De la carte du restaurant au passeport vaccinal : la seconde vie du QR code

Arrivé en France dans les années 2000, puis tombé en désuétude, le QR code connaît sa renaissance avec le Covid-19, au point de s’être invité dans le quotidien des Français, et d’être choisi comme logo de l’application TousAntiCovid. Déjà, certains réfléchissent à son utilisation dans le cadre d’un passeport vaccinal.

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Le QR code s'est imposé, dans de nombreux commerces, depuis le premier confinement. Ici, posé sur la vitrine d'un restaurant, il redirige vers un compte Instagram.
Le QR code s'est imposé, dans de nombreux commerces, depuis le premier confinement. Ici, posé sur la vitrine d'un restaurant, il redirige vers un compte Instagram. LP/Aubin Laratte

On est mi-décembre. En haut de la tour Montparnasse, à Paris, on distingue des petits carrés, bleus et rouges, sur un fond blanc. En dessous, un mot : #TousAntiCovid, du nom de l’application du gouvernement pour permettre le tracing des personnes testées positives au Covid-19. Ce jour-là, c’est l’heure de gloire. Pour qui ? Pour le QR code qui, boudé avant même d’avoir été démocratisé, se retrouve sur la façade de la plus haute tour de la capitale, après avoir connu sa renaissance avec la crise sanitaire.

Il n’y a désormais plus une semaine sans que l’on ne voie ce petit carré noir et blanc depuis le début de la crise sanitaire : on nous invite à le scanner devant le journal télévisé de France 2, lorsque l’on passe devant une publicité dans la rue, dans le métro ou à un arrêt de bus, lorsque l’on veut prendre rendez-vous ou accéder au catalogue des produits de son commerçant, pour débloquer sa trottinette ou son vélo en libre-service… Quand les restaurants et bars étaient encore ouverts, il s’était imposé sur les tables pour remplacer les cartes physiques.

« Le QR code, c’est le truc le plus bête du monde : c’est une police de caractères qui permet d’écrire un truc », vulgarise Alexis de Solliers-Helcmanocki, à l’origine de l’arrivée du petit carré en France en 2008, avec sa société Mobile Tag. La technologie n’appartient à personne : elle a été mise dans le domaine public par son inventeur – un Japonais qui l’a créé en 1994 d’abord pour Toyota – à la fin des années 1990, permettant à tout à chacun de se l’approprier.

Des débuts compliqués et fastidieux

Le QR code est d’abord un outil pour les industries, le commerce et les transports : il stocke des informations que l’on peut consulter simplement en scannant le petit logo. Mais avec l’arrivée du smartphone, c’est aussi l’arrivée de l’appareil photo dans sa poche et d’Internet où que l’on soit. « Les QR codes débarquent alors dans les magazines, pour télécharger une sonnerie ou un logo », explique Alexis de Solliers-Helcmanocki. La machine est lancée.

En France, Alexis de Solliers-Helcmanocki crée Mobile Tag : l’application permet de scanner un QR code pour accéder à son contenu, le plus souvent une URL. « Pendant des mois entiers, elle a été parmi les applications les plus téléchargées sur les catalogues d’application », raconte son fondateur. Mobile Tag s’associe même avec Orange, Bouygues Télécom et SFR pour lancer le « flash code », un QR code à la française.

À l’époque, toutefois, le QR code ne prend que très peu : en plus de devoir télécharger une application, « ça ne fonctionnait pas tout le temps », se souvient Vanessa Rémy, directrice de l’agence digitale Spid Metris. « Les gens de la tech aimaient ça, mais ce n’était pas génial pour le grand public », appuie l’experte. Et de continuer : « Beaucoup de gens s’y sont essayé à l’époque, mais ils n’ont pas tous accroché : il fallait s’y prendre à plusieurs reprises pour que ça fonctionne, parfois ça ne fonctionnait pas du tout. »

L’arrivée des lecteurs directement dans le téléphone

En parallèle de Mobile Tag, des dizaines (si ce n’est plus) d’autres applications arrivent sur le même créneau, mais l’expérience utilisateur déçoit : elles sont pour la plupart parsemées de publicité, celle-ci étant la seule source de revenus qu’elles peuvent espérer obtenir, la génération d’un QR code étant simple et gratuite. Ces applications deviennent alors un mauvais souvenir à partir du moment où il est possible de lire un QR code sur son smartphone, sans rien télécharger : dès 2017, Apple l’introduit dans son appareil photo. Les autres suivent, et ces applications disparaissent. Mobile Tag est revendue juste avant à un fonds d’investissement qui voit là l’occasion de développer une passerelle pour connecter les objets.

Il faut attendre 2020 pour voir l’usage du QR code exploser. Toutes les planètes sont alignées : tout le monde a un smartphone, avec un appareil photo de bonne qualité, une connexion Internet quasiment illimitée, et le Covid-19 oblige à réduire les contacts. « On a tous eu peur des contacts, il y a des gens qui n’osent plus appuyer sur des boutons pour appeler l’ascenseur, rappelle Alexis de Solliers-Helcmanocki. Le QR code s’est alors révélé comme l’alternative au contact physique. » « Les gens ont été contraints d’utiliser le QR code, rien qu’au restaurant, explique Vanessa Rémy. Ceux qui avaient testé et qui avaient été déçus à l’époque ont pu se rendre compte que ça fonctionnait désormais ! »

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Le changement est rapide. « Le QR code s’est entièrement démocratisé en France entre les deux confinements », explique Jean-Michel Tavernier, le directeur de l’antenne française de Mobile Iron, spécialiste de la cybersécurité mobile. PayPal passe à la vitesse supérieure et ouvre, en août, la possibilité de payer chez un commerçant via un QR code. Monoprix, pour réduire les contacts avec les produits et les agents en caisse, lance « Mon Scan » : le client scanne ses produits sur son smartphone, génère un QR code via l’application qui est ensuite scanné en caisse pour payer sans sortir ses achats de son sac. Il y a quelques jours, Google Chrome a intégré dans son navigateur un générateur de QR Code accessible en un clic.

« Une révolution silencieuse »

La télévision s’y est mise, aussi. Après avoir intégré dès avril un QR code dans son journal télévisé pour permettre aux téléspectateurs de poser leurs questions, France Télévisions rêve de voir des QR code dans ses publicités. Comme M 6 et TF1, le groupe de télévision a mis en place une nouvelle offre publicitaire pour inciter ses annonceurs à mettre un QR code dans leur publicité. « Je pense, qu’à terme, on mettra obligatoirement un QR code dès qu’on aura un site Internet, pour faire le lien entre le physique et le numérique », explique Vanessa Rémy, qui elle-même compte mettre un QR code sur ses cartes de visite.

A priori innocent, le QR code peut être féroce. Une fois, dans un restaurant parisien, Jean-Michel Tavernier aurait pu se faire avoir, si son téléphone n’avait pas été sécurisé, en scannant un QR code posé sur une table : « J’ai eu une alerte comme quoi c’était un site de phishing (NDLR : pour récupérer des informations personnelles). » Et l’expert en cybersécurité – qui recommande même de ne pas en scanner –, de pointer un problème : « Quand on scanne le QR code, on ne sait pas ce sur quoi on va tomber. Il est aisé pour un pirate de poser un QR code sur un autre et de mener les internautes là où il veut, sans qu’il s’en rende compte. »

Mais le changement est en marche. « C’est une révolution silencieuse, les gens vont l’intégrer à leur vie sans même s’en rendre compte », pense Vanessa Rémy. En Estonie, à la pointe de la digitalisation en Europe, on travaille main dans la main avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour mettre sur pied un passeport vaccinal. « La solution devra fonctionner aussi bien en Érythrée qu’à Singapour », a déjà souligné le conseiller sur les questions technologiques du gouvernement estonien. Le système sur lequel ils planchent ? Un QR code.