Un barrage, des arbres coupés et Stéphane Bern : la recette d’un « cocktail explosif » aux étangs de Corot

De grands travaux sont en cours sur les célèbres étangs de Corot à Ville-d’Avray. Mais le projet, qui prévoit notamment la coupe d’arbres, ne passe pas dans cette commune de 12 000 habitants. Chronique d’une polémique qui a pris une ampleur inédite.

 Ville-d’Avray, juillet 2020. Les digues des étangs de Corot vont être transformées en barrages, ce qui implique la coupe de sept tilleuls centenaires.
Ville-d’Avray, juillet 2020. Les digues des étangs de Corot vont être transformées en barrages, ce qui implique la coupe de sept tilleuls centenaires. LP/A.R.

Seule sur scène, Aline de Marcillac prend le micro. On la sent fébrile, la voix un peu hésitante par moments. La maire (DVD) de Ville-d'Avray, cossue et verdoyante commune des Hauts-de-Seine, le sait : la soirée qui se profile ne sera pas une partie de plaisir.

La salle s'est remplie en quelques minutes. Une grosse centaine d'habitants se sont déplacés, malgré la crise sanitaire, pour assister à cette réunion publique. « Il y a encore des habitants qui veulent rentrer ! », s'exclame une participante, perçant le brouhaha général.

Un trou béant sur une résidence des années 1970

Derrière Aline de Marcillac, le grand écran affiche en lettres blanches l'objet de toutes les attentions : « Étangs de Corot, travaux de confortement des deux barrages ». Après 1h30 de présentation ultra-détaillée, les premiers cris pleuvent en fond de salle, à la minute où les visuels sont projetés. « C'est un scandale! », « c'est mensonger! », « c'est n'importe quoi! » La colère est évidente, comme rarement à Ville-d'Avray.

Sur les dessins d'architecte, on voit un barrage bétonné en aval de l'un des deux étangs rendus célèbres par les nombreuses peintures de Camille Corot. Quelques arbres manquent aussi à l'appel : sept tilleuls centenaires et sept autres feuillus en contrebas. Laissant un trou béant sur une résidence grisâtre des années 1970. Voilà le problème.

Camille Corot. Ville-d’Avray, le chemin de Corot, vers 1840. Huile sur toile, 65 x 81,5 cm. DR
Camille Corot. Ville-d’Avray, le chemin de Corot, vers 1840. Huile sur toile, 65 x 81,5 cm. DR  

Ces travaux budgétés à 12 millions d'euros sont jugés « nécessaires » par la préfecture des Hauts-de-Seine pour la sécurité des habitants de Sèvres et Ville-d'Avray installés en aval. Si la digue venait à rompre, ils seraient submergés. Mais les contradicteurs n'en démordent pas : « On peut faire autrement, sans couper autant d'arbres et sans défigurer les célèbres étangs de Corot ».

Comment, en l'espace de quelques mois, quatorze feuillus ont réveillé une partie de la population de Ville-d'Avray, plus habituée à vivre paisiblement entre la forêt de Fausses-Reposes et le domaine de Saint-Cloud, qu'à s'agiter en réunion publique ?

Changement d'ambiance à la mairie

Le vernis, qui recouvre la tranquillité dagoveranienne, a commencé à se fissurer il y a trois ans. « Le point de départ est difficile à déterminer précisément », reconnaît Jean-Denis Pesty, conseiller municipal d'opposition à la tête du groupe Génération Ville-d'Avray.

Le plan local d'urbanisme, qui réglemente les constructions de la ville, a été modifié par la majorité municipale en 2013. Et, quatre ans plus tard, « on a vu les premiers effets », raconte Jean-Marc Bourhis, président de Dagoverana, une association locale de défense de l'environnement, du patrimoine et du cadre de vie.

De vieilles bâtisses sont détruites, remplacées par de nouveaux programmes immobiliers. « Les habitants ont commencé à comprendre qu'il se passait quelque chose », observe Jean-Denis Pesty.

La grogne est latente. A l'époque, un grand changement s'opère à la tête de la ville aux 12 000 habitants. Denis Badré, qui occupait depuis 22 ans la place du « chef de village », cède son trône. Le 9 octobre 2017, Aline de Marcillac, sa première adjointe de 24 ans sa benjamine, enfile l'écharpe de maire. « Denis Badré avait une autorité naturelle qu'Aline de Marcillac a moins, lâche un ancien élu de la majorité. Les gens étaient habitués à lui, ils lui faisaient confiance. Il n'y avait jamais de vagues. Pas comme aujourd'hui. »

Les premiers pas de la nouvelle maire se déroulent sans accroc. Jusqu'au printemps 2019, un an avant l'élection municipale. Les habitants découvrent le projet de rénovation du centre-ville, intitulé « Cœur de ville partagé ».

« C'est la tour Eiffel de Ville-d'Avray »

Premiers émois. « Ça n'a pas plu à tout le monde, confie un observateur, qui préfère garder l'anonymat car « tout le monde se connaît à Ville-d'Avray ». Certains avaient l'impression que ce qui fait le charme de Ville-d'Avray allait être détruit. »

Quelques semaines plus tard, un article intitulé « Étangs : des travaux à venir sur les digues » paraît dans « Ville-d'Avray info », le journal municipal. L'article parle de travaux pour « consolider les digues ». Jamais le mot « barrage » n'est utilisé. Une réunion publique est annoncée le 2 juillet 2019.

Extrait du journal municipal de juin 2019 annonçant les travaux. DR
Extrait du journal municipal de juin 2019 annonçant les travaux. DR  

Hélène Seychal, 55 ans, est installée dans la commune depuis 23 ans. Elle ne manque jamais de feuilleter le journal. « J'ai vu l'article et je me suis demandée ce qui se passait », raconte cette habitante, attachée aux étangs de Corot. « Pour nous, c'est la tour Eiffel de Ville-d'Avray », confie celle qui avait émis, quelques mois plus tôt, l'idée d'y organiser des concerts en plein air.

Ces deux étangs sont riches d'histoire. Classés depuis 1936, ils ont été peints, au XIXe siècle, près de 300 fois par le peintre Camille Corot, qui avait une maison familiale en bordure. Les étangs ont aussi un rôle : fournir en eau les fontaines du domaine de Saint-Cloud. « Toucher aux étangs, c'est un sacrilège, glisse Jean-Denis Pesty. C'était la goutte d'eau. »

Hélène Seychal se pointe à cette première réunion publique pour « observer ». « C'était au début de l'été, il n'y avait pas grand monde, se souvient cette habitante devenue, depuis, élue d'opposition. J'ai vu les photos et je n'ai pas compris grand-chose. »

A cette présentation, le Centre des monuments nationaux (CMN), propriétaire des lieux, explique le projet : les digues, devenues trop fragiles, seront consolidées et transformées en barrage. Derrière, un déversoir en béton sera construit pour recevoir le surplus d'eau en cas de crue.

« Une vague de 100 mètres cube par seconde pourrait submerger la ville et Sèvres »

La préfecture et le CMN mettent en avant les risques pour la population en aval, des milliers d'habitants à Ville-d'Avray et Sèvres, en cas de rupture de la digue. Une vague de 100 m3 par seconde, soit l'équivalent de trois camions, pourrait s'abattre en dessous. Et les arbres situés sur la digue « la fragilisent ». « On n'avait jamais entendu parler de ça avant », raconte l'habitante.

Hélène Seychal ne sait pas encore qu'elle va bientôt rentrer dans l'arène. À son retour de vacances, en septembre 2019, elle prend rendez-vous en mairie pour consulter le dossier. « J'ai pris des photos avec mon téléphone portable. Puis je me suis mise à en parler à des amis à des dîners à Ville-d'Avray. Personne n'y croyait », assure-t-elle.

Sur la page Facebook dédiée aux étangs de Corot et créée quelques mois plus tôt, elle poste ces mêmes photos. « C'est là que j'ai commencé mon plaidoyer », raconte-t-elle. La polémique s'installe, dans un climat déjà délicat pour la majorité.

Hiver 2019. La première phase du chantier a commencé : quelques arbres sont abattus entre les deux étangs et le vieil étang fait l'objet d'un curage.

En parallèle, la campagne des municipales bat son plein. La tâche s'annonce plus difficile que prévue pour Aline de Marcillac. Une toute nouvelle liste, la seule face à elle, se lance en janvier 2020 à Ville-d'Avray. À sa tête, un inconnu de 28 ans, Jean-Denis Pesty, prêt à remettre sur la table les sujets fâcheux.

Sur Facebook, deux groupes s'affrontent

« Entre les travaux du cœur de ville et les étangs de Corot, Aline n'a pas eu de chance, constate Denis Badré, son prédécesseur. Elle a pris tout ça en pleine face et le climat des élections est propice aux exagérations. Je n'avais jamais vu ça à Ville-d'Avray. »

Le résultat est significatif des tensions. Aline de Marcillac est réélue au premier tour à 53 %, mais avec seulement 200 voix d'avance. Du jamais-vu dans cette commune « où Denis Badré frôlait les 80 % à chaque élection », rappelle un ancien élu. Une opposition de sept conseillers municipaux, « à laquelle la majorité n'est pas habituée », s'installe. Le bateau tangue.

Hélène Seychal fait partie de ces nouveaux arrivants. Sur les réseaux sociaux, avec d'autres habitants, elle évoque les coupes d'arbres sur la digue des étangs de Corot. « On ne conteste pas les travaux, ni les risques mais on pense qu'on pourrait faire autrement sans abattre les arbres », explique-t-elle. La « bouillante » de l'équipe, comme un ancien élu de la majorité la qualifie, livre toute son énergie. Elle cherche des experts pour l'épauler, monte une association…

« Les réseaux sociaux ont tout amplifié. Plus c'est gros, plus ça passe », observe Denis Badré. En réponse, un groupe Facebook intitulé « Comité Citoyen Anti Fake News - Ville-d'Avray », présenté comme « neutre » mais plutôt pro-majorité, est créé en mars. Signe que les tensions sont à leur paroxysme. « Les Dagoveraniens ne sont pas des manifestants, explique Hélène Seychal. Ils étaient endormis et cette histoire les a réveillés. »

Capture de la page Facebook créée en mars. DR
Capture de la page Facebook créée en mars. DR  

Le confinement laisse un peu de répit à la majorité réélue. Un peu, car Hélène Seychal n'en a pas fini. À peine l'été entamé, la quinquagénaire relance ses contacts, fait du bruit.

Stéphane Bern est « choqué »

Coup de maître. Elle obtient le soutien officiel de Stéphane Bern. Le médiatique conseiller en patrimoine d'Emmanuel Macron se dit « choqué » par le chantier en cours.

« Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage », nous lâchera-t-il lors d'une interview téléphonique en juillet, osant la comparaison du combat des habitants de Ville-d'Avray avec la « lutte de David contre Goliath ». Monsieur Patrimoine ira même en discuter avec des conseillers au ministère de la Culture, dont dépend le CMN.

L'affaire prend un nouveau tournant. Une pétition, qui regroupe aujourd'hui plus de 3 500 signatures, est lancée. Plusieurs médias généralistes - « Le Parisien », « Le Journal du dimanche », « Le Canard Enchaîné » et même le journal britannique « The Telegraph » - relatent l'histoire dans leurs colonnes.

La priorité de la maire, « c'est la protection des populations »

L'équipe municipale s'active. « Ça m'a surpris, reconnaît, a posteriori, Aline de Marcillac. J'ai été prise de court. » Mais l'élue, qui alertait le CMN depuis une importante crue en 2016, est convaincue de la « nécessité » du projet. « Quand j'entends des gens qui disent qu'il faut arrêter, ce sont des irresponsables, martèle-t-elle, « droite dans ses bottes ». Ma priorité, c'est la protection des populations. »

Elle reconnaît tout de même « un déficit de communication » dans cette affaire. « C'est au ministère de la Culture et à l'Etat de communiquer. Mais c'est nous qui avons dû assurer la proximité que l'Etat n'a pas assurée », regrette l'élue.

A la même époque, Jacques Maire, le député LREM de la circonscription, se mêle aussi de l'affaire et envoie un mail à 4 000 foyers concernés.

La polémique enfle tellement que même le syndicat national du Centre des monuments nationaux s'en empare. « Cette histoire fait du bruit, confie Stéphane Auligné, secrétaire national du CGT-CMN. Ces interpellations sont remontées jusqu'au bureau de la ministre de la Culture. »

« 12 millions d'euros, c'est ce qu'il faut pour rénover le péristyle du Panthéon ! »

Le syndicaliste trouve le barrage « disproportionné par sa taille » dans un « lieu d'histoire de la peinture ». « On est face à un projet dispendieux, au moment où la France s'apprête à traverser une crise majeure, s'agace-t-il. Imaginez, 12 millions d'euros, c'est ce qu'il faut pour rénover le péristyle du Panthéon ! »

Selon lui, le CMN ne savait pas « qu'il y avait un problème sur ce sujet, avant que cela explose ». « On ne mène pas toujours des projets aussi controversés que celui-là », reconnaît Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux. Pour lui, si la communication n'a « pas été très visible » avant le déconfinement, c'est parce qu'elle a été « recouverte par la campagne municipale ».

Il faut rattraper le coup. Des visites sont organisées sur site entre le CMN et des associations locales. Mais c'est déjà trop tard. La ville, qui sent souffler le vent de révolte, propose d'organiser une nouvelle réunion publique à la rentrée.

Une réunion explosive

Tout le monde répond présent. Et voilà que le 22 septembre, plusieurs experts du CMN, des membres du bureau d'études et de la préfecture débarquent dans la petite salle du Colombier à Ville-d'Avray. Dans un but : « clarifier les choses ».

Ville-d’Avray, juillet 2020. La réunion publique du 22 septembre a échauffé les esprits. /LP/A.R.
Ville-d’Avray, juillet 2020. La réunion publique du 22 septembre a échauffé les esprits. /LP/A.R.  

Pendant la grand-messe, le détail des travaux déjà menés l'hiver dernier est passé au crible, longuement. Vient ensuite l'heure des questions. Le cocktail est explosif. « Les élus qui tendaient les micros pressaient les gens qui posaient des questions, ne les laissaient pas finir leurs phrases, relate Jean-Marc Bourhis, à la tête de Dagoverana. Sous des dehors policés, on a distillé tous les ingrédients pour que ça explose. »

« Il y a un sentiment de gâchis parce que ce projet aurait pu fédérer la ville », observe, amer, Jean-Denis Pesty. Les choses finiront-elles par se calmer ? Ville-d'Avray retrouvera-t-elle sa quiétude ? C'est ce qu'espère Denis Badré. « Le mouvement va finir par se dégonfler », veut croire l'ancien maire.

Mais Hélène Seychal prépare déjà l'offensive. Quelques jours après la réunion publique, elle affirme déjà avoir des documents, qui pourraient « faire basculer » le chantier en cours.