Espagne : Juan Carlos, l’exil d’un roi

LE PARISIEN WEEK-END. Rattrapé par les affaires, soupçonné de corruption, l’ancien souverain d’Espagne a quitté le royaume début août, pour trouver refuge à Abu Dhabi. Il pourrait bientôt revenir.

 Dans la tourmente, Juan Carlos, 82 ans, a fui l’Espagne le 3 août. Il est suspecté d’avoir touché des pots-de-vin pendant son règne.
Dans la tourmente, Juan Carlos, 82 ans, a fui l’Espagne le 3 août. Il est suspecté d’avoir touché des pots-de-vin pendant son règne. AFP, Freepik.com

Lundi 3 août, à 10h03, un jet blanc et or immatriculé 9H-VBG s'envole de l'aérodrome de Vigo, à la pointe nord-ouest de l'Espagne. A bord de cet avion d'affaires de location enregistré à Malte, Juan Carlos Ier, assis dans un confortable siège de cuir beige, regarde s'éloigner son royaume. L'ancien souverain, en chemise bleue et gilet gris, est entouré d'une équipe resserrée, composée d'un collaborateur de confiance et de quatre agents de sécurité. Par le hublot, les vertes forêts des montagnes de Galice laissent vite place aux plateaux arides de Castille-et-Léon, puis c'est déjà Burgos, dont la cathédrale gothique, où repose le Cid, se détache des toits de tuiles ocre de la ville. Alors que l'avion s'engage au-dessus de la Méditerranée et que disparaissent les rives de Barcelone, capitale d'une Catalogne souvent hostile à la Couronne, le monarque de 82 ans ne sait pas s'il reverra un jour son pays.

Son départ s'est fait dans le plus grand secret. Au dîner, la veille au soir, l'ex-chef d'Etat, « roi émérite » depuis qu'il a abdiqué il y a six ans en faveur de son fils Felipe, en a glissé un mot à quelques proches, membres du club royal nautique de Sanxenxo, la station balnéaire proche de Vigo où ce passionné de régates a ses habitudes. A ces fidèles, il a laissé entendre qu'il partait en voyage pour une durée indéterminée, avant de passer la nuit chez son ami, l'ancien champion de voile Pedro Campos, qui lui réserve toujours une chambre à l'étage de sa maison. Quand Juan Carlos la quitte pour se rendre à l'aéroport, ce lundi à 7h30, sa destination reste un mystère pour tous.

Après avoir régné pendant trente-huit ans, Juan Carlos 1er a abdiqué en juin 2014 en faveur de son fils Felipe VI. Getty
Après avoir régné pendant trente-huit ans, Juan Carlos 1er a abdiqué en juin 2014 en faveur de son fils Felipe VI. Getty  

Six mille kilomètres plus à l'Est et près de huit heures plus tard, c'est à l'aéroport d'affaires Al-Bateen, sur l'île d'Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis, que se pose finalement le jet, dans un paysage de buildings, de sable et d'eau turquoise. La porte de la cabine s'ouvre et la chaleur caniculaire de la péninsule arabique saisit Juan Carlos, tandis qu'il descend péniblement les quelques marches qui le séparent du tarmac, s'agrippant à la petite rampe de métal. Le soleil est déjà couché, mais la température dépasse encore les 35 °C.

Il s'explique dans une lettre

Dix minutes après l'atterrissage, la Couronne publie sur son site la lettre adressée par Juan Carlos à son fils et successeur. Le royaume, abasourdi, découvre l'exil de celui qui l'a dirigé pendant trente-huit ans: «Votre Majesté, mon cher Felipe, avec le même souci de servir l'Espagne qui a animé mon règne, et devant les répercussions publiques de certains événements passés de ma vie privée, je souhaite t'exprimer mon absolue disponibilité pour contribuer à faciliter l'exercice de tes fonctions […]. Il y a un an, je t'exprimai ma volonté de me tenir à l'écart des activités institutionnelles. Aujourd'hui, guidé par la conviction d'agir dans l'intérêt des Espagnols, de leurs institutions et dans le tien en tant que roi, je te fais part de ma décision réfléchie de m'éloigner d'Espagne durant cette période. Une décision que j'ai prise avec une profonde émotion, mais une grande sérénité. […] Avec ma loyauté éternelle, avec ma tendresse et mon affection de toujours, ton père.»

Si le roi émérite s'en va si brusquement, c'est qu'il n'a pas trouvé d'autre manière d'échapper au scandale qui le poursuit depuis deux ans. A l'été 2018, la presse révélait l'existence d'un don de 100 millions de dollars, versés par le ministère saoudien des Finances sur le compte, en Suisse, d'une fondation dont Juan Carlos est le bénéficiaire. Un virement fait en 2008, un an avant l'appel d'offres d'un marché ferroviaire saoudien qui sera attribué à des entreprises espagnoles. Le roi séducteur, dont les aventures extraconjugales sont un secret de polichinelle, a ensuite reversé les deux tiers de cette somme environ – 65 millions d'euros – à son ex-­maîtresse, l'ancienne princesse germano-danoise Corinna Larsen. Une information explosive révélée par «la Tribune de Genève» le 3 mars dernier.

Corinna Larsen a confirmé avoir reçu 65 millions d’euros de la part de son ex-amant. Breiteneicher/Sipa
Corinna Larsen a confirmé avoir reçu 65 millions d’euros de la part de son ex-amant. Breiteneicher/Sipa  

En Suisse, un procureur mène l'enquête sur ces curieux flux financiers, tandis qu'en Espagne, Juan Carlos, protégé par l'immunité royale dont il bénéficiait sur le trône, semble à l'abri de la justice. Le 3 août, une heure seulement après l'annonce de sa fuite, l'avocat Javier Sanchez-Junco indique que son client, en dépit de son absence, demeure à la disposition des autorités judiciaires.

La reine Sofia, seule en Espagne

Le soir même, les médias espagnols, sidérés, se font l'écho des rumeurs qui circulent sur les possibles destinations de l'exilé. Serait-il à Estoril, au Portugal, où il a passé son enfance? A-t-il choisi Genève, où vit sa fille, l'infante Cristina, dont l'époux Inaki Urdangarin purge une peine de cinq ans de prison pour détournement de fonds publics? S'est-il envolé pour la Républicaine dominicaine, sous la protection de son ami, le magnat du sucre «Pepe» Fanjul? Une seule certitude, la reine Sofia, elle, est restée en Espagne et ne s'en cache pas. Par ses proches, la mère du roi Felipe VI, âgée de 81 ans, fait savoir qu'elle continuera à vivre au palais de la Zarzuela, la résidence royale au nord de Madrid. Cela fait déjà longtemps que Juan Carlos et Sofia, unis par un mariage de convenance en 1962, mènent des vies quasi indépendantes. La reine s'est lassée des adultères à répétition de son époux, engagé durant les années 1990 dans une idylle avec une décoratrice de Majorque, Marta Gaya, avant de s'énamourer de Corinna Larsen.

Alors que son époux venait de fuir le pays, la reine Sofia a été aperçue dans les rues de Palma de Majorque, profitant de ses vacances auprès de sa sœur Irene (ici, le 19 août 2020). GTres/Abaca
Alors que son époux venait de fuir le pays, la reine Sofia a été aperçue dans les rues de Palma de Majorque, profitant de ses vacances auprès de sa sœur Irene (ici, le 19 août 2020). GTres/Abaca  

Le départ de Juan Carlos, qui n'a pas eu un mot pour elle dans sa lettre d'adieu, ne change rien au programme de Sofia. En vacances au palais de Marivent, à Palma de Majorque, elle s'affiche, imperturbable, dans les rues de la station balnéaire, en compagnie de sa sœur Irene, trois jours après le départ de son mari. Le 8 août, le journal Nius met fin au mystère, en publiant une photo du souverain émérite à sa descente d'avion, à Abu Dhabi. Une destination où il compte de nombreux amis et où il se rend régulièrement pour assister au Grand Prix de Formule 1. Dix jours plus tard, l'information est confirmée par un communiqué de la Couronne d'Espagne.

Une suite de 280 mètres carrés à 6000 euros la nuit

A son arrivée à l'aéroport Al Bateen, le 3 août au soir, c'est en hélicoptère qu'il aurait rejoint, à dix minutes de vol, l'un des plus luxueux hôtels au monde, l'Emirates Palace. Au crépuscule, de petites lumières font briller les rangées de palmiers entourant les innombrables fontaines qui bordent ce monumental palais des 1001 nuits, orné de coupoles bleutées et d'arcades aux couleurs du désert. L'établissement, propriété du gouvernement émirati, compte, parmi ses 394 chambres, une vingtaine de suites d'exception destinées aux chefs d'Etat. Selon le site d'actualité El Espanol, Juan Carlos aurait posé ses valises dans l'un de ces fastueux appartements, d'une surface de 280 mètres carrés. Avec un majordome à disposition 24 heures sur 24. Agrémentée d'une salle de bains avec Jacuzzi, d'un vaste salon et d'une salle à manger, sa chambre aux murs gris taupe, éclairée par des lustres en cristal Swarovski, donne sur un large balcon d'où le souverain peut contempler la mer d'Arabie et les dromadaires qui cheminent sur la plage privée de l'hôtel.

Juan Carlos aurait posé ses valises dans l’un des plus luxueux hôtels du monde. Capture d’écran Emirates palace
Juan Carlos aurait posé ses valises dans l’un des plus luxueux hôtels du monde. Capture d’écran Emirates palace  

Dans cette forteresse à l'abri des paparazzis, les journées sont longues. Juan Carlos ferait quotidiennement un peu d'exercice physique. Mais il passerait le plus clair de son temps au téléphone, en liaison avec son avocat, Javier Sanchez-Junco, sa fille aînée, l'infante Elena, et ses amis navigateurs de Sanxenxo, toujours selon le site El Espanol. «Il s'ennuie, il a envie de revenir», a confié l'un d'entre eux à nos confrères ibériques, le 19 septembre.

A 6000 euros la nuit, la note, dont nul ne sait si elle sera réglée par le souverain ou prise en charge par l'Emirat, commence à être salée. Elle aurait atteint, fin septembre, 300000 euros. De quoi faire jaser un peuple espagnol en pleine crise économique. Il est peut-être temps de rentrer, d'autant que cet exil, qui avait pour but d'écarter Juan Carlos des radars médiatiques, et à le faire oublier de ses sujets, a complètement manqué son but, l'ex-maîtresse du souverain, Corinna Larsen, multipliant les déclarations fracassantes depuis sa demeure londonienne.

L'hypothèse d'un retour en Espagne est évoquée. Plutôt qu'à Madrid, où l'accueil risque d'être glacial, c'est en Galice que Juan Carlos pourrait s'installer. La date aurait même été choisie, selon son ami le journaliste Carlos Herrera: le 12 octobre, jour de fête nationale en Espagne. Peu probable, pour autant, que le royaume célèbre le retour de son ancien monarque.