Ile-de-France : trop de cancers dépistés en retard à cause de la crise du Covid

Patients qui craignent d’aller à l’hôpital, baisse d’activité dans certains services… Les cancérologues s’alarment après l’arrêt des dépistages en confinement et appellent les patients à maintenir leurs rendez-vous.

 Les dépistages des trois cancers faisant l’objet d’un test gratuit (dont celui du sein) ont été quasiment à l’arrêt de mi-mars à mi-mai (illustration).
Les dépistages des trois cancers faisant l’objet d’un test gratuit (dont celui du sein) ont été quasiment à l’arrêt de mi-mars à mi-mai (illustration). LP/Claire Guédon

La lutte contre le cancer est une course de fond. Les méfaits du Covid-19 et des confinements successifs ne se révéleront donc pas tout de suite. «Le temps du cancer est un temps long. Les effets positifs ou négatifs se mesurent en termes d'années», prévient le D r Didier Bourgeois, chirurgien et spécialiste des cancers gynécologiques à l'Institut du sein Hartmann de Neuilly (Hauts-de-Seine), qui tire la sonnette d'alarme, comme d'autres confrères.

Car à cause de la pandémie et du premier confinement, des malades n'ont pu être dépistés et des patients n'ont pu suivre correctement leur traitement. «Plus on retarde le diagnostic et moins on va être efficace. Une mauvaise prise en charge se verra dans deux, cinq, voire dix ans pour les cancers les moins agressifs», s'inquiète le cancérologue.

Il s'appuie sur une étude publiée ce mois-ci dans le «British Medical Journal» par des chercheurs britanniques et canadiens. Ceux-ci ont analysé les effets néfastes des retards de traitements, en dehors de la pandémie, pour sept types de cancers. Selon leur étude, un mois de délai supplémentaire peut augmenter de façon significative (de 6 à 13 %) le risque de mortalité pour le patient.

«Entre le moment où la femme sent une grosseur anormale dans un sein et le début de la thérapie, normalement, le délai est de deux mois. A cause du confinement, ce délai s'est rallongé, constate le Dr Bourgeois. Le stress était tel que des patientes se sont décommandées. J'en ai vu arriver en mai ou juin avec des cancers avancés.»

Les dépistages des trois cancers faisant l'objet d'un test gratuit (sein, col de l'utérus, colon) ont été quasiment à l'arrêt de mi-mars à mi-mai, notamment parce que les centres envoyant les invitations étaient fermés. Une publication du Comité régional du cancer, datée du 15 septembre, montre ainsi que le nombre de mammographies de DO (dépistage organisé) est passé de 12000 la première quinzaine de mars à 1000 la seconde, puis à quelques centaines seulement début avril…

«On a travaillé les trois mois d'été pour rattraper le retard, faire toutes les mammographies et prendre en charge toutes les patientes, témoigne le Dr Bourgeois. En septembre et octobre, on a réussi à résorber le retard pris sur les rendez-vous.»

Anne, 38 ans, soulagée d'avoir été dépistée à temps

Car le moment où un cancer du sein est détecté est crucial. «Je ne m'attendais absolument pas à ça, à mon âge, confie Anne, 38 ans, mère d'une petite fille. Je vais chez ma gynéco tous les ans et on avait convenu que je ferais une mammographie à partir de 40 ans plutôt qu'à 50, parce que ma grand-mère a eu un cancer du sein à 70 ans.» La jeune femme a consulté sa gynécologue en novembre 2019 et l'examen clinique était tout à fait normal. Mais vers la fin du premier confinement, Anne fait un geste qui va la sauver. «J'ai senti une petite boule dans le sein. Et je me suis dit qu'il fallait consulter. J'ai pris rendez-vous pour une mammographie. J'ai fait l'examen en juin et le jour même, dans la foulée, on m'a fait la biopsie.» Le verdict est sans appel mais le médecin rassurant : son cancer est curable.

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«Ensuite, tout s'est enchaîné très vite, poursuit la patiente, J'ai fait une batterie d'examens et commencé la chimiothérapie en juillet. Je la finis fin novembre. Après, il y aura la chirurgie et la radiothérapie. Mon oncologue m'a bien dit, c'est un boulot à plein temps de se soigner, c'est une année entre parenthèses. » Avec le recul, Anne se félicite de son geste. « Heureusement que j'ai fait cette palpation ! Pourtant, j'avoue, je ne le faisais pas systématiquement.» Elle encourage donc vivement toutes les femmes à pratiquer ce dépistage individuel en routine. «Il faut se dire que c'est comme se laver les dents, on devrait se palper les seins tous les jours en se lavant.» La Parisienne a évidemment raconté son histoire à ses amies. Qui se sont précipitées pour faire une mammographie. Et qui, peut-être, adopteront cette autopalpation tous les matins sous la douche.

Le retard de diagnostic ne concerne pas seulement le cancer du sein. «On voit des tumeurs à des stades plus tardifs», confirme le Dr Philippe Beuzeboc, cancérologue à l'hôpital Foch de Suresnes (Hauts-de-Seine).

Au retard de dépistage s'est ajouté un ralentissement d'activité dans de nombreux établissements de santé franciliens débordés par la prise en charge des malades du Covid-19. Selon un rapport intitulé «Retour d'expérience en Ile-de-France», remis mi-octobre à l'Institut national du cancer, l'activité concernant l'ablation des tumeurs a ainsi été réduite de 23%, entre mars et juillet dernier par rapport à 2019, dans la région et de 18% au niveau national.

Le nombre de nouveaux malades par type de cancer dévoilé par le rapport est aussi révélateur. En urologie par exemple, selon les données de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), le même rapport recense plus de 500 nouveaux patients souffrant d'un cancer en avril 2019, contre moins de 200 en avril dernier (-60%). Ce qui ne signifie évidemment pas qu'il y a moins de malades, mais qu'il y a moins d'hommes diagnostiqués.

Mesures sanitaires très strictes dans les hôpitaux

Ce retour d'expérience en Ile-de-France plaide «pour une poursuite d'activité en cancérologie sanctuarisée […] et pour un maintien des activités de dépistage, y compris en cas de rebond épidémique». «Il faut aller en consultation, aller à l'hôpital, en prenant toutes les précautions, bien sûr», martèle le Dr Beuzeboc.

Le message est visiblement passé à l'Institut du sein de Neuilly. «Pour l'instant, nous n'avons pas d'annulation de patiente», se félicite le Dr Bourgeois, tout en faisant passer le même message. «On a pris toutes les mesures pour les accueillir en sécurité. On a allongé les délais de rendez-vous, afin que les salles d'attente ne se transforment pas en clusters.»

«On nettoie et désinfecte les machines et les cabines entre chaque patiente, renchérit le Dr Grégory Lenczner, son collègue radiologue, dont la salle d'examen ne désemplit pas depuis mai. Mais on ne sait pas s'il s'agit de femmes qui ne sont pas venues pendant le premier confinement ou qui sont venues avant le reconfinement…»

Pour rassurer les malades, et des publications récentes le confirment, les médecins rappellent également qu'il n'y a pas de surmortalité liée au Covid-19 pour les patients atteints d'un cancer, sauf en phase terminale de traitement. «Ils ne sont pas davantage contaminés que les autres, notamment parce que nos patients sont très prudents», remarque le Dr Beuzeboc.