Explosion mortelle de Gennevilliers : «Nos vies sont sur pause depuis dix ans»

L’explosion au niveau d’un four de l’usine Carbone-Lorraine, en avril 2010, avait fait un mort et douze blessés. Les parties civiles, venues nombreuses au procès ce lundi, sont reparties dépitées par le renvoi du procès.

 Gennevilliers, le 7 avril 2010. Une homme de 51 ans avait perdu la vie, un autre a dû être amputé d’une jambe, d’autres encore sont brûlés à vie.
Gennevilliers, le 7 avril 2010. Une homme de 51 ans avait perdu la vie, un autre a dû être amputé d’une jambe, d’autres encore sont brûlés à vie. LP/Olivier Corsan

Ils espéraient obtenir réparation ce lundi. Mais les rescapés et proches des victimes de l'explosion qui s'est produite dans l'usine Carbone-Lorraine de Gennevilliers le 7 avril 2010 devront encore patienter. Pour une durée indéterminée.

Plus de dix ans après le drame qui avait fait un mort, un opérateur père de famille de 51 ans, et 12 blessés dont un grave, le procès du directeur du site et de la société, rebaptisée Mersen France depuis, devait se tenir au tribunal correctionnel de Nanterre ce lundi après-midi. Le directeur de l'usine, Jérôme Lavenac, ainsi que le représentant légal de Mersen France, son président François Fortin, devaient comparaître pour homicide et blessures involontaires aggravés par trois circonstances.

A savoir par la violation manifestement délibérée d'une obligation de sécurité et de prudence en remettant en action un four sans vérification de sa conformité, en ne dispensant pas de formation adaptée aux risques inhérents au four de graphitation à haute température et en ne mettant pas en place un dispositif efficient de lutte contre les incendies et explosion.

«On attendait d'être enfin reconnus comme victimes»

Mais l'affaire a été renvoyée aux « fins de régularisation de l'instruction » à la demande de la défense. Le tribunal n'a donc pas arrêté de nouvelle date de procès. Pour la plus grande déception des parties civiles, venues nombreuses ce lundi à l'audience de la 17e chambre.

« Ils sont déçus de ce renvoi devant le juge d'instruction, ce sont des victimes dont les vies sont brisées, cela fait dix ans qu'ils vivent avec leur calvaire », déplore Me Charlotte Massé, avocate de plusieurs parties civiles, dont deux policiers et quatre pompiers. Au total, quatre pompiers et quatre policiers avaient été blessés lors de l'accident.

Nanterre, ce lundi 23 novembre 2020. Les pompiers et policiers blessés lors de l’explosion étaient venus en nombre à l’audience. LP/Marjorie Lenhardt
Nanterre, ce lundi 23 novembre 2020. Les pompiers et policiers blessés lors de l’explosion étaient venus en nombre à l’audience. LP/Marjorie Lenhardt  

« On attendait d'être enfin reconnus comme victimes, on n'a toujours rien niveau indemnisation, on ne peut plus exercer, on a perdu toute vocation, nos vies ça fait dix ans qu'elles sont sur pause », peste Mathieu Pageot, l'un des pompiers militaires aujourd'hui âgé de 32 ans, brûlé lors de l'explosion dans cette usine de fabrication de freins pour les avions ou les trains. Tous les pompiers de Paris blessés lors de cet accident ont été déclarés inaptes par leur administration. « On est tous, autant touchés physiquement que psychologiquement », ajoute-t-il.

Six juges d'instruction en dix ans

Les policiers qui sont également intervenus sur les lieux et qui ont été blessés – certains porteront à vie les stigmates des brûlures sur leurs visages – ont pu continuer à travailler mais à des postes administratifs. Le plus gravement blessé, un gardien de la paix stagiaire de 25 ans à l'époque, a dû retrouver sa famille sur l'île de la Réunion, incapable de se débrouiller seul au quotidien tant les séquelles sont importantes. Il a été amputé d'un doigt, d'une jambe et a été brûlé sur 65% de la surface de son corps. Il n'a pas pu se déplacer au procès.

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L'explosion, survenue le 7 avril à 4h17 dans cette usine située en plein centre-ville, était passée pratiquement inaperçue car elle s'était produite sous la terre, au niveau d'un four. Celui-ci avait été remis en service une semaine auparavant et était monté en température jusqu'à atteindre 2000°C. Le drame s'était produit alors que le feu avait été partiellement maîtrisé par les pompiers.

Les pompiers sur les lieux de l’accident, le 7 avril 2010. LP/Olivier Corsan.
Les pompiers sur les lieux de l’accident, le 7 avril 2010. LP/Olivier Corsan.  

« Il est vrai que l'accident remonte à plus de dix ans mais c'est mensonger de faire croire que l'instruction a duré autant de temps. M. Lavenac n'a eu que trois mois pour s'expliquer », plaide son avocat, Me Antonin Levy. Dans cette affaire, pas moins de six juges d'instruction se sont succédé.

«Le tribunal a conscience du désagrément»

Son client a été mis en examen en juillet 2015 des chefs d'homicide et blessures involontaires mais placé sous statut de témoin assisté des chefs de modification notable d'une installation classée et l'instruction a été clôturée une première fois en octobre de la même année.

« La brièveté de ces délais témoigne de la contrainte qui s'est exercée sur les droits de la défense, mais surtout du peu de temps consacré par l'information judiciaire à la manifestation de la vérité une fois un débat contradictoire instauré », estime l'avocat du directeur de l'usine.

Le tribunal a donc donné raison à la défense en renvoyant le dossier à l'instruction. « Le tribunal a conscience du désagrément pour les parties civiles mais cela est nécessaire pour un échange loyal entre toutes les parties », conclut la présidente de la 17e chambre.