«C’était un peu un troll nazi» : sur les traces de Pankkake, le mécène français de l’alt-right américaine

En décembre dernier, un mystérieux développeur français a versé un demi-million de dollars de bitcoins à la sphère suprémaciste américaine avant de se suicider à Paris. Cette transaction, révélée huit jours après l’assaut du Capitole, suscite nombre de questions et fantasmes. Enquête.

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 Le dénommé Pankkake, adepte de thèses complotistes et suprémacistes, s'est donné la mort à l'âge de 35 ans.
Le dénommé Pankkake, adepte de thèses complotistes et suprémacistes, s'est donné la mort à l'âge de 35 ans. IP-3 /Olivier Marty

Il y a le « troll » de base, celui qui déverse son ironie sur les réseaux sociaux avec plus ou moins d'humour et bienveillance. Et puis il y a l'« edgelord », le « seigneur de la limite », pourrait-on traduire en français. Celui qui choque coûte que coûte sur des forums plus souterrains. Se gargarise de propos sexistes, pornographiques, homophobes, voire racistes et nazies. Et peut faire dégoupiller à lui seul une discussion, le tout sans qu'on sache si derrière son écran, l'intéressé pense vraiment ce qu'il pianote.

Depuis le 14 janvier dernier, le doute n'est plus permis concernant le développeur informatique surnommé Pankkake, qui a joint les actes à la parole. Ce jour-là, Chainalysis, une société américaine spécialisée dans la cryptomonnaie, révélait une transaction d'un demi-million de dollars passée le 8 décembre par cet internaute français à destination de la nébuleuse suprémaciste et conspirationniste américaine et française. Une somme colossale aux allures de testament politique.

Quelques minutes ou quelques heures après la transaction, Pankkake se donnait la mort depuis la chambre d'un hôtel de luxe louée pour la nuit à deux pas de la porte Maillot à Paris. Un geste prémédité et justifié dans une lettre parue le lendemain sur son blog personnel en français et en anglais.

« Nous devons préserver l'existence de notre peuple et l'avenir de nos enfants »

Le texte de cet homme, dont nous avons choisi de préserver l'anonymat, y est d'abord gorgé de désespoir : « Je suis prisonnier de mon corps qui semble faire trois fois mon âge », écrit celui qui souffre depuis 2013 d'une maladie rare générant de fortes douleurs au crâne.

Puis le ton se durcit. Il distille des références codées et complotistes sur le 11 septembre, sur les chambres à gaz, donne sa vision corrosive de la société (« Ce que je vois, c'est une République de Weimar presque mondiale ») avant d'évoquer le devenir de sa « modeste fortune ». « Je vois de jeunes personnes qui me donnent de l'espoir, qui ont compris plus tôt que moi que nous devons préserver l'existence de notre peuple et l'avenir de nos enfants, lâche-t-il. Je ressens le besoin de lutter et l'idée de seulement assister au déclin m'apparaît maintenant insupportable ».

Ce courrier aurait pu rester confiné aux marges de la communauté du logiciel libre français, un microcosme sidéré et souvent indigné par ce geste à en croire les dizaines de fils de discussion que nous avons pu consulter. Mais l'annonce de ce transfert de bitcoins, huit jours après les émeutes survenues le 6 janvier au Capitole, à Washington, lui a donné un retentissement bien plus large. Même sans preuve, la question est dans tous les esprits : et si ce demi-million de dollars avait aidé à organiser le coup de force insurrectionnel des militants trumpistes?

Un montant faramineux qui interpelle

Sollicité par le Parisien, le FBI refuse de dire si une enquête a été ouverte ou non au sujet des agissements de Pankkake. Quant au parquet de Paris, il indique avoir été saisi après la découverte de son cadavre, mais seulement pour écarter la piste criminelle. Ce qu'il fera rapidement.

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En soi, ce genre de don crypté n'a rien d'anormal dans l'écosystème extrémiste, même s'il est parfois sous-estimé par les autorités. Seulement ici, le montant faramineux interpelle. Le youtubeur Nick Fuentes, présent devant le Capitole et figure de la mouvance suprémaciste, a reçu pour près de 250 000 dollars. Avant cela, il n'avait jamais récolté plus de 2700 dollars en un mois.

« C'est dégueulasse de voir les raccourcis qui sont faits avec le Capitole », déplore le dernier patron de Pankkake. C'était quelqu'un de discret mais de très intégré […] On était à mille lieues de lui prêter ce genre d'affinités politiques ».

Ses provocations les plus glaçantes, il les partageait en réalité au compte-gouttes et les réservait à des forums de discussions ultraspécialisés. Pankkake n'avait rien d'un influenceur sous-marin en quête de notoriété. Parfois qualifié d'« infréquentable » par ceux qui l'ont connu, il avait choisi de compartimenter sa vie. À chaque cercle social ou réseau numérique, son niveau d'ambiguïté… jusqu'à promouvoir lors des dernières années la musique métal néonazie et son idéologie mortifère.

Entre humour potache et dérapages sexistes

2004, campus de Toulouse. Pankkake n'a qu'une vingtaine d'années mais assume déjà ses convictions libertariennes en public. Liberté totale des individus dont la véritable nature serait de vivre sans aucune restriction, rejet de l'Etat régulateur… « Son côté borderline lui a valu quelques accrochages en soirées. Mais à côté de ça, c'était un mec hyper gentil et avec un humour incroyable, se souvient Benjamin, un ancien camarade d'école qui souhaite rester anonyme. Certes, il était à la marge mais c'était pour nous une référence niveau technique. Et il se rendait toujours disponible pour nous aider ». Benjamin découvrira quelques années plus tard un autre visage en consultant son site personnel.

Sous son avatar numérique, il y exprime son dégoût de la démocratie, du féminisme, de la loi « Hadopi » ou encore de la culture mainstream. Les danses à la mode que sont la « tektonik » ou le « crabcore » ? « C'est extrêmement mauvais, et donc putain de gay (sic). Des mouvements stupides et merdiques, balance-t-il en 2010. Il est clair qu'Hitler doit ressusciter d'entre les morts et brûler jusqu'au dernier de ces groupes ». Très politisé, il s'écharpe aussi sur un autre forum de niche réunissant des sympathisants libertariens français. Pankkake fait l'unanimité dans un seul domaine : l'art du clash. Très virulent en 2013 envers les militants de « la Manif pour tous », il finit par s'en aller après un énième accrochage.

La décennie 2010 coïncide aussi pour Pankkake avec la montée en puissance d'un outil de logiciel libre salué pour ses prouesses techniques. Le jeune homme en est le cofondateur et s'affiche sous sa véritable identité. Le concept : faire en sorte que chacun puisse accéder via une interface unique aux données de ses différentes applications dont l'accès est en principe protégé (comptes bancaires, sites de rencontre, recettes de cuisine…).

Seulement, l'état d'esprit de l'interface agace très rapidement. Le nom du projet contient l'expression « boob », qui signifie « nichons » en argot anglais. Et les intitulés de certains modules créés par différents membres jouent volontairement de ce double sens, notamment en détournant des logos. À cet humour graveleux s'ajoutent quelques dérapages jugés sexistes et homophobes, ou encore des termes connotés glissés dans les lignes de code ou des slides de présentation (« Excludes nigger », « sluts », « nazification »). Ce n'est pas du goût de la frange dite « progressiste ». À cette époque, celle-ci met en place des « codes de conduite », dans le but de diversifier les profils dans ce monde hyper voire exclusivement masculin. Les responsables refusent de s'y plier, et de fait se marginalisent.

« Plus puéril et immature qu'autre chose »

Romain est à l'origine de ce projet avec Pankkake. Les deux hommes forment alors un duo très complice. Désormais à la tête d'une entreprise basée sur cette technologie, il a, ces dernières années et ces derniers jours encore, nettoyé le « code » du programme. Et s'apprête même à en changer le nom, après de multiples refus. « On avait un humour provoc' et décalé, qui paraît maintenant plus puéril et immature qu'autre chose. Je n'en suis pas particulièrement fier, avance-t-il au Parisien. À la base, on n'avait même pas voulu faire de blagues avec boob. Mais on est rentré dans ce jeu-là face aux critiques et on a introduit des choses de plus en plus border ».

Cette opposition au « politiquement correct » soude virtuellement le noyau dur de la communauté. Toutefois, certains comportements ne plaisent pas à tout le monde. En 2018 encore, un contributeur a démissionné jugeant que « la communauté ces derniers temps EST sexiste et homophobe ».

Parfois présent lors de quelques verres organisés à Paris il y a une dizaine d'années, un développeur se souvient d'une « jubilation potache à imaginer le nom du logiciel prononcé lors d'une réunion dans une entreprise d'informatique ». « Mais je n'ai pas décelé de tendance sérieuse de la part (de Pankkake) ni de la part de quiconque dans ces soirées ». « Ils pouvaient parler de race inférieure et tenir des propos masculinistes, mais on l'a toujours pris comme de la provoc'», évoque un autre participant à ces pots. Même chose pour les tonnes de vidéo porno amateur que le programmateur parisien se targuait de détenir sur ses serveurs.

En 2017, Pankkake était retourné à Toulouse pour présenter deux conférences dans le cadre d'un festival. Il s'y montrait affable et pédagogue. Sur son dos, un tee-shirt noir, un dessin de la série d'animation Rick and Morty, et un message explicite : « I'm sorry your opinion means very little to me (Je suis désolé mais votre opinion ne m'importe que très peu) ».

L'apparition de sa maladie, moment de bascule ?

Aujourd'hui, Romain dit « ne pas réussir à s'imaginer son ami en suprémaciste blanc […] J'ai sans doute loupé un truc ». Cette « radicalisation », il la relie à au développement de sa maladie et à son isolement progressif. En 2013, de vives douleurs aux dents commencent à gêner ce célibataire sans enfant. Il croule sous la fatigue, enchaîne les arrêts maladie et quitte son tout nouveau poste dans la société de son ami. On lui diagnostique alors un trouble facial également connu pour favoriser les penchants dépressifs. « Pendant huit ans, j'ai continué, en essayant de ne pas penser à la fin qui m'attendait. En mentant […] à mon entourage ou surtout à moi-même », décrit Pankkake dans sa lettre d'adieu. Avouant au passage avoir « longtemps cru » à la possibilité d'être « immortel grâce à un prochain progrès scientifique ».

À défaut d'y parvenir dans l'immédiat, Pankkake songe à cette époque à changer de vie. Déçu par l'évolution du monde du logiciel libre, qu'il estime trop policé, il envisage de migrer à la campagne. Sa façon de conjurer 35 ans de « rejet de la nature », comme il le formule dans sa lettre posthume ? Ce rêve ne se concrétisera jamais. Et depuis son appartement du nord de la capitale, Pankkake officie désormais majoritairement sur des réseaux internationaux privés de partage de films et de musique métal, une de ses plus grandes passions. Il inspire le respect pour son engagement technique. Mais inlassablement, son exclusion revient sur la table. Il télécharge et héberge par exemple un documentaire de propagande en faveur d'Adolf Hitler. Son ambivalence par rapport à des groupes de tendance nationale-socialiste et néonazie lui vaut également des anathèmes. Simple goût musical ou adhésion à la trame idéologique ?

« C'était le jour et la nuit entre l'ambiance boys club de leur logiciel libre et ce qu'il disait sur ces forums-là, nous confie une source. Il n'était pas ouvertement nazi mais il avait une personnalité de troll. Une sorte de troll nazi ». Les révélations du mois de janvier ont stupéfait cette personne. Comme de nombreux membres de cet archipel de communautés, elle n'avait jamais fait le lien entre le cofondateur du très estimé logiciel hexagonal et Pankkake, amateur ces derniers mois de morceaux de rappeurs trumpistes.

Une fortune de bitcoin qui n'a rien de surprenant

Ce qui était en revanche de notoriété publique, c'est que le Français possédait des compétences poussées en cryptage de monnaie. « Ce demi-million de dollars ne m'étonne pas vraiment, assure son ami Romain. Dès le début, il a miné de nombreuses transactions et a reçu des bitcoins. Il en a aussi acheté une partie quand ça ne valait encore rien ». En dix ans, cet argent a sans surprise fructifié. Dans le milieu, la rumeur court qu'il lui arrivait aussi de financer les forums. Élément particulièrement troublant, un forum où il était particulièrement actif s'est dissous en janvier.

Sa famille, dont il était encore proche, n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet. Par la voix de son frère, elle indique seulement n'avoir été auditionnée par aucun enquêteur et n'avoir jamais eu vent de cette double vie sulfureuse. Nous avons posé la même question à la vingtaine d'organisations ou d'individus ayant reçu de l'argent de sa part. Seules deux d'entre elles se sont manifestées. Le premier, le négationniste français Vincent Reynouard, stipule ne pas connaître cet homme. Peter Brimelow, à la tête du site américain anti-immigration et nationaliste blanc VDARE, répond lui aussi par la négative. Mais y ajoute un commentaire : « Nous ne savons absolument rien de lui, mais c'était manifestement un grand homme ». Le troll, jusqu'au bout.