Alibaba : le rêve américain du milliardaire chinois Jack Ma

LE PARISIEN WEEK-END. Dans le viseur de Pékin et porté disparu pendant plus de deux mois, le fondateur d’Alibaba, 56 ans, géant du e-commerce, est fasciné par les Etats-Unis. Récit d’une ascension romanesque.

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 En 2017, alors que les bénéfices d’Alibaba ont doublé en un an, Jack Ma, son fantasque fondateur, arrive déguisé en Michael Jackson.
En 2017, alors que les bénéfices d’Alibaba ont doublé en un an, Jack Ma, son fantasque fondateur, arrive déguisé en Michael Jackson. TPG/Getty

C'est ici que tout a commencé, au cœur de l'hiver 1999. Dans un appartement sans charme, fonctionnel et froid, au sens propre comme au figuré. Rien à voir avec les températures clémentes du soleil californien sous lequel est né Google, dans un garage de Menlo Park, un an plus tôt. Mais c'est bien l'esprit start-up qui motive Jack Ma lorsqu'il choisit cette résidence moderne à Hangzhou, sa ville natale, située à 200 kilomètres de Shanghai (Chine), pour lancer sa plate-forme de commerce en ligne, Alibaba.

Soutenu par son épouse, Zhang Ying, il place toutes leurs économies dans le six-pièces au confort rudimentaire qui accueillera à la fois bureaux et lit conjugal. Avec ses premiers employés, entassés à 18 dans cet espace obstrué par les ordinateurs imposants de l'époque, ils travailleront treize à quinze heures par jour, sept jours sur sept. Ils vivront en communauté, nourris par les ambitions de cet entrepreneur de 34 ans qui, déjà, se projette au-delà du marché intérieur chinois, passé en deux décennies de 300 millions à 1,4 milliard de consommateurs.

Haranguant ses collaborateurs, à qui il promet de concurrencer la Silicon Valley, il n'a pas besoin d'un décor tape-à-l'œil pour attirer la lumière. Mince et petit, presque fluet, Jack Ma est doté d'un charisme qui ne doit rien à son physique, et tout à sa personnalité.

Aux débuts d'Alibaba, une vingtaine d'employés s'entassent dans son appartement de Hangzhou (Chine). Jack Ma montre déjà un charisme certain./Alibaba/DR

Celle-ci se révèle à l'adolescence quand, au diapason de la Chine qui s'éveille au capitalisme, il décide d'embrasser le monde. Il a 14 ans et voit affluer les touristes dans sa ville : ils sont 728 en 1978, plus de 40 000 l'année suivante. Chaque matin, ce fils d'une ouvrière et d'un photographe enfourche sa bicyclette pour rejoindre, en quarante minutes, la réception de l'hôtel Hangzhou, où il propose une visite de sa ville. Non qu'il veuille gagner de l'argent mais, fasciné par les Etats-Unis, il cherche à apprendre l'anglais autrement que dans les manuels scolaires.

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Pendant neuf ans, qu'il pleuve ou qu'il neige, il se familiarise avec la langue de Shakespeare. Biberonné aux arts martiaux et aux aventures de Tom Sawyer, dont il écoute les tribulations à la radio, Jack Ma préfère l'évasion et le lien social à l'aridité et la rigidité des cours en classe. L'anglais est son sésame, sa fenêtre ouverte sur un ailleurs fantasmé. « Cette langue m'a beaucoup apporté, souligne-t-il auprès de Duncan Clark, l'un de ses biographes (« Alibaba, The House that Jack Ma Built », publié en France par les Editions François Bourin, 47,36 euros). Elle m'a permis de mieux comprendre le monde, de rencontrer les meilleurs PDG et dirigeants étrangers, et de mesurer la distance qu'il y a entre la Chine et les pays occidentaux. »

Son voyage en Australie, une révélation

Plus jeune, c'est l'une de ces rencontres qui donne soudain du relief à sa vie et élargit son horizon. En 1980, il se lie d'amitié avec la famille Morley, un couple d'Australiens retraités, en vacances à Hangzhou avec leurs trois enfants. Jack entame une correspondance avec David, qui a 15 ans comme lui, puis avec son père, Ken, qui le prend sous son aile. « Il l'appelait Papa, se remémore David. Dans ses lettres, il prenait soin de laisser un double interligne entre ses phrases, et il lui demandait de corriger ses fautes. »

En 1980, Jack Ma joue les guides à Hangzhou. Il rencontre les Morley, des touristes australiens. Le fils, David (au centre), deviendra un ami, et le père un soutien constant./DR
En 1980, Jack Ma joue les guides à Hangzhou. Il rencontre les Morley, des touristes australiens. Le fils, David (au centre), deviendra un ami, et le père un soutien constant./DR  

Les Morley l'invitent en Australie, dans leur maison de New Lambton, en 1985. C'est la première fois que Jack s'aventure hors de ses frontières. La claque ! « Tout ce que j'avais appris en Chine, c'est que nous étions le pays le plus riche du monde. Mais quand je suis arrivé en Australie, j'ai réalisé que les choses étaient différentes. Et je me suis dit qu'il fallait que j'aie mon propre jugement. » Plus tard, alors que Jack peine à joindre les deux bouts, Ken Morley décide de l'aider à financer ses études : il lui fait un chèque tous les six mois. Et lorsque Jack se marie, il donne au couple 22 000 dollars australiens (l'équivalent de 15 000 euros) pour l'achat de leur ­premier appartement.

Jack Ma s'est trouvé un mentor et un bienfaiteur, pas encore une vocation. Le système éducatif chinois ne voit en lui qu'un rebut de la société : il ne rentre pas dans les cases. Elève médiocre en mathématiques, il échoue à deux reprises au gaokao, l'équivalent du baccalauréat. Sanctionné d'une note de 1/120 à sa première tentative, il parvient à peine à la redresser à la seconde, arrachant un 19/120 qui lui ferme définitivement les portes des meilleures universités. Seule la Hangzhou Teachers University, considérée comme la plus mauvaise de toutes, finit par l'accepter. A 19 ans, bien qu'il se fasse élire comme délégué de classe, on lui promet un avenir sans éclat. Il hausse les épaules, prend cela avec le sourire. Il a la confiance de Ken Morley, il fera briller son étoile. Et pas seulement dans le ciel chinois.

Un fan de «Forrest Gump»

Jack Ma est un leader, pas un idéologue ni un ingénieur. Et certainement pas ce sous-fifre auquel la société le condamne déjà. Alors qu'il tente en vain d'intégrer Harvard – à dix reprises ! –, il se tourne vers les entreprises de son pays natal. Il dépose son CV auprès d'une trentaine de boîtes, qui lui opposent toutes un refus poli. « J'ai demandé à travailler dans la police, on m'a répondu : Vous n'êtes pas assez bon, se souvient Jack Ma dans l'hebdomadaire américain Bloomberg Businessweek, en 2015. Je me suis présenté à KFC quand ce fast-food a ouvert dans ma ville. Il y avait 24 candidats, 23 ont été retenus. Je suis le seul qu'ils n'ont pas pris. » Alors, tant pis. Puisque personne ne veut l'embaucher, il va se réaliser tout seul.

Nous sommes en 1994, et le jeune ambitieux, qui s'apprête à fêter ses 30 ans, a bien intégré le discours de Deng Xiaoping, prononcé deux ans plus tôt lors de sa tournée d'inspection dans le sud de la Chine. Soucieux d'éradiquer la pauvreté, le secrétaire général du Parti communiste intime alors à ses concitoyens : « Devenir riche est glorieux. » Jack Ma en fait l'un de ses mantras. Surtout qu'au même moment, il découvre Forrest Gump et s'identifie au personnage principal du film, un simple d'esprit à la vie rocambolesque. Comme lui, Jack peine à trouver sa place dans la société mais, comme lui aussi, il a foi en lui-même. Il croit en la magie des rencontres. Surtout, il ne baisse jamais les bras.

«Devenir riche est glorieux.» Le message du secrétaire général du Parti communiste Deng Xiaoping, Jack Ma en a fait son mantra./Emma Sklar/Sinopix-Réa
«Devenir riche est glorieux.» Le message du secrétaire général du Parti communiste Deng Xiaoping, Jack Ma en a fait son mantra./Emma Sklar/Sinopix-Réa  

Devenu professeur d'anglais, adulé par ses élèves qui apprécient ses cours peu académiques, Jack Ma fonde sa première entreprise cette année-là. Fédérant des enseignants à la retraite et de jeunes étudiants, il se lance dans la traduction. Son but : aider les compagnies chinoises à trouver des clients à l'étranger. Mais le capitalisme en Chine est encore balbutiant, ses affaires ne décollent pas. Pour boucler les fins de mois, il élargit le spectre de son business, vendant à la criée fleurs, livres et même tapis en plastique. Le gouvernement du district de Tonglu fait appel à lui pour résoudre un conflit avec une entreprise américaine qui fait défaut, alors qu'elle s'est engagée à construire une nouvelle autoroute, de Hangzhou à Tonglu. Jack s'envole pour la Californie, où il doit séjourner un mois. Mais, sur place, rien ne se passe comme prévu. Enfermé dans une chambre d'hôtel à Las Vegas, il découvre que les autorités de Tonglu ont été arnaquées. L'entreprise avec laquelle elles ont signé le contrat n'existe pas.

Si la chance sourit aux audacieux, Jack Ma sait la provoquer. Profitant de son échappée américaine, il fait un crochet par Seattle, où il découvre Internet. A cette époque, ce n'est pas le réseau planétaire que l'on connaît aujourd'hui : informel, il n'est encore utilisé que par les gouvernements et quelques hommes d'affaires. En Chine, il n'a même pas droit de cité. Mais Jack a les yeux qui pétillent quand l'écran bleu s'allume devant lui. « Tu peux y trouver tout ce que tu veux », soutient un ami développeur en lui faisant une démonstration. « Vraiment ? » s'étonne Jack.

Il saisit le mot « bière ». Les résultats qui s'affichent font état de bières américaines ou allemandes… mais aucune chinoise. Piqué, il tape « Chine » dans le moteur de recherche. « Rien sur la Chine », lui répond la machine. Alors, avec cet ami, il entreprend de créer une page informative, sans photo, comprenant les seules coordonnées de son agence de traduction et les tarifs de ses prestations. Trois heures plus tard, il reçoit cinq e-mails pour des commandes provenant des Etats-Unis, d'Allemagne et du Japon. Dans l'avion qui le ramène à Hangzhou, Jack Ma revient avec un ordinateur dernier cri. Et un concept : associé à son ami de Seattle, il veut créer des « Pages jaunes » chinoises.

Prompt à évangéliser les foules, il se mue en gourou du Web. « Internet va révolutionner chaque aspect de nos vies », clame-t-il à tout-va, suscitant scepticisme et incompréhension. Il joint le geste à sa parole et, en avril 1995, après avoir renoncé à l'enseignement de l'anglais et à son métier d'interprète, il fonde l'une des toutes premières entreprises 2.0 dans son pays : China Pages. Visionnaire… mais prématuré. Les ordinateurs coûtent alors une fortune ; les patrons ne sont pas tous équipés de PC. Les forfaits de télécommunications s'avèrent tout aussi dissuasifs et, surtout, le déploiement du réseau Internet en Chine est à la traîne. A la fin de l'année, seuls 204 foyers sont connectés dans la province de Hangzhou. Jack a beau avoir du bagout, il ne peut convaincre ses clients potentiels d'investir dans la création d'un site Web… auquel ils n'ont pas accès. En novembre 1997, après avoir fait alliance avec une société de télécommunications locale, il doit se résoudre, la mort dans l'âme, à lui céder ses parts.

Rappelé à l'ordre par les autorités chinoises

Retour à la case départ. Afin de digérer son échec et de se refaire une santé financière, Jack Ma s'installe à Pékin, où il rejoint le ministère du Commerce extérieur pour y développer les échanges en ligne. Mais le jeune homme s'ennuie et peine à exister dans une organisation trop hiérarchisée à son goût. Il trépigne, surtout : la révolution Internet gagne du terrain, et elle se fait sans lui. En Chine, un autre nom suscite curiosité et admiration. Jerry Yang, un Américain d'origine taïwanaise, affole la Bourse de Wall Street. Les actions de Yahoo, la start-up qu'il a cofondée en 1995, enflent de 80 % en quelques semaines. Il n'a pas 30 ans et il est déjà milliardaire. Jack comprend que l'heure tourne. « Tout changeait très vite, reconnaît-il. J'ai compris que, si je restais à Pékin, dans le service public, je ne pourrais pas réaliser mes rêves et faire de grandes choses. »

C'est alors que la chance se rappelle à lui. En voyage d'affaires à Pékin, Jerry Yang fait appel à ses talents de guide pour visiter la ville. Jack Ma l'emmène sur la Grande muraille, discute avec lui d'Internet. Les deux hommes parlent le même langage, Jerry Yang est séduit. Il le choisit comme agent de vente exclusif de Yahoo en Chine ! Jack démissionne de son poste de haut fonctionnaire, se réinstalle à Hangzhou. Parallèlement, et avec le soutien financier de Yahoo, il se lance à corps perdu dans son nouveau projet de commerce en ligne visant à favoriser les exportations des entreprises chinoises. Alibaba naît le 21 février 1999. Son originalité consiste alors à s'adresser aux PME plus qu'aux grandes sociétés : « 85 % des poissons dans la mer sont de la taille des crevettes, justifie Jack en faisant une nouvelle fois allusion à Forrest Gump. Moi, je ne connais personne qui gagne de l'argent en pêchant des baleines, mais j'en ai vu beaucoup bâtir leur fortune sur des crevettes. »

Jack Ma devant un écran géant affichant les ventes mirobolantes de sa société, qui capte 80 % des ventes en ligne en Chine./Ju Huanzong/Xinhua-Réa
Jack Ma devant un écran géant affichant les ventes mirobolantes de sa société, qui capte 80 % des ventes en ligne en Chine./Ju Huanzong/Xinhua-Réa  

Aguerri par des années d'échecs et de combats, Jack Ma voit enfin les planètes s'aligner dans son ciel. Si Alibaba connaît des débuts chaotiques, la plate-forme d'e-commerce, bientôt accessible aux particuliers, prend son envol après l'éclatement de la bulle spéculative du début des années 2000. Aujourd'hui, elle capte 80 % des ventes en ligne dans le pays et son fondateur ne cesse de repousser les frontières de son empire mondial : coté en Bourse à Wall Street depuis 2014, Alibaba est devenu un cocktail d'Amazon, de Facebook et de PayPal. Et Jack Ma, l'incarnation d'une Chine conquérante, ouverte sur le monde. Un pays qui fait fortune et réinterprète le rêve américain. Mais qui demeure contrôlé d'une main de fer par le Parti communiste au pouvoir.

Une règle intangible que les autorités lui ont sèchement rappelée en décembre dernier : après avoir refusé l'entrée en Bourse de la filiale financière d'Alibaba, elles ont lancé une enquête pour « pratiques monopolistiques présumées ». Et ont « conseillé » à Jack Ma, qui a disparu pendant deux mois, de ne pas quitter le pays. Tombé en disgrâce, l'homme devenu la plus grosse fortune chinoise pourra-t-il encore une fois s'en relever ? Son adage, en tout cas, n'a jamais résonné aussi fort. « Soyez le dernier homme debout », a-t-il coutume de dire.