Birmanie : des dizaines de milliers de manifestants tiennent tête à la police

Dans les grandes villes du pays, malgré la crainte des répressions, la contestation n’a cessé de grossir et de s’organiser. Les manifestants réclament la libération de « Mother Suu », Aung San Suu Kyi, et des autres responsables au secret depuis lundi dernier.

 À Naypyitaw, la capitale de la Birmanie, ce lundi, les forces de l’ordre ont été déployées pour la première fois. Au troisième jour de manifestations massives, ce déploiement n’a pas dissuadé les manifestants qui se mobilisent contre le coup d’Etat.
À Naypyitaw, la capitale de la Birmanie, ce lundi, les forces de l’ordre ont été déployées pour la première fois. Au troisième jour de manifestations massives, ce déploiement n’a pas dissuadé les manifestants qui se mobilisent contre le coup d’Etat.  REUTERS

Une poignée jeudi. Des dizaines vendredi. Des centaines de milliers ce lundi. À retardement mais comme une vague puissante désormais, la contestation populaire n'a cessé de grossir depuis que l'armée a procédé à un coup d'Etat, s'emparant lundi dernier de tous les pouvoirs dix ans après en avoir cédé une partie à un gouvernement civil. Des foules massives ont manifesté pour la troisième journée consécutive en Birmanie. Mais pour la première fois, l'armée désormais au pouvoir a fait répliquer.

Après plusieurs jours de silence de l'armée, la police birmane a averti lundi les manifestants de se disperser ; la télévision d'État, qui jusqu'ici n'avait rien dit de la mobilisation, venait d'annoncer une action imminente. La loi martiale a été décrétée dans plusieurs quartiers de Mandalay, l'ancienne capitale royale, par les autorités locales. Les manifestations et les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits et un couvre-feu nocturne est instauré.

Autour du slogan « non à la dictature », plusieurs centaines de milliers de personnes, d'après diverses estimations, s'étaient rassemblées quelques heures plus tôt à Rangoun, la capitale économique. « Nous n'allons pas travailler même si notre salaire va baisser », a déclaré à l'AFP Hnin Thazin, salariée dans une usine de confection, répondant à l'appel à la grève générale lancé par les contestataires. « Je ne veux pas de la dictature », a-t-elle martelé.

Au côté des ouvriers et des étudiants, les premiers à se mobiliser la semaine dernière, des moines en robe safran ont pris la tête du cortège, rejoints par des avocats et des infirmières agitant des drapeaux rouges aux couleurs de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, détenue au secret depuis lundi. « Libérez nos dirigeants », « respectez nos votes », « rejetez le coup d'État », pouvait-on lire sur des banderoles, écrites pour beaucoup en anglais.

Les moines bouddhistes aux avant-postes de la manifestation de Rangoun

« Avant nous vivions dans la crainte, mais nous avons eu un gouvernement démocratique pendant cinq ans. Nous n'avons plus peur. On ne se laissera pas faire », a lancé Kyaw Zin Tun, un ingénieur de 29 ans. « Nous, agents de santé, menons cette campagne pour exhorter tout le personnel du gouvernement à rejoindre le (mouvement de désobéissance civile) », a déclaré à Reuters Aye Misan, infirmière dans un hôpital gouvernemental de Rangoun. « Notre message à tous est que nous visons à abolir ce régime militaire et que nous devons lutter pour notre destin ».

Dans de nombreuses autres villes aussi, la contestation a massivement gagné la rue. À Tangü, à 300 km au nord de Rangoun, les habitants défilaient dans un concert de klaxons sur leurs mobylettes. Des milliers de personnes ont également défilé dans la ville côtière de Dawei (sud-est) et à Myitkyina, la capitale de l'État de Kachin, dans l'extrême nord. Comme à NayPyidaw, la capitale administrative, la foule criait « rendez-nous la démocratie ».

Les forces de l'ordre ont fait usage de canons à eau pour disperser les manifestants. Deux personnes ont été blessées, tandis que des images diffusées sur les réseaux sociaux montraient deux protestataires à terre après avoir été visés par les canons.

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Ce vent de fronde est inédit en Birmanie depuis le soulèvement populaire d'août 2007, violemment réprimé par l'armée.

Selon plusieurs observateurs, les manifestations de ce lundi, encore plus que celles de dimanche, semblaient mieux organisées que celles de samedi. L'armée, qui avait coupé Internet, les réseaux sociaux, et fait bloquer l'accès à un certain nombre de médias locaux, a laissé une partie de la connectivité se rétablir. La société de télécommunications norvégienne Telenor Group qui gère Telenor Myanmar a fait savoir samedi qu'elle travaillait à la restauration du réseau, et qu'en attendant, elle rendait gratuits les appels et SMS entre usagers de Telenor. La communication entre les manifestants dimanche et lundi s'est faite en grande partie par SMS, selon un témoin à Rangoun.

L'armée tient toujours Aung San Suu Kyi, arrêtée il y a une semaine à l'aube, le président Win Myint, et plus de 150 députés, responsables locaux, et activistes. Suu Kyi fait face à des accusations d'importation illégale de six talkies-walkies et est détenue par la police pour enquête jusqu'au 15 février. Son avocat a déclaré qu'il n'avait pas été autorisé à la voir.

Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix, détenue pour importation de six talkies-walkies

La Birmanie a vécu sous le joug des militaires pendant près de 50 ans depuis son indépendance en 1948. Une libéralisation progressive avait débuté en 2010.

Le parti a remporté à nouveau massivement les législatives de novembre, un scrutin dont les militaires contestent la régularité, même si des observateurs internationaux n'ont pas constaté de problèmes majeurs. Forte d'une participation importante malgré le covid et d'une victoire éclatante, la LND aspirait à modifier la Constitution, très favorable aux militaires, qui leur réserve notamment, de droit, un quart des sièges au Parlement et trois ministères régaliens, la Défense, les Frontières et les Affaires intérieures. L'ambition personnelle du chef de l'armée Min Aung Hlaing, qui arrivait à l'âge de la retraite, pourrait aussi être une explication. C'est lui qui a supervisé la campagne d'exactions menée contre la minorité ethnique Rohingya dans l'ouest du pays, exactions auxquelles Aung San Suu Kyi, par son impuissance, avait semblé adhérer.

VIDÉO. Coup d'Etat en Birmanie, Aung San Suu Kyi arrêtée

Lundi à midi, le Royaume-Uni, l'Union européenne et 19 autres membres du Conseil des droits de l'homme de l'ONU ont demandé une réunion d'urgence pour débattre de la situation en Birmanie. Cette demande « est en réponse à l'état d'urgence imposé en Birmanie, la détention arbitraire de responsables politiques démocratiquement élus et de membres de la société civile », a déclaré l'ambassadeur du Royaume-Uni auprès des Nations unies à Genève, Julian Braithwaite.

De son côté, le pape François a demandé la libération « rapide » des responsables politiques arrêtés. « Ces jours-ci, mes pensées vont de façon particulière au peuple de Birmanie, auquel j'exprime mon affection et ma proximité », a déclaré le pape lors de ses voeux au corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège. « Le chemin vers la démocratie entrepris ces dernières années a été brusquement interrompu par le coup d'Etat de la semaine dernière. Il a conduit à l'incarcération de plusieurs responsables politiques, qui, je l'espère, seront rapidement libérés, comme signe d'encouragement en vue d'un dialogue sincère pour le bien du pays », a ajouté le souverain pontife devant les 88 ambassadeurs présents.

Le pape François avait effectué une visite historique en Birmanie, pays à 80 % bouddhiste, en novembre 2017, durant laquelle il s'était entretenu avec Aung San Suu Kyi. Le chef de l'Église catholique avait attendu d'être au Bangladesh pour prononcer le mot « Rohingya » et parler des persécutions endurées par cette minorité musulmane vivant au nord de la Birmanie.