Do you speak Trump ? Le chemin de croix des traducteurs du président américain

Vocabulaire rébarbatif, argot, propos désordonnés… Traduire en direct le fantasque candidat républicain n’a rien d’une partie de plaisir. Témoignages d’interprètes français.

 IP-3/Olivier Marty pour Le Parisien

Il y a les conférences d'entreprises barbantes mais confortables, les traductions plus palpitantes sur la terre battue de Roland-Garros ou sur le plateau de « Quotidien »… et puis il y a les discours de l'ovni Donald Trump. Sur l'échelle de Richter des défis casse-gueule pour un traducteur-interprète, se frotter au président américain en direct à la télévision n'a pas d'équivalent.

Alors que le candidat républicain s'apprête à débattre pour la seconde et dernière fois ce jeudi soir avec le démocrate Joe Biden, plusieurs de ces interprètes français ont accepté de nous raconter cette drôle de mission.

« Il faut savoir faire du n'importe quoi et improviser », concède Tom Viart. « Quand j'interprète, je suis vraiment dans le personnage. Je suis convaincu de tout ce que je raconte (rires). Mais c'est sûr que parfois, on se regarde avec le collègue et on se dit "what" ».

« Il répétera quinze fois le mot great »

Tom officiait sur LCI pour la première allocution du milliardaire à la Maison Blanche depuis sa contamination au Covid-19 et son hospitalisation. Il était également la voix de Trump pour France 24 lors du premier débat présidentiel.

Pour ne plus se faire piéger par le vocabulaire « ultra-limité » du chef d'Etat, cet interprète indépendant de 34 ans ne rentre jamais en cabine sans ses fiches de synonymes. « Maintenant, on sait qu'il répétera quinze fois le mot great, qu'il ne finira pas la plupart de ses phrases et qu'au final, ce ne sera pas un très beau discours, surtout s'il n'a pas de prompteur ».

Le « Trump », il le pratique en fait depuis la campagne de 2016. Un langage binaire, truffé de références à la télévision et aux sports américains, d'acronymes ou encore de surnoms piquants. Parmi les plus récurrents : « Crooked Hillary » (Hillary Clinton « l'escroc ») ou « Sleepy Joe » (Joe Biden « l'endormi », aussi traduit par « Joe gros dodo »).

Un selfie de Tom Viart dans une cabine avant un discours de Donald Trump
Un selfie de Tom Viart dans une cabine avant un discours de Donald Trump  

Une étude menée un an plus tard par l'université américaine Carnegie Mellon avait avancé que le niveau de grammaire et de vocabulaire de Donald Trump n'atteignait pas le niveau d'un collégien de sixième (« sixth grade »). « Franchement, je plains beaucoup ceux qui font ça en direct », souffle la traductrice à l'écrit Bérengère Viennot, auteure en 2019 d' une analyse acérée sur le verbe du tycoon (« La Langue de Trump »). Leur rôle, c'est de tirer le message principal d'un discours. Seulement, avec lui, ça part dans tous les sens. Il ne va jamais d'un point A à un point B ».

« Il parle comme il tweete »

Loïc Hoff se souvient d'un soir où « il avait lâché un commentaire acerbe sur l'Iran alors qu'une seconde plus tôt, il parlait de politique générale nationale ». « Il passe en permanence du coq à l'âne. Ce n'est pas simple dans notre métier où il faut sans cesse réussir à anticiper », grince cet interprète de 38 ans, également à la pige pour des chaînes d'info en continu. « En fait, il parle comme il tweete ».

Il y a bien une chose que ces spécialistes ne retirent pas à Trump : sa spontanéité. « Je pense même qu'il est sincère, avance Bérengère Viennot. Seulement, il vit dans une autre réalité que nous. Depuis tout petit, Trump a toujours entendu qu'il avait raison et que tout ce qu'il touchait se transformait en or ». « C'est du parler décomplexé poussé à l'extrême, reprend Loïc Hoff. Une simplification du discours « pour dire des trucs hyper bourrins » qui n'a pas d'équivalent, mais qui lui rappelle parfois Nicolas Sarkozy.

Presque une performance d'acteur

Reste à savoir comment restituer cette « sincérité ». Faut-il coller au lexique de Trump, à son argot et même à ses erreurs factuelles, quitte à perdre l'auditeur ? Ou bien user d'un langage plus châtié et recoudre une pensée à trous ? Tom et Loïc penchent pour la première option. « Il y a eu des choix éthiques à faire, se souvient Loïc. J'ai fait mes armes avec Obama, je peux vous dire que j'ai mis des années à maîtriser ses discours très écrits et très riches ». Du velours. « Alors quand on enchaîne avec Trump et sa nitroglycérine, le fossé est énorme. Je ne pouvais pas garder mes réflexes. Cela sonnait complètement faux », tranche-t-il.

De la même manière, les deux hommes refusent de gommer la « gouaille » de Trump. « Un ton en dessous certes », précise Tom Viart, mais pas question de censurer son énergie bordélique. Faut-il encore savoir s'y prendre… Patrick Sauce, grand reporter pour BFMTV et spécialiste de politique étrangère, préfère ne pas s'y risquer. Quand il est dépêché en urgence par la rédaction pour traduire une intervention de Donald Trump, il la joue sobre. « Quand c'est en direct, je fais du doublage, je ne pars pas à fond avec lui ». Trop périlleux.

Le journaliste reste traumatisé par le travail il y a une dizaine d'années d'un confrère « qui avait fait non pas une traduction de Jean-Paul II en fin de vie, mais une interprétation d'un pape à l'article de la mort… Ce n'était vraiment pas possible ». Une anecdote qui résume bien le subtil mélange de compétences que requiert ce métier. A la limite de la traduction, du journalisme et du jeu d'acteur.