Neuilly-sur-Seine : l’intrigante personnalité du père qui a vécu 18 mois avec le cadavre de son fils

Mohieddine D. comparaît devant la cour d’assises des Hauts-de-Seine pour le meurtre de son fils de 15 ans en 2015, dont le corps a été retrouvé 18 mois plus tard dans son appartement.

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 Le cadavre du fils de Mohieddine D. a été découvert dans un état de décomposition avancé dans l’appartement familial, situé au rez-de-chaussée de cet immeuble.
Le cadavre du fils de Mohieddine D. a été découvert dans un état de décomposition avancé dans l’appartement familial, situé au rez-de-chaussée de cet immeuble. LP/Valérie Mahaut

Avant de plonger dans l'horreur de la scène de crime, dont les enquêteurs et médecins légistes devraient témoigner ce jeudi, les jurés de la cour d'assises des Hauts-de-Seine ont fait connaissance avec Mohieddine D., accusé d'avoir tué son fils de 15 ans et gardé le cadavre tel quel, caché sous un tapis et des couvertures enroulés pendant dix-huit mois.

Un an et demi à vivre dans une apparente normalité, sortant le chien et faisant ses courses à Bagatelle, ce quartier de Neuilly-sur-Seine où il a vécu avec femme et enfant. Jusqu'à la mort de son épouse, emportée par un cancer en 2014, celle de son fils qu'il nie avoir tué, en décembre 2015, puis jusqu'en 2017 quand un huissier et la police ont découvert le cadavre de l'adolescent alors qu'ils venaient expulser Mohieddine.

« A Bagatelle, j'étais très aimé, respecté. Partout, je suis respecté », se plaît à répéter l'accusé depuis le box. Port altier, mise élégante mais sans ostentation, cet homme de 69 ans apparaît aussitôt comme un homme assuré. A chaque question posée, il répond, mais de préférence à côté, cherchant toujours à placer son discours sans s'occuper vraiment de ce que la cour veut savoir.

L'accusé et sa haute opinion de lui-même

Interrogé sur ses activités en Algérie, son pays d'origine, il fait un cours sur la guerre de décolonisation puis le terrorisme. Questionné sur la société de communication qu'il a créée, il digresse sur ses relations avec les puissants. On parvient néanmoins à saisir son parcours. Il avait 2 ans quand ses parents ont fui l'Algérie en 1954, a grandi en Tunisie, est retourné en Algérie, a rejoint la France au début des années 1980. Il y a fait ses études, est reparti en Algérie où il s'est impliqué en politique.

Membre du Conseil national de transition entre 1994 et 1997, il était « très exposé », « une cible pour les terroristes », dit-il. « J'ai été ministrable deux fois mais j'ai refusé », précise-t-il encore avec quelque vanité. De tout ce qu'il a fait, l'homme semble tirer une fierté visible et affirmée.

Ensuite, il y eut les affaires. Une société de communication où il conseillait « les chefs d'entreprise et les ministres », du commerce entre la France et l'Algérie. « J'étais très prospère et je lui suis encore », clame le sexagénaire dans le box. Comme si la ruine financière n'était pas une option pour cet homme, semblant véritablement avoir une très haute opinion de lui.

Une adoption cachée

Pourtant, son entourage le dit ruiné depuis le début des années 2010. Son appartement de Neuilly, il l'a vendu. Sa maison en Algérie aussi. Et il est devenu locataire en 2013 du deux-pièces de la rue de la Ferme devenu scène de crime. « Ce n'était pas une question d'argent, c'est parce que ma femme voulait l'appartement du rez-de-chaussée avec la terrasse », justifie l'accusé.

L'année suivante, son épouse meurt après des mois de souffrance. L'homme est abattu mais résiste. Son fils adoré, « merveilleux », prend plus de place encore. Ce fils qu'il appelait « le prince héritier », Mohieddine et son épouse avaient toujours laissé croire à la famille qu'ils l'avaient eu par fécondation in vitro.

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C'est l'enquête sur le meurtre de l'enfant qui a révélé que ce garçon avait été adopté en Algérie. « C'est mon intimité, je n'avais pas à le dire », élude l'accusé. Qui a aussi caché l'adoption au psychologue mandaté par le juge d'instruction.

«Tant que le corps est caché, il peut faire comme si ça n'existait pas»

Appelé à déposer à la barre ce mercredi, le praticien a décrit « la dimension narcissique » et la « rigidité psychique » de l'accusé, qui nourrit « une vision égocentrée de lui-même » et a « surinvesti son fils ». Fils qu'il voyait faire de brillantes études pour devenir un adulte important alors que l'adolescent avait des difficultés scolaires.

Si Mohieddine a tué son fils, l'expert psychologue émet l'hypothèse d'une tentative de suicide que l'accusé aurait « étendue » à son fils. Ruiné, veuf, Mohieddine aurait voulu mourir mais en emportant son fils « considéré comme une extension de lui-même » dans la mort.

Sur les dix-huit mois de vie quotidienne avec le cadavre, le psychologue évoque « le mécanisme du clivage, qui consiste à se protéger pour éviter l'effondrement. Tant que le corps est caché, il peut faire comme si ça n'existait pas. » Le 6 juin 2017, quand l'huissier et la police ont toqué à la porte, impossible de faire comme si. Le procès s'achève vendredi.