Guerre des bandes à Gennevilliers : au procès pour agression, tout le monde s’accuse d’être coupable

En 2018 dans les Hauts-de-Seine, un adolescent a perdu l’usage d’un œil après des tirs de pistolet à grenaille, sur fond de rivalité entre cités. Trois jeunes hommes sont jugés aux assises jusqu’à ce jeudi.

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 Les accusés viennent tous de la cité des 3F à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), anciennement appelée la cité rouge.
Les accusés viennent tous de la cité des 3F à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), anciennement appelée la cité rouge.  LP/Olivier Bureau

C'est peu dire que la version de la victime et celle de ses agresseurs divergent. Ce mercredi, au procès de Nabil B. et de ses deux complices présumés, jugés pour l'agression qui a coûté un œil à la victime – âgée 16 ans à l'époque des faits –, chacun a raconté que l'autre avait dégainé le premier. Qui un couteau, qui un pistolet à grenailles.

Mais au moins, partie civile et accusés s'accordent sur un triste constat : à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), selon que l'on est du quartier des Agnettes ou de la cité des 3F (la cité rouge), on est amis ou ennemis. Il en résulte des passages à tabac, éventuellement filmés et diffusés sur Snapchat.

Marouane (le prénom a été changé), touché par les tirs de pistolet à grenailles de Nabil, le 6 mars 2018, a grandi aux Agnettes. Mais six mois avant son agression, sa mère a déménagé pour s'installer rue Henri-Barbusse, non loin de la cité des 3F. « Je savais qu'il y avait des risques. Déménager là où ça peut être dangereux pour moi, c'était difficile », explique le jeune homme à la barre.

« Vous connaissez les raisons de cette rivalité ? », lui demande la présidente, Gaëlle Paris-Muller. « Non. » Et il le répète, il n'a « jamais participé aux rixes ». « Alors, pourquoi vous sentir en danger dans ce quartier ? » « Ben, parce que tout le monde savait que j'étais des Agnettes. »

«Il avait une arme, j'ai pris peur»

Sur son agression en elle-même, Marouane raconte : « Je suis sorti très tôt de chez moi, j'allais chez un copain (NDLR : aux Agnettes) pour réviser les examens du bac blanc. » En 2018, le jeune homme préparait un bac informatique au lycée Newton, à Clichy. Il ne parcourt qu'une centaine de mètres. « J'ai vu Nabil sortir d'une impasse, il avait une arme. J'ai pris peur, j'ai couru. J'avais sorti mon couteau. C'est à ce moment que j'ai reçu des tirs. Je suis tombé par terre. »

Sur les photos du visage blessé de Marouane, diffusées à l'audience, une constellation d'impacts perce sa joue gauche, la tempe gauche. Les grains de grenaille ont pénétré l'œil droit, perdu pour toujours. « Je voulais travailler dans l'informatique mais maintenant, ça me fatigue d'être devant les écrans », précise l'intéressé, quand la présidente veut connaître les conséquences de son handicap.

«Les coups, ils sont partis tout seuls»

« Les photos, ça m'a fait mal, assure Nabil depuis le box, quand vient le temps de son interrogatoire. Ça me rend triste qu'il perde son œil à vie. » Ce préambule formulé, le jeune homme a relaté sa version des faits.

Ce matin-là, il devait rejoindre son lycée à La Garenne-Colombes et il attendait l'autobus avenue Chandon. « C'est là que Marouane, il arrive. Dès qu'il me voit, il sort son couteau, ça fait clic. Et moi, je sors mon arme. D'un coup, je vois, il court vers moi et les coups, ils sont partis tout seuls. En gros, c'était accidentel parce que je le voulais pas. »

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Me Yassine Mahari, l'avocat de l'accusé, s'est fendu d'un petit cours de sémantique pour faire comprendre à son client qu'il ne pouvait s'agir d'un accident. Ce que l'intéressé a fini par saisir, d'autant que l'expert en balistique l'a clairement dit : il faut exercer une pression avec le doigt pour déclencher le tir. Et Nabil a appuyé sur la détente à trois reprises.

Règlements de comptes

Mais pourquoi ces deux lycéens étaient-ils donc armés pour sortir de bon matin ? « Parce que j'avais peur de me faire agresser, je savais ce qui se passait », assure Marouane. Nabil, lui, affirme avoir « trouvé l'arme dans un lampadaire près du local à poubelles, chez [son] père », dans la soirée du 5 mars, soit « la veille de l'acte » comme il dit.

« Je voulais me protéger, me défendre parce que vers 21 heures, j'ai été menacé sur Snapchat. Le compte, c'était AGN8, ça veut dire Agnettes 8. » Et déjà le 4 mars, il avait été lui-même victime d'une agression. Poursuivi d'abord par une dizaine de personnes et frappé par deux garçons à coups de béquille ou barre de fer. Nabil affirme que Marouane comptait parmi les agresseurs, il a reconnu ses baskets. Marouane dément.

Ces deux-là s'étaient en tout cas déjà affrontés quelques semaines plus tôt. Là encore, leurs versions divergent. Marouane aurait eu le dessus. « Pourquoi n'avoir pas déposé plainte ? » demande la présidente à Nabil. « Parce que quand j'ai déposé plainte en 2017 contre un père de famille qui m'a agressé, on a dit sur les réseaux sociaux que j'étais une balance et je ne voulais plus avoir l'air d'une victime. »

Les copains de Nabil, jugés à ses côtés, sont poursuivis pour avoir donné un coup de casque sur la tête de la victime et l'avoir frappée avec un marteau brise-vitre au poignet.

Le procès doit s'achever ce jeudi soir.