Rivalités entre quartiers : jusqu’à huit ans de prison après l’agression d’un adolescent à Gennevilliers

Les jurés ont rendu leur verdict tard dans la soirée, ce jeudi, au terme du procès de trois jeunes de la cité des 3F jugés pour l’agression d’un adolescent des Agnettes, le 6 mars 2018.

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 Les trois jeunes jugés pour l’agression d’un adolescent des Agnettes sont de la cité des 3F, anciennement connue sous le nom de Cité rouge.
Les trois jeunes jugés pour l’agression d’un adolescent des Agnettes sont de la cité des 3F, anciennement connue sous le nom de Cité rouge. Le Parisien

Ce procès laisse un goût d'inachevé. Pire, il révélerait, selon les avocats de la défense, que les violences entre quartiers ne s'arrêteront pas avec le verdict rendu tard ce jeudi soir.

Depuis mardi, comparaissait devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine un jeune homme de 21 ans, Nabil B., pour l'agression d'un rival, Marouane (le prénom de la victime, âgée de 16 ans à l'époque des faits, a été changé), à Gennevilliers, le 6 mars 2018. À coups de pistolet à grenailles, Nabil a blessé Marouane au point que ce dernier a perdu la vision d'un œil.

Deux autres accusés ont été jugés, l'un pour des coups portés avec un casque, l'autre avec un marteau brise vitres. À l'encontre de ces jeunes hommes de 20 et 22 ans, l'avocat général, Hugues Julié, a demandé cinq ans d'emprisonnement dont trois avec sursis. La cour a suivi ses réquisitions, en y ajoutant l'interdiction de paraître à Asnières et Gennevilliers pendant cinq ans.

« Le malheur d'être d'un autre quartier »

Cette dernière sanction s'applique aussi à Nabil, qui a été condamné à huit ans de prison. L'avocat général avait suggéré une peine plus lourde : dix à douze ans de réclusion.

« Il a tiré sur la victime au pistolet à grenaille à moins de 60 cm, il le reconnaît. Les blessures permettent d'identifier trois tirs, peut-être quatre. Ces violences sont réelles. Et ce n'est pas un accident comme l'a dit l'accusé. L'incident de tir, c'est possible, mais il aurait fallu qu'on analyse l'arme pour le savoir. »

L'arme que Nabil affirme avoir trouvée « dans un lampadaire » devant chez lui, la veille de l'agression, il assure l'avoir « jetée dans la Seine au pont de Clichy ». « Monsieur dit aussi qu'il la croyait non chargée. Alors, il n'aurait dû tirer qu'une seule fois, pas trois. »

Si Marouane est la victime, « c'est seulement qu'il a le malheur d'être d'un autre quartier », a rappelé l'avocat général. Le quartier des Agnettes, où Marouane est né et a grandi, et qui entretient avec la cité des 3F (ancienne Cité rouge) une rivalité sans autre fondement que l'identité territoriale.

« Un engrenage infini de violence »

« Puis Marouane a déménagé parce que son bâtiment allait être détruit », a retracé l'avocate de la victime, Me Elvire Chéron, dressant le portrait d'un « gamin studieux qui ne participait pas aux rixes ». « On a attribué à sa famille un logement dont la proximité avec les 3F l'a inquiété, reprend-elle. Il était estampillé Agnettes. Je le ressens comme victime sacrificielle. »

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À l'appui de ses réquisitions, l'avocat général a exhorté à en finir avec « cette violence démesurée, cet engrenage stérile » auquel « seul l'Etat peut mettre fin ».

Ce 6 mars 2018, Nabil voulait « se venger », souligne encore Hugues Julié. Se venger de l'agression qu'il avait subie deux jours plus tôt. Poursuivi par une dizaine de jeunes gens, il avait été frappé à coups de béquille et barre de fer. La scène a été filmée et diffusée sur les réseaux sociaux.

Nabil affirme que Marouane est de ceux qui l'ont frappé. « Dans ces groupes, la vengeance a une dimension sociale. L'appartenance au groupe impose des devoirs, dont celui de riposter. Mais c'est un engrenage infini de violence, un engrenage absurde », a développé l'avocat général.

« Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'enquête sur ce lynchage ? »

Sans doute. Mais pour l'avocat de Nabil, Me Yassine Maharsi, la vengeance aurait peut-être pu être évitée. « Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'enquête sur ce lynchage ? », s'est indigné le conseil du principal accusé.

Autre objet de son courroux : « la thèse du guet-apens ». « On dit que c'était un guet-apens. Mais pourquoi la victime et celui-ci ne se seraient-ils pas donné rendez-vous ? Le bornage de son téléphone (NDLR : celui de Marouane) n'a même pas été fait. On aurait peut-être vu, alors, où il était le 4 mars et où il était le lendemain. »

Maîtres Arnaud Dobblaire (à droite) et Yassine Maharsi, avocats de deux des trois accusés. LP/V.M.
Maîtres Arnaud Dobblaire (à droite) et Yassine Maharsi, avocats de deux des trois accusés. LP/V.M.  

Marouane a été agressé en sortant de chez lui le matin du 6 mars 2018, vers 7h15. Il a toujours affirmé qu'il se rendait aux Agnettes, pour réviser avec un copain les examens du bac blanc. « Mais qui est ce copain ? Impossible de le savoir », s'est encore agacé Me Maharsi.

« Surtout, que faisait ce garçon studieux qui allait réviser, avec un couteau, à 7h17 du matin ? » Car Marouane l'a toujours dit, il avait un couteau et l'a brandi devant Nabil en le voyant avec une arme à feu. L'avocat de Nabil insiste : « Pourquoi ne pas envisager que celui-là (Marouane) ait menacé Nabil avec son couteau ? Il y a peut-être une autre réalité que celle qu'on nous dépeint. »

« Aucune preuve », selon la défense

Pour Me Ali Bennacer, l'avocat de l'un des deux autres accusés, c'est clair, il y a une autre réalité. « Aucune preuve » que son client tenait un marteau brise vitres qu'il aurait abattu sur le poignet de Marouane. D'autant que le médecin légiste n'a « pas relevé de lésion compatible avec des coups de marteau brise vitres ». Pour Me Bennacer, son client doit être acquitté.

Le troisième accusé, lui, a reconnu avoir donné un coup de casque sur la tête de la victime. « Il sait que Nabil a été lynché deux jours avant. La vidéo de l'agression a l'effet d'une provocation et Nabil est touché dans son amour-propre », a plaidé Me Arnaud Dobblaire, l'avocat de ce jeune homme de 20 ans.

« L'appartenance au groupe, à la cité » aurait alors dicté la conduite de son client au côté de Nabil, pour corriger Marouane. « Ce n'est pas un hasard si Marouane fait l'objet d'une vengeance », affirme Me Dobblaire. Qui résume : « Il n'y a pas de démons dans cette affaire, mais des jeunes pour certains encore perdus […] qui se livrent des combats stériles. »