une heure de voiture au nord de Houston, compte en tout huit pénitenciers, dont le Holliday Transfer Facility (à dr.). Gilles Mingasson

La première fois qu'elle regarde la mort en face, Michelle Lyons a 22 ans. La journaliste vient d'emménager à Huntsville, à une heure de voiture de Houston, au Texas. Elle couvre l'actualité universitaire pour le quotidien local, le Huntsville Item. Mais ce jour de 1998, la préposée aux sujets prison n'est pas disponible. Michelle la remplace. « J'étais jeune, mais j'avais déjà vu pas mal de choses moches, comme des accidents de la route horribles ou une explosion meurtrière dans un champ pétrolier, raconte l'ex-­reporter. Je savais que je pouvais le faire. »

Quand elle découvre la chambre d'exécution du Texas, un prisonnier latino est sanglé sur une table, condamné pour avoir tué un homme à coups de marteau. Les proches de la victime et ceux du détenu, répartis dans deux pièces, observent la scène derrière des vitres. « Je me souviens de l'affaire, mais pas vraiment de l'exécution, continue Michelle Lyons. Ce qui m'a le plus troublée, c'est de ne pas être plus perturbée que cela. Je mesurais la gravité du moment, mais être passionnée par mon métier m'a aidé à contenir mes émotions. » Le soir, la jeune femme s'endort sans difficulté.

Entre 2001 et 2012, Michelle Lyons accompagnait les condamnés dans leurs derniers moments. /Gilles Mingasson
Entre 2001 et 2012, Michelle Lyons accompagnait les condamnés dans leurs derniers moments. /Gilles Mingasson  

En janvier 2000, Michelle Lyons reprend le poste de sa collègue et commence à couvrir les prisons. Un an plus tard, elle est débauchée par l'administration pénitentiaire texane (le Texas Department of Criminal Justice, ou TDCJ). Chargée de la communication, elle doit rencontrer les condamnés à mort, étudier leurs dossiers. « J'ai assisté à près de 300 exécutions, dit aujourd'hui l'élégante brune de 49 ans, qui reconnaît s'être perdue dans les comptes. Je me souviens de bribes, certainement pas de tous les visages. »

Le nombre d'exécutions explose en 2000

Bienvenue à Huntsville, 40 000 habitants et huit prisons. Parmi elles, la plus ancienne du Texas est la Huntsville Unit, autour de laquelle la ville s'est construite. Depuis 1924 et la mise en service de la chaise électrique, toutes les exécutions de l'Etat se déroulent ici, derrière l'impressionnante enceinte de brique rouge qui a donné à l'endroit son surnom de The Walls, « les murs » en français. Cette pièce est la plus meurtrière d'Amérique, 931 hommes et femmes y ont été tués, dont 570 depuis 1982 et le retour de la peine capitale après un moratoire de dix-huit ans. Avec, parfois, des pics d'activité.

Quand Michelle Lyons se retrouve chargée des prisons comme journaliste, en janvier 2000, le nombre d'exécutions explose. George W. Bush, gouverneur du Texas et fervent partisan de la peine de mort, est alors candidat à la présidentielle. « Jusque-là, on en dénombrait entre 13 et 17 par an, se souvient-elle. En 2000, avec Bush en campagne, il y en a eu 40. J'ai assisté à deux exécutions la même nuit. Deux procureurs de deux comtés différents avaient choisi une date identique. Ils ont procédé à la première exécution, tout remis en ordre, puis fait entrer le second condamné. »

Depuis 1924, toutes les exécutions du Texas ont lieu à la Huntsville Unit, la plus ancienne prison de l’Etat./Gilles Mingasson
Depuis 1924, toutes les exécutions du Texas ont lieu à la Huntsville Unit, la plus ancienne prison de l’Etat./Gilles Mingasson  

Centrée autour de la mort, Huntsville n'en demeure pas moins d'une étonnante banalité. Il suffit de tourner le dos à The Walls pour découvrir les maisons sans clôtures typiques de l'Amérique. Le centre-ville est occupé par des antiquaires, la périphérie par une zone commerciale qui présente les mêmes chaînes de supermarchés et de restaurants que partout ailleurs dans le pays. Quelques-unes des huit prisons de la ville – sept gérées par le Texas et la dernière par le comté – sont visibles depuis les habitations, mais ressemblent à de grands entrepôts logistiques ceints de hauts grillages.

La chaise électrique s'expose au musée local

Pour beaucoup d'habitants, elles ne sont que des détails dans le décor. Mais quelques indices rappellent leur présence, comme le restaurant Mister Burger, en face de The Walls, dont les murs sont décorés de vieilles coupures de journaux qui relatent des faits divers. Le menu propose des burgers Warden (« directeur de prison »), Killer (« tueur ») et Old Sparky (« vieille étincelle »), le surnom donné à la chaise électrique dans plusieurs Etats.

Celle qui a servi au Texas est visible au Musée de la prison, une des fiertés de Huntsville. Le lieu a enregistré 40 000 visiteurs en 2019, dont beaucoup de groupes scolaires, attirés notamment par cette chaise en bois massive équipée d'accoudoirs sur lesquels les gardiens sanglaient les condamnés. De 1924 à 1964, 361 hommes ont été électrocutés sur ce siège construit par un détenu. Parmi eux, deux gangsters de la bande des mythiques Bonnie Parker et Clyde Barrow. Une rambarde tient à distance tout plaisantin qui voudrait s'y asseoir aujourd'hui.

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A proximité, une vitrine présente tubes, seringues et flacons, et rappelle que c'est à Huntsville, en 1982, qu'a eu lieu la première exécution par injection létale au monde. « Je ne sais pas si c'est moins douloureux, je n'ai jamais essayé. Mais oui, l'idée était d'être plus humain », commente, sans rire, Bill Stephens, le directeur du musée qui, avant de prendre sa retraite, supervisait tout le système carcéral texan.

Banal, aussi, le cimetière des détenus. Inauguré dans les années 1850, le Captain Joe Byrd Cemetery est un immense carré de verdure, ouvert sur la rue. Seul un panneau rappelle que les tombes, entre 3 000 et 4 000, sont occupées par d'anciens prisonniers. On enterre ici ceux qui décèdent dans la centaine de prisons texanes, et dont personne ne réclame la dépouille. Cela représente deux à trois enterrements par semaine, auxquels assistent leurs compagnons de cellule en tenue blanche. Disséminées, les sépultures des condamnés à mort sont reconnaissables à des « X » marqués sur les tombes.

« Chaque année, nous organisons ici un week-end inter­confessionnel de commémoration pour rappeler que toutes les âmes ont une valeur pour Dieu, explique Scott Atnip, directeur de la « sensibilisation » au Texas Impact, une organisation de lobbying opposée à la peine de mort. Nous déposons une fleur sur chaque tombe. »

Dans le Captain Joe Byrd Cemetery, ouvert sur la rue, sont enterrés les détenus décédés en prison et dont les familles n’ont pas réclamé la dépouille./Gilles Mingasson
Dans le Captain Joe Byrd Cemetery, ouvert sur la rue, sont enterrés les détenus décédés en prison et dont les familles n’ont pas réclamé la dépouille./Gilles Mingasson  

Dans le passé, certaines affaires ont fait grand bruit – même à l'étranger –, menaçant de déclencher des émeutes dans la ville, comme l'exécution de Gary Graham, le 23 juin 2000. Cet Afro-Américain, petit délinquant notoire de 17 ans, est arrêté en 1981 pour avoir abattu un Blanc dans un parking souterrain de Houston. L'accusation repose sur un unique témoin oculaire, à bonne distance au moment du meurtre et à la vue défaillante. Gary Graham est pourtant condamné par un jury composé de onze Blancs et d'un Noir.

Le jour de son exécution, des milliers de manifestants, partisans ou opposants à la peine capitale, envahissent Huntsville. « Ils ont fermé le périmètre sur dix pâtés de maisons et repoussé au-delà les voitures, se souvient Jeremy Desel, alors reporter télé et aujourd'hui patron de la communication de l'administration pénitentiaire. Les gars du Ku Klux Klan, venus dans un bus, se sont pointés en tenue complète. Face à eux se tenaient les New Black Panthers (NDLR : une organisation nationaliste noire ­américaine). Tous sont arrivés avec des armes. »

Le condamné ne choisit plus son dernier repas

Mais les exécutions déplacent de moins en moins les foules. Les forces de l'ordre se contentent aujourd'hui de bloquer la circulation sur les cinquante mètres qui longent l'entrée de The Walls, tandis qu'une poignée d'opposants à la peine de mort, souvent les mêmes, se rassemblent, des bougies allumées à la main. Les injections létales ont lieu les mardis, mercredis ou jeudis, après 18 heures et avant minuit.

Le condamné, si c'est un homme, est acheminé le matin même depuis l'unité Polunsky, à Livingston, à une heure de route, où le couloir de la mort, initialement à Huntsville, a été transféré en 1999. « C'est une boîte en béton, décrit Joseph Brown, journaliste chargé des pages prison au Huntsville Item. Une fente étroite sert de fenêtre, une autre permet de recevoir la nourriture, et c'est à peu près tout. Vous êtes autorisé à passer, peut-être, trente minutes en dehors de votre cage chaque jour. » Le quartier pour les prisonnières condamnées à mort est, lui, situé à presque trois heures vers l'est, à Gatesville. En tout, environ 200 personnes, dont six femmes, attendent d'être exécutés dans les geôles texanes.

Arrivé à Huntsville, le condamné a droit à un dernier repas, préparé par des prisonniers. Pendant des années, les condamnés commandaient ce qu'ils voulaient. L'un d'eux, un jour, a même demandé de la poussière. Mais tout a changé en 2011, après l'exécution d'un prisonnier qui avait exigé des steaks de poulet, un triple cheeseburger, une pizza, des fajitas et de la crème glacée, pour ne toucher finalement à rien. Ce gâchis avait suscité la colère d'un sénateur. Depuis, les détenus ne choisissent plus ce qu'on leur sert.

Au cours de ces derniers instants, le condamné peut parler avec des représentants de l'administration, notamment un aumônier et le responsable de la communication. « Le moment que je détestais, c'était quand il fallait les quitter, se souvient Michelle Lyons. Je ne savais jamais quoi leur dire. En général, on se lance à plus tard. Mais là, c'était vraiment une phrase idiote parce que quand je les reverrais, ils seraient sur le point de mourir. » A 18 heures, le directeur de la prison emmène le détenu jusqu'à la chambre d'exécution. Il est sanglé sur une table et une équipe médicale installe la perfusion. Alors, seulement, on fait entrer les proches du condamné et de la victime, séparément, dans les deux pièces vitrées attenantes. Certains viennent de loin. Ceux qui ont peu de moyens sont hébergés dans un dispensaire, un hôtel associatif, à dix minutes à pied de The Walls.

Avant de procéder à l'injection, l'administration vérifie par téléphone auprès des bureaux du gouverneur et du procureur qu'aucun sursis ou grâce n'est possible. Le directeur invite le condamné à faire une dernière déclaration, qui sera rendue publique. Souvent il s'agit d'excuses, à l'image des mots prononcés par Charles William Bass, exécuté en 1986 : « Je mérite ce qui m'arrive. Dites à tout le monde que je leur ai dit au revoir. » Ou ceux d'Earl Behringer, en 1997, à l'intention de la famille du couple qu'il a tué : « Je suis désolé pour la douleur que je vous ai causée. Si ma mort vous apporte la paix, qu'il en soit ainsi. » En 2000, Gary Graham, lui, se débattit et fut molesté par les gardiens. Ses derniers mots sont un cri de révolte, consigné à jamais dans les registres : « Je suis un Noir innocent en train d'être assassiné. C'est un lynchage qui est commis en Amérique ce soir. »

« J'ai vu des cas où je n'avais aucun problème avec le fait que la personne soit condamnée, et d'autres où, si j'avais fait partie du jury, je n'aurais pas décidé la peine de mort, assure Michelle Lyons. Je me souviens d'une affaire où tout le monde savait que le condamné n'avait pas tué. Le meurtrier était son complice. Mais ce dernier a écopé d'une simple peine de prison parce qu'il avait conclu un marché avec le procureur le premier. »

Casse-tête autour de la présence d'un aumônier

Jusqu'à récemment, un aumônier restait dans la chambre. Mais en avril 2019, un détenu boud­dhiste a fait condamner le Texas pour discrimination religieuse car il n'emploie que des conseillers chrétiens ou musulmans. L'Etat a alors interdit la présence d'un aumônier, le reléguant de l'autre côté de la vitre, avec la famille. Ce qui lui a valu d'être attaqué par l'Eglise catholique. Et en 2020, la Cour suprême a suspendu l'exécution d'un autre condamné, catholique pratiquant, au motif que refuser la présence d'un aumônier était « cruel et inhumain ».

En attendant que l'administration résolve ce casse-tête juridique, le directeur de The Walls reste la seule personne présente aux côtés du prisonnier. Lorsqu'il juge le moment venu, il fait un signe discret au bourreau pour lui intimer de procéder à l'injection. « J'ai présidé à l'exécution de 88 hommes et d'une femme », souffle Jim Willett, 70 ans. Cet homme tout en rondeur, cheveux blancs et d'une gentillesse simple, a dirigé The Walls trois ans durant. « C'était émotionnellement épuisant, dit-il. Mais pendant ces trois années, j'ai fait du mieux que j'ai pu. Je voulais que ces hommes soient aussi détendus que possible. J'agissais avec amour. »

La plupart d'entre eux acceptaient leur sort. « Certains gars semblaient même plus à l'aise que moi avec la situation. Ils me semblaient être des sages. J'ai vu l'autre extrême aussi. Comme cet homme si nerveux qu'il tremblait, que sa voix chevrotait. Et puis, d'un coup, c'était fini. Il était parti. » L'ancien directeur n'a « aucun doute » quant au bien-fondé de la peine capitale. « Mais je ne voudrais pas recommencer. Je plains tous ceux qui font ce travail. Ces exécutions ne m'ont pas changé, mais je suis devenu beaucoup plus conscient de la rapidité avec laquelle la mort peut s'emparer de quelqu'un. »

Car une fois l'injection réalisée, le décès survient en quelques secondes. Pour les familles, le moment est une épreuve qui clôt souvent des dizaines d'années de procédure judiciaire. « C'était parfois déchirant, raconte Michelle Lyons. Quand je suis devenue maman, les affaires avec des enfants assassinés sont devenues particulièrement difficiles pour moi. D'un côté, j'étais avec les victimes qui avaient devant elles le tueur de leur enfant. Mais j'entendais aussi la douleur de la mère du condamné, dans l'autre pièce, qui hurlait parce qu'elle regardait son garçon mourir. » Il arrive que le détenu n'ait plus de proches ou que ceux-ci n'aient pas souhaité venir. Alors, parfois, des surveillants assistent aux derniers instants de cet homme ou de cette femme, qu'ils ont côtoyé des années dans le couloir de la mort.

La crise du Covid a bousculé le calendrier

Après l'année 2000 et son record d'injections létales, 2020 se situe à l'autre extrême : le Texas n'aura exécuté que trois personnes l'an dernier. La crise du coronavirus perturbe tout. Mais cette pause ne devrait pas durer. « Et quand ça va reprendre, le planning risque d'être chargé parce qu'ils ont pris du retard », prédit le journaliste Joseph Brown. Cinq dates sont pour l'instant fixées.

Le 10 février, Edward Lee Busby Jr., dont la mort avait, elle aussi, été ajournée en mai dernier à cause du Covid, devrait être le premier exécuté de l'année. En 2004, l'homme avait kidnappé une retraitée. Elle est morte étouffée à cause de bandes adhésives qu'il avait placées sur sa bouche et son nez.

Michelle Lyons n'y assistera pas. Elle a quitté l'administration pénitentiaire en 2012 et fait désormais du marketing pour un cabinet d'avocats. Malgré son sourire, elle reste chamboulée. « Je trouvais ce monde fascinant, mais il m'a privée de ma tranquillité d'esprit, admet-elle aujourd'hui. On anticipe toujours le crime qui pourrait se produire. Quand je monte dans ma voiture, je verrouille immédiatement les portes parce que je me souviens d'une affaire de femme agressée dans son véhicule. » Michelle vit toujours à Huntsville, à quelques rues d'une prison. Comme tout le monde ici.