Dix ans de la place Tahrir : la révolution a laissé un goût amer en Egypte

Dix ans après le mouvement qui a obtenu le départ d’Hosni Moubarak, la révolution est désormais impopulaire chez certains Egyptiens, qui préfèrent oublier cette parenthèse.

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 Il y a dix ans, l’Egypte faisait tomber l’autocrate Hosni Moubarak (ici le 25 janvier 2011 à Alexandrie, un manifestant arrache son portrait).
Il y a dix ans, l’Egypte faisait tomber l’autocrate Hosni Moubarak (ici le 25 janvier 2011 à Alexandrie, un manifestant arrache son portrait).  MaxPPP/EPA/Ahmed Youssef

Dans le salon de Shady, instituteur retraité, à Bakous, quartier populaire d'Alexandrie, on trouve le portrait de tous les présidents de l'Egypte moderne depuis Nasser. Le seul qui manque à la galerie, c'est Mohamed Morsi, renversé par un coup d'Etat à l'été 2013. Il avait pourtant été élu de manière régulière un an plus tôt, dans le sillage de la révolution de 2011. « Ce diable d'islamiste n'était qu'une farce de l'histoire, mieux vaut l'oublier », tranche le quinquagénaire. A tout prendre, il regrette encore moins l'autocratie d'Hosni Moubarak que l'aventure démocratique des mal nommés Printemps arabes.

Cette tentation d'effacer trois ans du passé récent de l'Egypte se retrouve dans une partie significative de la population ; tous ceux qui ont eu, pour une raison ou une autre, peur des Frères musulmans. Sans qu'il soit possible de dire s'ils sont la majorité, alors que la reprise en main des militaires a coincé le débat public sous une chape de plomb.

C'est le cas des Coptes, minorité chrétienne présente en Egypte depuis les origines du monothéisme, qui fut une cible quotidienne de la violence islamiste, avant la restauration autoritaire. Ils estiment que leur quotidien s'est amélioré. « Une fille non voilée pouvait se faire agresser en pleine rue », raconte Shady. « Avec Sissi, le message officiel est de respecter les chrétiens. »

Un narratif qui occulte ce qui se passe dans les marges rurales ou désertiques, où la défiance intercommunautaire prolifère sur fond de pauvreté endémique – elle concerne un tiers des Egyptiens, de même que l'analphabétisme. Mais dans les classes moyennes et supérieures urbaines, qui avaient tout à perdre d'un pouvoir populiste islamiste, quelle que soit leur confession, la sympathie envers Sissi est nourrie par la répression sans relâche envers les Frères musulmans.

«Nous sommes un peuple pharaon, nous avons besoin d'être tenus»

A Louxor, en Haute-Egypte, berceau de la nécropole thébaine à 700 km du Caire, les gens ont souffert plus qu'ailleurs des troubles révolutionnaires, qui ont fait s'effondrer le secteur du tourisme, première source de revenus du Gouvernorat. Ici, la démocratie, on ne veut pas en entendre parler. « Nous sommes un peuple pharaon » explique Mohamed, propriétaire d'un petit hôtel, au pied de la vallée des Rois. « Nous avons besoin d'être tenus. Sinon c'est l'anarchie… »

Dans l'affaire familiale, Ahmed, 21 ans, qui aide son oncle en attendant de finir son service militaire, ne tient pas le même discours. Il attendra de s'éloigner sur un sentier de campagne pour s'exprimer sur ce pays qui compte aujourd'hui d es milliers de prisonniers politiques. « Ce pays est irrespirable. Ils adorent Sissi, mais ils n'ont aucune conscience citoyenne. » Des décennies d'infantilisation par la dictature, selon le jeune homme. « Mais le jour où c'est leur frère qui disparaîtra après une arrestation, pour une simple publication de musique sur Facebook, on verra ce qu'ils en pensent, de la liberté d'expression. »