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Enchères, impact sanitaire, déploiement : la mise au point de l’Arcep sur la 5G

Les enchères pour l’attribution des fréquences aux opérateurs débutent ce mardi alors que le débat sur la 5G fait toujours rage. Entretien avec le patron de l’Arcep qui supervise son déploiement.

 Les installations d’antennes 5G se multiplient sur des sites déjà utilisés par les opérateurs pour leurs réseaux mobiles.
Les installations d’antennes 5G se multiplient sur des sites déjà utilisés par les opérateurs pour leurs réseaux mobiles. REUTERS/Stephane Mahe

C'est l'avant-dernière étape avant l'arrivée en France du réseau mobile 5G, et elle se déroule dans un contexte électrique. Des enchères ont débuté ce mardi matin et elles doivent permettre aux opérateurs (Orange, SFR, Bouygues Telecom, Free) d'acquérir 11 « blocs » de fréquences afin de commercialiser des premières offres 5G dans certaines villes à la fin de l'année.

Ce réseau mobile au débit Internet plus puissant suscite toujours l'hostilité d'une partie de l'opinion, de maires écologistes ou de gauche et d'ONG, qui remettent en question son intérêt et invoquent des risques pour la santé et l'environnement.

Sébastien Soriano, président depuis 2015 de l'Autorité de régulation des communications électroniques (Arcep), comprend ce débat mais le juge trop tardif. Entretien sur tous les sujets brûlants autour de la 5G.

Sébastien Soriano, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques (Arcep). Brigitte Baudesson
Sébastien Soriano, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques (Arcep). Brigitte Baudesson  

Qu'est-ce que la 5G va apporter par rapport aux générations précédentes ?

SÉBASTIEN SORIANO. Au moment de l'arrivée de la 4G, tout le monde se demandait ce qu'on allait en faire et finalement on se l'est approprié pour communiquer sur les réseaux sociaux, regarder des vidéos partout et même jouer à Pokémon Go. Les usages sont imprévisibles, ils dépendent de ce que les consommateurs français en feront.

La 5G va fournir un meilleur débit, ce qui va apporter un confort d'utilisation plus grand pour les usages actuels de l'Internet mobile. Tout ce qui consomme beaucoup de bande-passante a beaucoup à gagner avec cette technologie.

Dans un deuxième temps, l'industrie du futur adoptera grâce à elle l'Internet des objets, c'est-à-dire des capteurs connectés qui se multiplient partout. Ce sera de la robotisation avancée avec des infrastructures connectées et automatisées. Les acteurs des transports et de la logistique vont aussi se moderniser.

Il ne faut pas oublier les services publics, avec la ville intelligente pour gérer le trafic, réguler la pollution ou connecter les hôpitaux. Ce n'est pas faisable avec la 4G ou le wi-fi.

Un des arguments pour la promotion de la 5G est de soulager les réseaux 4G et de les rendre plus accessibles, pourquoi ?

Il y a une augmentation d'environ 50 % par an de la consommation des données mobiles sur les réseaux télécoms. Depuis 2 à 3 ans, le smartphone est l'accès à Internet privilégié des Français. Les réseaux Internet mobile sont donc en voie de saturation dans les grandes villes. Les opérateurs communiquent sur une échéance de 2 à 3 ans avant de voir les premiers cas de saturation. Il est temps d'apporter un relais à cette capacité de communication, notamment dans les centres urbains.

Les opérateurs vont utiliser en France des bandes de fréquences de 3,4-3,8 GHz du spectre électromagnétique. Pourquoi les avoir choisis et vont-elles fournir un signal plus puissant ?

Les bandes de fréquences de la 5G sont définies par des standards internationaux. Celles qui vont être utilisées par les opérateurs correspondent aux bandes « cœur » c'est-à-dire celles qui sont le meilleur compromis entre la couverture et la capacité de diffusion. L'avantage d'une bande « cœur » est qu'elle est très large donc elles permettent d'octroyer des bandes plus petites de 300 MHz et donc de fournir des débits Internet importants.

L'Arcep met aux enchères ce mardi des blocs de fréquences que les quatre opérateurs vont utiliser pour leurs réseaux 5G. Comment cela va-t-il se dérouler ?

31 blocs de fréquences de 10 MHz sont mis en vente par l'Etat et sont attribués en deux étapes. Nous avons eu une première phase où Orange, Free, Bouygues Telecom et SFR ont déjà acquis 5 blocs par opérateur en payant le prix de réserve de 350 M€. Les 20 premiers blocs réservés ont donc déjà été vendus à un prix fixé par l'Etat de 70 M€ par bloc.

Nous avons ensuite fixé le prix des 11 blocs de 10 MHz restants qui sont mis en vente au plus offrant. Au premier tour, le prix de départ est toujours de 70 M€ par bloc. Chaque opérateur exprime le nombre de bloc qu'il souhaite obtenir et ensuite le prix va augmenter par tranche de 5 M€. Petit à petit, les opérateurs les moins gourmands vont baisser le nombre de bloc souhaité en fonction du prix qu'ils sont prêts à payer. L'enchère se déroule en plusieurs tours, et potentiellement sur plusieurs jours.

Comment expliquez-vous le retard du lancement de cette mise aux enchères et plus généralement le retard du déploiement de la 5G ?

La procédure d'attribution des fréquences a pris 3 mois de retard fin 2019 à cause d'une convergence difficile entre l'Etat et l'Arcep sur les conditions d'attribution de ces fréquences. Puis, nous avons encore pris 6 mois de retard à cause de la crise du Covid-19.

Nous sommes effectivement l'un des derniers pays à attribuer les fréquences mais le retard dans la mise en place des réseaux 5G est très limité au regard des déploiements progressifs que nous constatons ailleurs en Europe. Ils sont même comparables aux nôtres car nous avons déjà effectué beaucoup d'expérimentations, notamment sur d'autres bandes de fréquences de 700 MHz qui ont été attribuées depuis plusieurs années aux opérateurs pour tester leur 5G.

Nous ne partirons pas de zéro : les opérateurs ont déjà implanté un certain nombre de sites. Une fois que la 5G sera lancée, nous allons rapidement rattraper ce léger retard.

Quel a été l'impact de la polémique autour de l'équipementier chinois Huawei, accusé d'espionnage, et pas vraiment le bienvenu en France?

Je ne crois pas que cela ait compliqué le déploiement de la 5G car plusieurs grands opérateurs n'utilisaient pas Huawei par le passé et ne comptaient pas recourir à cet équipementier pour la 5G. Il y avait bien des options européennes sur le marché, notamment Nokia et Ericsson.

Mais Bouygues Telecom et SFR, clients historiques de Huawei, se retrouvent à devoir potentiellement remplacer leurs équipements et donc prendre avec du retard…

Nous avons toujours fait valoir l'importance que les opérateurs soient informés suffisamment en amont de ces possibilités et il me semble que cela a bien été le cas. Je n'ai pas de raison de penser le contraire.

Quelle a été votre réaction après l'apparition d'un débat autour de la 5G, avec notamment la demande par plusieurs associations et certains élus d'un moratoire ?

Je regrette que ce débat légitime et utile arrive tardivement. Nous avons publié un premier rapport sur la 5G dès mars 2017 et nous avons mené des consultations sur ces enjeux. Les associations environnementales qui font des recours contre l'attribution des fréquences n'ont malheureusement pas pris la peine de participer à nos consultations publiques.

Il n'est jamais trop tard pour bien faire, notamment sur les enjeux environnementaux. Ces éléments de débats nous apparaissent utiles et intéressants car la question de l'impact environnemental du numérique est légitime. Les opérateurs vont d'ailleurs en priorité moderniser leurs antennes sur des sites déjà existants et non pas multiplier par 3 le nombre d'antennes 5G, comme j'ai pu le lire.

En déployant une nouvelle génération de réseau mobile, il faudra s'équiper avec un nouvel appareil et donc fabriquer de nouveaux smartphones…

Personne ne sera forcé à changer de smartphone. Les téléphones et les réseaux 4G vont continuer à fonctionner. Les générations précédentes n'ont pas de date de péremption. Les renouvellements des téléphones se font souvent au fil de l'eau, en cas de casse ou de vieillissement. Les consommateurs changent leurs terminaux tous les 23 mois, la question est de savoir s'ils ont besoin de le faire ou d'acheter un smartphone neuf. C'est un sujet plus large que la 5G.

Certaines associations anti-ondes magnétiques se mobilisent, elles, contre l'impact sanitaire de la 5G, réputée plus puissante…

Il y a une préoccupation récurrente sur les conséquences des ondes et des travaux sur le sujet existent depuis longtemps. Il est tout à fait utile de compléter ces études au regard des nouvelles bandes de fréquences utilisées par la 5G mais il n'y a pas de raison de préjuger d'une dangerosité qui serait particulière à ces fréquences. Quatre inspections de l'Etat ont rendu un rapport au gouvernement : il montre qu'il y a bien nécessité de continuer la recherche mais qu'il n'y a pas d'inquiétude particulière. Il n'y a donc pas de risque manifeste et particulier à la 5G par rapport aux réseaux déjà existants.

Quelles offres commerciales seront disponibles en France d'ici la fin de l'année ?

Nous avons fait le choix de laisser l'initiative aux opérateurs sur le lancement du service. Le temps du monopole d'Etat et des PTT est révolu depuis longtemps. C'est à eux de calibrer leurs ambitions et il n'y a pas de lancement obligatoire de la 5G prévu par les textes. Les opérateurs vont fixer leurs calendriers et leurs offres commerciales. Nous nous organisons pour qu'ils aient la capacité de le faire avant fin 2020.