La mort d’un ouvrier sur le chantier du Grand Paris Express suscite de l’émotion et des questions

Le décès accidentel d’un travailleur de 41 ans dans un tunnelier du Grand Paris Express, en décembre dernier, a ému ses collègues. Certains dénoncent une «pression constante» liée à la nécessité de respecter le calendrier de ce chantier titanesque.

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 Le Bourget (Seine-Saint-Denis), le 2 février 2021. C’est dans un tunnelier souterrain au départ de ce chantier qu’a eu lieu un accident mortel le 22 décembre dernier.
Le Bourget (Seine-Saint-Denis), le 2 février 2021. C’est dans un tunnelier souterrain au départ de ce chantier qu’a eu lieu un accident mortel le 22 décembre dernier. LP/Jean-Gabriel Bontinck

Impossible de les manquer. Les palissades de chantier, mentionnant le nom d'une gare ou le numéro d'une ligne du futur métro, se sont multipliées aux quatre coins de la banlieue parisienne. De ces dizaines de chantiers, qui vont durer plusieurs années, on ne sait pourtant pas toujours grand-chose. Des stations sont creusées, des tunneliers avancent sous nos pieds, en attendant encore que les métros roulent, à partir de 2024, dans ces galeries. Et surtout, des femmes et des hommes y travaillent dans des conditions difficiles.

Le caractère exceptionnel et la dangerosité de ces travaux titanesques ont été tristement rappelés le 22 décembre dernier. Trois jours avant Noël, Abdoulaye Soumahoro, 41 ans et père de trois enfants, est mort dans des conditions dramatiques, dans un tunnelier de la future ligne 16. Selon les premiers témoignages, confirmés de sources proches de l'enquête, l'ouvrier serait tombé dans un malaxeur à béton situé dans le tunnelier, à 30 m de profondeur. La grille sur cet engin aurait cédé sous le poids d'Abdoulaye, pour une raison inconnue. « On était tous montés plusieurs fois dessus, même si on n'avait pas le droit, et ça a toujours tenu », confie un de ses collègues, sous couvert d'anonymat.

L'enquête s'orienterait vers un partage des responsabilités

Une enquête est actuellement diligentée par le commissariat de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) du chef d'homicide involontaire dans le cadre du travail, avait indiqué le parquet de Bobigny après l'accident. Une douzaine d'auditions ont été menées par les policiers depuis, avec l'appui de l'Inspection du travail, a-t-on appris de source judiciaire. L'enquête n'est pas close mais elle s'orienterait vers un partage des responsabilités, la victime se trouvant à un endroit où elle n'aurait pas dû être, selon une source proche de l'affaire.

« A ce stade, nous ne pouvons nous exprimer sur ce drame, les investigations étant toujours en cours », réagit de son côté Eiffage. Abdoulaye travaillait en effet pour le compte de ce géant français du BTP sur un des chantiers emblématiques du futur métro Grand Paris Express. Celui d'une « ligne olympique », la 16, censée relier les futurs sites des JO à Saint-Denis et au Bourget (Seine-Saint-Denis).

C'est d'ailleurs depuis une zone de travaux située au Bourget, l'ouvrage Verdun, que s'est élancé il y a quelques mois le tunnelier sur lequel travaillait Abdoulaye, en direction de La Courneuve. Dans cette machine géante de 100 m de long et 10 m de diamètre, à environ 30 m sous terre, Abdoulaye était chargé notamment des nombreux tuyaux qui apportent ou évacuent air, eau ou terre dans cet espace confiné. « Il était fier de travailler à la construction du métro », nous ont confié sa famille et des collègues qui souhaitent lui rendre hommage.

«C'est l'omerta ici»

Dans la rue à la sortie du chantier de l'ouvrage Verdun, au changement d'équipe, tous les ouvriers croisés sont bien sûr au courant de l'accident dramatique. « On avait vu les pompiers et les secours, on nous a dit après qu'un collègue était décédé, mais c'est tout », indique un compagnon qui travaille en surface. « Je le connais mais je n'en sais pas plus, je n'étais pas dans son équipe », élude un autre. Puis un cadre nous répond fermement qu'une enquête est en cours et qu'il n'y a rien à dire sur le sujet, avant d'envoyer deux agents de sécurité nous intimer de ne pas déranger les ouvriers…

Abdoulaye Soumahoro, 41 ans, est décédé dans un accident sur le chantier de construction de la ligne 16 du métro, le 22 décembre 2020. DR
Abdoulaye Soumahoro, 41 ans, est décédé dans un accident sur le chantier de construction de la ligne 16 du métro, le 22 décembre 2020. DR  

« C'est l'omerta ici, finira par nous glisser un des employés d'Eiffage travaillant en souterrain à l'ouvrage Verdun. C'est souvent comme ça dans le BTP. Là en plus c'est un chantier à un milliard, il y a trop d'enjeux, rien ne peut sortir d'ici ». Tous veulent en effet garder l'anonymat. Selon un des collègues rencontrés, les ouvriers signeraient des clauses de confidentialité.

«On ne travaille pas la conscience tranquille»

L'un d'entre eux, Mehdi (le prénom a été modifié), s'est toutefois longuement confié à nous. D'après lui, l'accident dont a été victime Abdoulaye « devait finir par arriver ». « Il y a déjà eu des accidents corporels, pas toujours comptabilisés en accident du travail », affirme-t-il. Cinq jours avant le drame, le 17 décembre, un autre ouvrier d'Eiffage a été victime d'une triple fracture du fémur après une chute à Saint-Denis. Mehdi dit avoir vu un collègue se déboîter l'épaule après un choc avec un engin dans le tunnelier. « On ne travaille pas la conscience tranquille, entre nous on l'appelle le chantier maudit », souffle-t-il.

Pourtant, l'ambiance était bonne dans les équipes. « On est fiers de travailler sur ce projet qui va changer la vie des gens », assure-t-il. Mais, selon lui, « la pression est constante de la part de la hiérarchie ». Il parle « d'embrouilles », de changements d'équipes sans arrêt, de l'arrivée régulière de main-d'œuvre étrangère, espagnole et polonaise notamment, qui ne facilite pas la cohésion. « C'est du massacre psychologique depuis des mois », dénonce-t-il.

Retard dû au confinement, formations jugées insuffisantes...

Les délais fixés pour mettre en service cette ligne 16, ce sont les JO 2024. Après le premier confinement, le gouvernement et la Société du Grand Paris (SGP), en charge du projet, ont confirmé que ce ne serait plus possible. Avant que le ministre des Transports, Jean-Baptiste Djebbari, ne remette sur la table l'objectif de 2024 pour le premier tronçon de la 16, un mois après la mort d'Abdoulaye sur le chantier.

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Est-ce que cette pression du calendrier rejaillit sur la sécurité du chantier ? Pour Mehdi, « Eiffage sur la ligne 16 n'a pas assez de main-d'œuvre qualifiée ». Pour ce travail souterrain si spécifique, il faut une formation de mineur, longue, et de l'expérience. « Un mineur ne peut pas être formé comme ça, il faut deux ans », estime Mehdi.

«On ne veut pas devenir comme ces chantiers au Qatar où des ouvriers meurent dans l'indifférence»

D'après lui, Eiffage a voulu aller trop vite. Au point parfois de travailler en sous-effectif dans les tunneliers. Ou de ne pas réellement tenir compte du Covid. « Le chantier s'est arrêté officiellement au premier confinement. Mais officieusement il ne s'est jamais vraiment arrêté. Le Grand Paris ne peut pas s'arrêter, c'est le chantier du siècle », accuse-t-il. « On ne veut pas devenir comme ces chantiers au Qatar où des ouvriers meurent dans l'indifférence », ajoute-t-il. On n'en est sans doute pas encore là, mais l'accident d'Abdoulaye a avivé les inquiétudes.

D'autres ouvriers assurent toutefois que la sécurité est bien respectée sur ce chantier. « La prévention est un enjeu prioritaire pour le groupe partagé par l'ensemble des collaborateurs ainsi que par nos clients, partenaires, sous-traitants et fournisseurs », assure-t-on chez Eiffage, qui mène des formations ou aménage ses matériels avec l'objectif de « garantir le meilleur niveau de protection et de sécurité à nos collaborateurs ».

Pour la Société du Grand Paris Express (SGP) également, la sécurité représente « la première priorité ». Le maître d'ouvrage de ce chantier pharaonique affirme avoir immédiatement rappelé à toutes les entreprises, maîtres d'œuvre et prestataires mobilisés sur la construction du supermétro et de ses gares, « l'impérieux devoir de vigilance qui s'impose à tous pour qu'un tel accident ne se reproduise plus ». Des visites de contrôles régulières et un audit annuel sont organisés sur tous les chantiers de la SGP.