Paris : temps de trajets allongés, vitesse réduite… sur les pistes cyclables, ça «bouchonne»

Victimes de leurs succès, les voies protégées inaugurées il y a un an sont saturées par endroits aux heures de pointe. L’acte II du plan vélo de la Ville à Paris devrait être dévoilé d’ici la fin de l’année.

 Sur le boulevard Sébastopol, aux heures de pointe, pas moins de 27 vélos se croisent chaque minute.
Sur le boulevard Sébastopol, aux heures de pointe, pas moins de 27 vélos se croisent chaque minute.  LP/Sébastian Compagnon

Des vélos en file indienne, à perte de vue… Les pistes cyclables parisiennes enregistrent des fréquentations records depuis la rentrée de septembre. D'après les données des compteurs de la Ville, le nombre de déplacements à vélo a bondi de près de 70 % depuis septembre 2019. Il est vrai qu'en douze mois, les Franciliens se sont massivement convertis au « vélotaf », à la faveur de la grève dans les transports, puis de la crise du Covid, qui pousse encore 40 % des usagers habituels à éviter les transports en commun. Au point que certains cyclistes ont trouvé un nouveau surnom pour la capitale : « Panam'sterdam », tiré du nom de la ville des Pays-Bas où la bicyclette est reine.

« On est trop nombreux, ce n'est pas confortable : »

Revers de la médaille : aux heures de pointe, les pistes du Réseau Express Vélo (REV), inaugurées à l'automne 2019, apparaissent saturées par endroits. « Je fais du vélo depuis la grève. Mais depuis quelque temps, j'évite de pédaler aux heures de pointe, surtout sur le boulevard Sébastopol… On est trop nombreux, ce n'est pas confortable. On manque de visibilité, il faut être hyper vigilant et c'est fatigant. Il m'arrive même d'aller dans la voie de bus, où il y a moins de vélos, plutôt que sur la piste cyclable », confie Agnès, 31 ans, qui parcourt chaque jour un trajet allant du XVIIIe arrondissement à Levallois-Perret dans les Hauts-de-Seine.

« Aujourd'hui, il serait excessif de parler d'embouteillages, car on parle de vélos. Mais il est vrai que l'infrastructure apparaît sous-dimensionnée par rapport aux besoins », abonde Jean-Sébastien Catier, le président de Paris en Selle.

Le réseau cyclable a pourtant étendu sa toile à vitesse grand V ces derniers mois. Près de 50 km de « coronapistes » ont été créées dans Paris pour permettre de développer l'usage du vélo dans la période post-confinement, véritable alternative pour certains au métro ou à la voiture. Anne Hidalgo (PS), la maire de Paris, a promis de pérenniser ces voies réservées et protégées, à commencer par celle de la rue de Rivoli. Malgré ce coup d'accélérateur, l'infrastructure actuelle montre déjà des faiblesses, comme des carrefours mal adaptés et, surtout, un gabarit insuffisant dans les secteurs les plus chargés.

1648 vélos par heure sur le boulevard Sébastopol

Selon les calculs de la cellule Data du Parisien, l'axe cyclable le plus congestionné de tous est aujourd'hui le boulevard Sébastopol. Jusqu'à 18 000 cyclistes l'empruntent chaque jour. Aux heures de pointe (entre 8 heures et 10 heures et entre 18 heures et 20 heures), le débit moyen horaire cumulé sur les deux voies de la piste est de 1 648 vélos. Soit 27 bicyclettes qui se croisent à chaque minute ! Rue de Rivoli, le débit grimpe à 1063 vélos à l'heure. Et encore, c'est sans prendre en compte le trafic de la double « coronapiste » aménagée en mai. Il y aurait au total plus de 2 000 vélos par heure qui effectuent un chassé-croisé matin et soir sur la « quatre voies » cyclable de Rivoli.

Paris : temps de trajets allongés, vitesse réduite… sur les pistes cyclables, ça «bouchonne»

La première conséquence de cette fréquentation est un ralentissement du trafic vélo. Sur l'ensemble du réseau cyclable, « la vitesse moyenne des vélos est passée de 14,2 km/h à 12,6 km/h entre avril et juillet (-11 %) », constate Antoine Laporte Weywada, directeur du développement de Géovélo, une appli de navigation spécialisée pour les cyclistes. Un phénomène encore accentué sur Sébastopol, où la vitesse moyenne à vélo a baissé de 15,3 km/h en avril à 13 km/h en septembre, soit une chute de 15 %.

Cette modération de la vitesse a un bénéfice : les petits accidents y sont presque toujours sans gravité. Mais, comme pour les voitures, rouler au pas rallonge aussi les temps de trajet. « Je suis passé de 10 à 15 minutes pour mon itinéraire, confirme Augustin, un père de famille de 45 ans. C'est aussi parce que, comme on est très nombreux, on est obligé de se discipliner et de respecter les feux. »

La discipline et le respect du Code de la route, justement, ne sont pas toujours au rendez-vous. Ce flot de circulation sur les pistes cyclables multiplie les tensions. Des accrochages verbaux ou autres entre cyclistes et autres usagers de la route sont monnaie courante. Mais heureusement peu se finissent aussi mal que le cas de ce cycliste roué de coups par un chauffeur de taxi après une remarque, la semaine dernière sur une coronapiste du Kremlin-Bicêtre dans le Val-de-Marne.

« Ça veut juste dire qu'il faut encore plus de pistes »

Même si une légère baisse de trafic saisonnière paraît probable durant la période hivernale, de nombreux cyclistes quotidiens réclament déjà un élargissement de la piste de Sébastopol. D'autres opteraient plutôt pour l'aménagement d'un « itinéraire de délestage » allant du nord au sud. Des options que la municipalité devra étudier dans son futur acte II du « plan vélo » (lire ci-dessous).

« Les aménagements actuels peuvent sans doute être améliorés, voire élargis par endroits, estime Jean-Sébastien Catier, de Paris en Selle. Mais pour nous, la priorité c'est d'abord de traiter les discontinuités du réseau cyclable ». Violaine, 42 ans, qui pédale à Paris depuis vingt ans, préfère, pour sa part, rester positive. « On ne va pas se plaindre ! Tout ce monde à vélo, je trouve ça super. Cela veut juste dire qu'il faut encore plus de pistes cyclables. »

David Belliard : « Nous préparons l'acte II du plan vélo »

LP/Delphine Goldsztejn
LP/Delphine Goldsztejn  

L'adjoint aux transports (EELV) de la nouvelle mandature d'Anne Hidalgo dresse un premier bilan du Réseau Express Vélo.

Un après sa mise en service, quel est votre bilan du Réseau Express Vélo ?

David Belliard. Il y a une appétence très forte pour le vélo. C'est une révolution des usages, qui a été amplifiée par la crise sanitaire. Lorsque l'on fait une proposition en termes d'infrastructure, avec le coup de boost des 47 km de coronapistes déjà réalisés, on voit bien qu'il y a une rencontre entre l'offre et la demande. C'est extrêmement positif.

Qu'est-ce qui doit être amélioré ? Ne faudrait-il pas créer une nouvelle piste allant du nord au sud pour délester celle de Sébastopol ?

On voit bien qu'il y a une surcharge sur la piste cyclable de Sébastopol, ce qui provoque d'ailleurs un certain nombre de tensions. Il faut qu'on puisse y répondre. L'augmentation très forte du trafic vélo, d'environ 70 %, montre un certain nombre de limites. On voit bien que certaines pistes sont aujourd'hui sous-dimensionnées. Il faut voir comment des aménagements peuvent être menés pour répondre à l'afflux de vélos de plus en plus important. Il faut aussi qu'on apaise l'espace public, avec des actions en termes de protection, de prévention mais aussi de sanction quand des incivilités sont constatées. On change la ville, il faut aussi changer les comportements. Il y a aussi l'enjeu de pérenniser les pistes cyclables provisoires. Ces aménagements provisoires doivent gagner en qualité, être plus sécurisés et s'inscrire dans l'organisation de la Ville.

Votre majorité a promis un plan vélo ambitieux. Quand sera-t-il annoncé en détail ?

Nous préparons l'acte II du plan vélo. Dans les prochains mois, nous allons faire des propositions. D'abord, sur les continuités cyclables, notamment sur les grands axes. Il faut qu'on puisse traverser la ville en toute sécurité, faire de Paris une ville 100 % cyclable. Ensuite, il faut voir les coutures avec la petite couronne, pour mieux franchir le périphérique. Et enfin, il faut développer l'écosystème vélo : les lieux de réparation, la question du stationnement, avec 50 vélobox en plus dans les rues, des arceaux supplémentaires et le développement des vélos-stations dans toutes les grandes gares.

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Gepostet von Le Parisien am Samstag, 29. August 2020