Colombie : plus de 6000 civils assassinés par l’armée entre 2002 et 2008

Les «faux positifs», ces exécutions extrajudiciaires de civils pour gonfler les chiffres de la lutte contre les guérillas durant la présidence d’Álvaro Uribe, représentent plus de 6000 morts en six ans, selon la Juridiction spéciale de paix.

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 Les enquêteurs de la juridiction spéciale de paix déterrent des corps dans le cimetière Las Mercedes de Dabeiba et dans le cadre d’assassinats commis par l’armée.
Les enquêteurs de la juridiction spéciale de paix déterrent des corps dans le cimetière Las Mercedes de Dabeiba et dans le cadre d’assassinats commis par l’armée. JEP

Plus de 6000 innocents sont tombés dans un piège mortel pour servir des intérêts politiques en Colombie au début des années 2000. Le dernier rapport de la Juridiction spéciale de paix (JEP) estime qu'au moins 6402 personnes ont été « illégitimement présentées comme tuées lors de combats » avec l'armée ou des forces de l'Etat entre 2002 et 2008.

Mise en place après les accords de paix entre l'Etat et la guérilla des Farc – Forces armées révolutionnaires de Colombie — fin 2016, la JEP enquête notamment à l'établissement de la vérité des crimes connus sous le nom de « faux positifs » en Colombie. Dans le langage militaire, un « positif » est une personne tuée lors d'un affrontement entre l'armée et un groupe armé. Dans ce cadre, elle instruit et recueille les témoignages de familles de victimes civiles et de militaires dont certains, condamnés pour ces crimes qui constituent un des plus gros scandales de l'histoire récente de Colombie, ont été remis en liberté dans l'attente d'un prochain jugement.

Ce chiffre fait bondir de plusieurs milliers de morts les précédentes statistiques du bureau du Procureur, et se rapproche des évaluations d'ONG, de familles de victimes et d'observateurs, certains que les milliers de cadavres reposant dans les fosses communes de Colombie n'ont pas fini de parler. La sénatrice María Fernanda Cabal, du Centre démocratique (droite), les remet en question, dénonçant dans les médias colombiens une « stratégie pour configurer un génocide d'Etat et le porter sur la scène internationale ».

Une avancée dans la recherche de la vérité

« Il y en a eu encore beaucoup plus! » s'est ouverte au Parisien, Blanca Monrroy, mère de Julian, 19 ans, tué par l'armée après avoir été attiré par une fausse promesse d'embauche. Doris Tejada, mère d'Oscar Alexander, également victime d'exécution extrajudiciaire mais dont elle n'a pas encore pu récupérer le corps treize ans après les faits, nous a répondu de la voix lasse d'une mère épuisée par son combat : « Oui, tout cela s'est déroulé durant les présidences d' Álvaro Uribe. Les enquêtes de la JEP commencent à porter leurs fruits. Pourvu que ces faits, qui continuent de se passer, ne restent pas dans l'impunité. C'est tout ce que nous demandons. »

Le bureau du haut-commissaire de l'ONU pour les droits de l'Homme a immédiatement salué l'avancée dans la recherche de la vérité sur cette tragédie nationale, alors que des associations de victimes comme Mafapo, l'acronyme de Mères de faux positifs en espagnol, se mobilisent depuis des années malgré les menaces, pour lutter contre l'impunité, un mal commun dans ce pays andin.

Si les chiffres définitifs sont encore loin d'être établis, ils ont grimpé de façon effarante depuis que le scandale de ces civils innocents tués par l'armée colombienne, œuvrant main dans la main avec les terribles groupes paramilitaires d'extrême droite, a éclaté en 2008.

Vingt et un jeunes s'étaient volatilisés en quelques mois en 2008 à Soacha, au sud de Bogotá, lieu de réceptacle des déplacés par la violence de plusieurs régions du pays, concentrant un haut niveau de violence ainsi qu'une grande précarité. Les disparitions étaient alors monnaie courante, entre autres raisons par les recrutements forcés des groupes armés illégaux de tout bord. Mais lorsque les corps des jeunes sont réapparus enterrés sous X à près de 800 km de là, enregistrés par l'armée comme ceux de guérilleros ou de délinquants morts lors d'un affrontement quelques heures seulement après leur disparition… l'affaire a pris un tournant.

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Un système de recrutement par ruse de jeunes désœuvrés, peu éduqués, naïfs ou appâtés par un salaire intéressant, attirés loin de chez eux avant d'être abattus pour grossir les chiffres de réussite de l'armée dans sa lutte contre la subversion a éclaté au grand jour.

«Un secret de polichinelle»

Un drame qui avait levé le voile sur des milliers d'autres cas, au fur et à mesure des investigations ralenties par tous les processus dilatoires possibles, que ni l'armée ni le gouvernement n'ont finalement pu camoufler et qui, de l'avis de Carlos Mora, un jeune caporal ayant dénoncé ces faits à ses risques et périls et menacé depuis, « était un secret de polichinelle au sein de l'institution » comme il l'a déclaré au Parisien.

Ces nouvelles statistiques montrent que 78 % des faux positifs de toute l'histoire de Colombie seraient concentrés durant les deux mandatures de l'ancien président Uribe, brièvement assigné à domicile l'année dernière dans une affaire de subornation de témoins sans lien avec ces faits. Le mentor de l'actuel président Ivan Duque, et promoteur de la « sécurité démocratique » qui affichait la volonté d'en finir avec la violence des guérillas d'extrême gauche, a accusé la JEP de vouloir discréditer son gouvernement et nie toute incitation faite aux militaires de commettre ces crimes.

« L'efficacité de lutte contre les guérillas se mesurait en nombre de morts, a expliqué au Parisien, Carlos Mora. Un top 10 des unités militaires était établi, en fonction du nombre de cadavres. Et des récompenses, médailles, permissions octroyées en fonction des résultats. » De quoi stimuler la fabrique de faux positifs. « Le travail de la JEP est très important, plus il y aura de preuves et de témoignages, plus on pourra s'approcher du vrai nombre de morts. Car certains doutent encore de l'existence des faux positifs ! conclut le militaire toujours en service. Quel que soit le nombre de ces crimes, il y a eu une systématicité, et c'est cela qui est grave. »

«Des objectifs chiffrés»

Jeider Ospino, a fait partie du groupe Atila 1, dans le nord du pays, dans lequel des militaires ont été exclus de l'armée en 2008 après avoir refusé d'obéir à l'ordre d'un supérieur de tuer une guérillera mineure, non armée et démobilisée. « Je pense que les chiffres sont plus élevés a-t-il déclaré, peut-être 8 000 ou 9 000, car il y avait des objectifs chiffrés en termes de tués au combat dans les unités, et quand on fait le calcul… »

Un quart de ces assassinats durant cette période a été commis dans le département d'Antioquia, où le même Álvaro Uribe avait entamé sa carrière politique comme maire puis comme préfet, et où régnait la IVe brigade de l'armée, suspectée d'être responsable de près des trois quarts des morts dans le département entre 2000 et 2013.

Daniel Mendoza Leal, avocat et journaliste auteur de la série documentaire Matarife dont le premier volet diffusé sur les réseaux sociaux est devenu viral en 2020, et dont Le Parisien a diffusé en exclusivité la version française en janvier, n'est pas surpris par ce chiffre. « Nous avons affaire à un gouvernement criminel lié au paramilitarisme » a-t-il déclaré au Parisien, en réaction à l'annonce de la JEP. « Álvaro Uribe est lui-même à l'origine de ces groupes paramilitaires d'extrême droite qu'il a contribué à créer lorsqu'il était gouverneur d'Antioquia. Ces jeunes massacrés pour les faire passer pour des guérilleros morts au combat ne sont rien d'autre que le fruit de la stratégie d'un appareil d'Etat génocidaire qui avait besoin de ces milliers de morts pour montrer qu'il menait la guerre contre les groupes armés illégaux. »

Les enquêteurs de la JEP, de leur côté, continuent d'enquêter et de remonter à la surface de nouveaux cadavres dans le cimetière de Dabeiba (Antioquia), une zone où le conflit fait toujours rage.