Dans cette boulangerie solidaire de Boulogne-Billancourt, on peut «se servir sans demander»

Daniel Franco, patron de la boulangerie « D’un passage à l’autre » à Boulogne-Billancourt, a installé une étagère avec des produits alimentaires dans son commerce. Des clients viennent se servir quand d’autres alimentent les étals. Un circuit spontané créé en réponse à la crise.

 Boulogne-Billancourt. Daniel Franco a aménagé une épicerie solidaire avec les moyens du bord dans sa boulangerie.
Boulogne-Billancourt. Daniel Franco a aménagé une épicerie solidaire avec les moyens du bord dans sa boulangerie. LP/A.R.

Une étagère qui prenait la poussière dans une cave et une dose de solidarité. C'est tout ce dont Daniel Franco a eu besoin pour lancer sa petite épicerie solidaire. Là, dans le fond de sa boulangerie « D'un passage à l'autre », située en face de la mairie de Boulogne-Billancourt, trônent paquets de pâtes et boîtes de conserve.

« Du mal à boucler vos fins de mois ? Servez-vous gratuitement sans demander », indique une affiche on ne peut plus claire. Aujourd'hui, une trentaine de clients de la boulangerie viennent donc se servir, discrètement, dans son commerce en achetant parfois au passage une baguette.

Cette idée simple, ce patron de deux boulangeries dans la commune l'a lancée pendant le premier confinement. Rapidement, il a pu mesurer les effets de la crise parmi les près de 500 clients qui défilent dans son commerce de la mairie. « J'ai beaucoup d'habitués et j'ai vu le changement avec la crise, confie-t-il. Il y a de nouvelles personnes dans le besoin, qui font plus attention à leur argent. »

« On n'impose aucune limite parce qu'on ne veut pas mettre les gens mal à l'aise »

Par exemple, ce client de la boulangerie qui avait pour habitude d'acheter un sandwich au thon le midi. « Maintenant, il achète une demi-baguette et il nous demande de lui couper. Puis il va s'acheter une boîte de thon moins chère dans une supérette, explique Daniel Franco. Je sens le malaise. »

Une matinée d'avril confinée, alors qu'il fait ses courses chez un grossiste pour son commerce, Daniel achète donc des paquets de pâtes et de café en plus. « J'ai monté une étagère de ma cave et c'est comme ça que j'ai commencé. »

Petit à petit, quelques clients osent se servir. « On n'impose aucune limite parce qu'on ne veut pas mettre les gens mal à l'aise », explique-t-il. Et à ceux qui pensent que les bénéficiaires pourraient en « abuser », il rétorque par les faits. « Cela fonctionne. Et surtout, ça a créé une émulation dans la boulangerie, se réjouit le boulanger. Maintenant, certains clients viennent aussi avec des sacs de nourriture pour remplir les étals. »

Les bénéficiaires sont souvent des étudiants ou des personnes âgées

Ce matin-là, Morad, client régulier, vient avaler son café quotidien dans la boulangerie. L'étagère solidaire, cet employé de la mairie la connaît bien : il y dépose souvent un paquet de café. « Ce système, ça nous incite à la participation », reconnaît-il.

Un peu plus tôt, ce matin-là, une cliente a aussi acheté deux baguettes. « Elle en rapporte une chez elle et a laissé l'autre sur l'étagère, confie Daniel Franco. C'est un lieu de passage ici. Tout le monde se croise, c'est ça qui est pratique. »

Sur l’étagère, on trouve des pâtes, du café, de la semoule… LP/A.R.
Sur l’étagère, on trouve des pâtes, du café, de la semoule… LP/A.R.  

« C'est une excellente idée », reconnaît Jean-François. Pour ce fidèle client de la boulangerie, l'étal discret en fond de boulangerie évite la stigmatisation pour ceux qui se servent. « Ce n'est pas le Secours populaire ici. Donc ça permet peut-être à certaines personnes en difficulté d'oser se servir sans avoir peur du regard des autres », explique-t-il.

Le plus souvent, Daniel Franco voit passer des étudiants et des personnes âgées. « Mais on ne discute pas trop de leur situation. Tout se fait discrètement », observe-t-il. « Ça fait du bien franchement de voir ça, confie Pierre-Axel, client et commerçant du coin. Dans notre monde aujourd'hui, c'est bien de retrouver le côté humain qu'on a un peu perdu… »

Il a aussi créé un réseau d'entraide entre commerçants

Bien connu dans le quartier, le boulanger n'en est pas à son premier coup de pouce. Dès le début du confinement, il a été sollicité par des commerçants qui n'avaient plus le droit d'ouvrir. « Les gens savent que j'aime bien aider. Du coup, quand tout a fermé, mon téléphone sonnait tout le temps. Les commerçants me posaient des questions sur leur loyer ou leur bail… », raconte-t-il.

Alors, pour éviter de « répéter la même chose à chaque fois », Daniel crée un groupe d'entraide entre commerçants sur Facebook « Résopro ». D'abord à l'échelle de Boulogne, avec une centaine de participants. Puis 1000, 2000, et aujourd'hui, plus de 4 000 personnes rejoignent le groupe. « Maintenant, il y a aussi des experts-comptables, des avocats sur le groupe. C'est magnifique, dès qu'un commerçant pose une question, il a sa réponse », sourit Daniel Franco.