En Turquie, l’érosion du pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan

Après 18 années au gouvernement, le président est désormais isolé au sommet de l’État. Même s’il flatte la grandeur de son pays, les habitants s’inquiètent de la détérioration de leurs conditions de vie.

 Bien que les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ainsi qu’en Méditerranée orientale, fassent couler beaucoup d’encre, la situation à l’intérieur du pays concentre la plupart des inquiétudes.
Bien que les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ainsi qu’en Méditerranée orientale, fassent couler beaucoup d’encre, la situation à l’intérieur du pays concentre la plupart des inquiétudes. AFP/Adem Altan

Les images ont longtemps tourné en boucle sur les quelques chaînes d'information encore indépendantes. Menotté, encadré par des policiers, le très populaire Sirri Süreyya Onder, ancien député du parti pro-kurde, est conduit en garde à vue, vendredi 25 septembre. Ce jour-là, 81 autres membres du parti sont également interpellés pour des faits remontant à six ans.

« L'AKP (NDLR : le parti de Recep Tayyip Erdogan) gère désormais la politique du pays par la crise », explique le politologue Ismet Akça dans un entretien accordé au quotidien Evrensel. « Le parti n'a désormais plus vraiment de vision à proposer au pays ; il est déconnecté de la réalité économique et sociale du pays, s'appuie essentiellement sur son idéologie. Il essaie, mais n'y parvient pas. L'AKP vit une crise de son hégémonie », poursuit-il.

Bien que les tensions dans le Caucase entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, ainsi qu'en Méditerranée orientale, fassent couler beaucoup d'encre, la situation à l'intérieur du pays concentre la plupart des inquiétudes. La crise du Covid-19 a été un coup dur pour une économie turque déjà en berne. La présence du gendre d'Erdogan, Berat Albayrak, au ministère de l'Économie et des Finances symbolise un pouvoir plus népotique que compétent qui n'a rien pour rassurer les marchés.

Toute critique est vue comme une menace

La perte des grandes municipalités comme Istanbul et Ankara au printemps 2019 aux élections locales témoigne de cette érosion du pouvoir. La multiplication des violations des droits de l'homme, les emprisonnements arbitraires de journalistes et d'intellectuels, les pressions accrues sur le parti pro-kurde et de nombreuses organisations de la société civile sont, paradoxalement, autant de manifestations de l'affaiblissement de Recep Tayyip Erdogan. Toute voix critique envers sa personne fait désormais figure de menace à ses yeux. Mais l'opposition politique peine à se structurer.

Le principal adversaire idéologique de l'AKP, le CHP, multiplie les déclarations sans réussir à jouer pleinement son rôle d'opposant. En minorité au Parlement, affaibli par des divisions internes, ce parti, héritier du fondateur de la république turque, Mustafa Kemal Atatürk, est très critiqué pour son incapacité à renouveler son discours idéologique.

Conscients de l'essoufflement du pouvoir en place, deux des anciens compagnons de route d'Erdogan ont quitté l'AKP pour créer deux nouveaux partis concurrents. Si une partie de la base électorale de l'AKP voue un soutien inconditionnel à la personnalité du président, l'autre l'a soutenu tant que la croissance du pays se déclinait à deux chiffres, dans les années 2000. Depuis, beaucoup de Turcs, inquiets et las de voir l'inflation galoper et leur pouvoir d'achat diminuer, se détournent du « sultan » d'Ankara.

Si les grandes tendances enregistrées par les instituts de sondage se confirment, les prochaines élections législatives et présidentielle de 2023 pourraient bien être le théâtre de la débâcle de l'indéboulonnable Erdogan, maître absolu du pouvoir… mais plus de sa population.