Hauts-de-Seine : les clients viendront-ils vraiment dîner plus tôt au restaurant ?

Les villes d’Asnières, Courbevoie, Levallois et Rueil, entre autres, incitent les habitants à dîner dehors plus tôt, avant le couvre-feu. Les restaurateurs ne croient pas au changement des habitudes, les clients sont partagés.

 Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le 17 octobre 2020. Pour le premier soir de couvre-feu, une douzaine de personnes sont venues dîner dès 19 heures, au Modjo. Son patron ne sait pas s’il pourra poursuivre son activité avec une fermeture à 21 heures.
Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), le 17 octobre 2020. Pour le premier soir de couvre-feu, une douzaine de personnes sont venues dîner dès 19 heures, au Modjo. Son patron ne sait pas s’il pourra poursuivre son activité avec une fermeture à 21 heures. LP/Florence Hubin

Depuis jeudi, au lendemain du discours présidentiel annonçant un couvre-feu, entre 21 heures et 6 heures, dans Paris, sa région et huit autres métropoles, plusieurs villes ont lancé un appel sur les réseaux sociaux sur le thème « Je dîne plus tôt #Jaimemesrestos ». Objectif affiché, en pleine pandémie de Covid-19 : inciter les habitants à fréquenter les restaurants proches de leur domicile pour soutenir le commerce local. Dans les Hauts-de-Seine, le message a notamment été relayé par les municipalités de Courbevoie, Levallois-Perret, Asnières et Rueil-Malmaison, dès la fin de la semaine dernière.

Si l'idée est louable, sa mise en pratique semble difficile dans un pays où la majorité des actifs dînent dehors plutôt après 20 heures et restent à table pendant au moins deux heures le soir. Selon une étude publiée en mars 2018 par l'OCDE, les Français sont d'ailleurs les champions du monde du temps passé à table, soit plus de deux heures en moyenne par jour.

Les restaurateurs sont donc peu confiants. Certains ont décidé de baisser purement et simplement le rideau le soir, d'autres tenteront, sans grande conviction, un service en début de soirée, et nombreux sont les petits établissements (en particulier fast-food et street food) à miser sur la vente à emporter puis sur les livraisons après 21 heures.

Les services vont être avancés

« Pendant une semaine, on va ouvrir à 19 heures au lieu de 19 h 30 pour tester », confie ainsi Anthony Weber, dirigeant des restaurants Le Modjo, près de la gare d'Asnières, et Le Manao, à Levallois. « A Asnières, on a une clientèle de quartier et on fait 70 à 80 % du chiffre le soir. Le midi, on est plus proche de zéro que de dix couverts. On verra si les habitudes changent, sinon on fermera totalement. Mais j'ai des doutes. Voilà vingt-huit ans que je fais ce métier, avant de changer les habitudes des Français, faut se lever tôt ! »

Au bistrot Charl'Yvonne, qui sert de la cuisine traditionnelle française avenue des Grésillons (Asnières), on va aussi tester une ouverture plus précoce. « Lundi, on mettra un panneau pour proposer un service de 17 h 30 à 19 h 30, annonce le gérant. Mais avec les vacances scolaires qui commencent, on n'y croit pas trop. On va essayer cette semaine. S'il n'y a personne, je ne ferai que des planches. »

A Rueil-Malmaison, la brasserie du Château tentera aussi le coup pendant une semaine, même si elle n'a reçu que deux clients ce samedi soir. « On testera de mardi à samedi, de 18 heures à 20 heures, indique la responsable. On verra après si on ferme. »

Pour le patron de La Piazzeta, dont la terrasse couverte fait face au marché de Levallois, le jeu n'en vaut pas la chandelle. « On ne fera pas de service le soir, ça ne sert à rien, estime-t-il derrière son masque bleu. Ça peut marcher dans un quartier touristique, mais 18 heures, c'est trop tôt pour les Français. » Il ne tentera pas non plus la livraison à domicile, rappelant que Deliveroo et Uber Eats prennent une grosse commission au passage.

Plutôt les parents de jeunes enfants

C'est pourtant la solution choisie par de nombreux restaurateurs, pour pallier le manque de ventes en salle ou à emporter après 21 heures. « On fait de la livraison depuis notre ouverture il y a cinq ans, indique-t-on à La Maison d'Alep, un restaurant libanais de l'avenue de la Marne, à Asnières. Et l'après-midi, on ne fermera plus entre 15 heures et 19 heures. Mais qui va au resto à 19 heures ? »

Les partisans de la sortie au restaurant à 19 heures ne sont effectivement pas nombreux. On les trouve surtout parmi les parents de jeunes enfants. Laura et Jonathan poussent la porte d'un autre établissement libanais, près du marché de Levallois, en réclamant une chaise haute pour la cadette de 18 mois, précédé du grand frère de six ans. « Je compte bien aller au restaurant à 19 heures », assure la jeune mère. « Ce ne sera plus le même moment de convivialité, nuance Jonathan. On aura moins de temps et on ira au restaurant uniquement pour manger. »

Les moins de trente ans sans enfant, eux, reconnaissent qu'ils opteront plutôt pour des repas entre amis à la maison. Léa, Sébastien et Sylvain poussent la porte de La Piazzeta en voisins. « On travaille à Levallois et on termine à 19 heures, confie Sébastien. De mon côté, je dîne plutôt vers 22 heures. Alors, on se fera sûrement livrer à domicile le soir. »

Même écho du côté de chez Danni, qui enfourne ses pizzas à quelques pas de là, rue Gabriel-Péri. Un jeune couple attablé, ce samedi, justifie : « On habite à Levallois mais on travaille à Paris. On ira peut-être encore au resto avec des collègues après le travail, mais ce sera plutôt pour un after, pour grignoter quelques trucs. »

«L'occasion de découvrir des établissements plus proches»

Au Modjo ce samedi soir, Anthony Weber compte ses clients. Ils sont onze pour une capacité de 60 couverts. Romane et Arnaud viennent en voisins. Le jeune couple habite tout près et a réservé sa table dès jeudi.

« On vient pour se faire plaisir et c'est aussi une façon de soutenir les restaurants, assure Arnaud, qui travaille lui-même dans la restauration. Ça ne me dérange pas de manger plus tôt. Mais en temps normal, on serait peut-être allés à Paris. C'est l'occasion de découvrir des établissements plus proches. »

A deux tables d'eux, Karl et Lailish sont venus en connaisseurs. « Nous avons déjà dîné ici plusieurs fois. On habite à une demi-heure à pied », confie Karl, qui apprécie la carte du Modjo.

« Normalement, on sort notre chien et on va dîner après, vers 21 heures. On a juste fait l'inverse. On dîne et on sortira le chien en rentrant. » Il pourra en effet car, comme au temps du confinement, sortir son chien fait toujours partie des activités autorisées entre 21 heures et 6 heures, à condition d'être munis d'une attestation de déplacement.

Jean-Philippe, lui, a eu moins de chance. Cet habitant de Courbevoie avait bien l'intention de soutenir ses commerces de proximité. « J'avais vu le hashtag mais surtout, j'avais décidé de dîner dehors pour soutenir les gens que je connais et chez qui je vais souvent », confie cet habitué d'une pizzeria de l'avenue Gambetta.

« Mais quand je suis arrivé, c'était fermé. Il faut dire, le patron habite loin, je comprends qu'il ne se déplace pas et ne mobilise pas son équipe pour quelques clients. » Jean-Philippe s'est consolé avec une pizza à emporter achetée chez un concurrent.