Cafards, toilettes bouchées… le désarroi des familles du centre d’hébergement d’urgence de Malakoff

Entre 300 et 350 personnes sont mises à l’abri dans les anciens locaux de l’Insee depuis plus d’un an et demi. Certaines se sont constituées en collectif pour dénoncer la promiscuité et les conditions d’hygiène. Des travaux ont démarré.

 Malakoff, le 21 septembre. Des familles du centre d’hébergement provisoire installées dans la tour Insee depuis décembre 2018 se plaignent de l’état des locaux.
Malakoff, le 21 septembre. Des familles du centre d’hébergement provisoire installées dans la tour Insee depuis décembre 2018 se plaignent de l’état des locaux. LP/Marjorie Lenhardt

Punaises, cafards, sanitaires bouchés et inondés… Les conditions d'hébergement d es familles mises à l'abri dans les anciens locaux de l'Insee, à Malakoff, se dégradent. 330 personnes, soit une centaine de familles dont 150 enfants, s'y croisent dans une promiscuité intenable.

Le bâtiment suffoque : transformé en centre d'hébergement d'urgence (CHU) en décembre 2018, il n'était pas fait pour accueillir autant de monde. Certaines familles ne le supportent plus, la lassitude se lit sur leur visage. Elles se sont constituées en collectif et ont manifesté dernièrement dans la rue pour dénoncer leurs « conditions de vie indignes ».

« Pendant un an, on n'a rien réclamé mais là, ça fait presque deux ans, c'est trop. Rien ne fonctionne, on n'a le droit de ne rien faire », souligne Mangara Cheikhou, porte-parole du collectif. La municipalité, qui a récemment reçu une délégation et qui scolarise 30 des enfants hébergés à l'Insee, appuie leurs revendications auprès de la préfecture.

Malakoff. Des familles de la tour Insee ont manifesté devant l’hôtel de ville de Malakoff pour faire entendre leur désarroi. DR
Malakoff. Des familles de la tour Insee ont manifesté devant l’hôtel de ville de Malakoff pour faire entendre leur désarroi. DR  

Devant l'entrée principale, quelques familles prennent l'air. « On ne peut pas être à l'aise ici ! », déplore Tata, accompagnée de son conjoint et de leur petite fille d'un an et demi. « Elle est asthmatique, on ne peut même pas aérer la chambre ! La pièce est bien en soi mais il n'y a pas de fenêtre et on ne peut pas laisser la porte ouverte », déplore la jeune femme.

Des toilettes remplis d'excréments

Plusieurs cas d'enfants, voire de nourrisson, présentant de l'asthme ou des difficultés respiratoires ont d'ailleurs été constatés et attestés par différents médecins, qui recommandent tous un relogement dans un « endroit salubre ».

« Le matin à 7 heures, hommes, femmes, enfants, tout le monde est mélangé. Les douches sont mixtes, ce n'est pas bien, ajoute avec détresse Souad, arrivée avec son mari et leurs deux filles dès l'ouverture du CHU. Il y a des cafards et même des vers, regardez! » poursuit-elle photo des sanitaires à l'appui. Elle montre des vidéos des éviers bouchés, des toilettes remplis d'excréments.

Les conditions d'hygiène sont tellement déplorables qu'au moins trois cas de récidive d'infection de type gale ont été certifiés par un docteur de Malakoff, malgré un « traitement bien suivi par les patients et un traitement du logement, literie et textiles selon les protocoles habituels ». Une personne a également été infectée par une bactérie présente habituellement dans les selles.

Malakoff. Les anciens bureaux de statisticiens de la Tour Insee ont été transformés en chambres pour les familles. Problème : les vitres ne s’ouvrent pas, par sécurité. DR
Malakoff. Les anciens bureaux de statisticiens de la Tour Insee ont été transformés en chambres pour les familles. Problème : les vitres ne s’ouvrent pas, par sécurité. DR  

« L'équipement n'était pas calibré pour durer aussi longtemps surtout avec un usage aussi intensif », concède Christophe Auger, directeur général d'Alteralia, l'association mandatée par la préfecture pour gérer le site. Dans la salle de réunion, qui sert aussi de petite salle de jeu et de bibliothèque, il explique : « pour ouvrir le bâtiment à l'hébergement, nous avons fait des travaux en cinq semaines. Mais nous avions interdiction de percer les murs. On a donc fait des installations en placoplatre et toute l'évacuation se fait à l'horizontale, ce n'est pas l'idéal. »

150 000 euros de travaux de remise en état

La convention d'exploitation du site était initialement prévue pour six mois. Elle a été renouvelée jusqu'au printemps dernier et reconduite de fait en raison de la crise sanitaire. « On fait du mieux qu'on peut avec les moyens que l'on a », ajoute Christophe Auger.

150 000 euros de crédits spécifiques ont été débloqués par la préfecture, en début d'année, pour mener des travaux de remise en état des sanitaires et des douches. Avec le confinement, tout a été décalé, mais les nouveaux sanitaires sont bien arrivés et les travaux ont commencé et devraient être finis dans deux semaines.

Concernant les punaises, le numéro un de l'association assure que le protocole de désinfection est mis en place pour chaque cas. Tout le mobilier en bois devrait être remplacé par du métallique.

Sébastien Dujardin, responsable du site, nous fait la visite. C'est l'heure du déjeuner. « Ça n'a pas l'air si mauvais, nous mangeons la même chose ici et au siège de l'association aussi », assure-t-il, en réponse aux critiques de certaines familles. Au premier étage, le travailleur social demande à une femme de remettre sa poubelle dans sa chambre et d'enlever les rideaux à sa porte.

Malakoff, le 21 septembre. Les nouvelles cabines de douches sont arrivées. LP/Marjorie Lenhardt
Malakoff, le 21 septembre. Les nouvelles cabines de douches sont arrivées. LP/Marjorie Lenhardt  

« Du fait que le bâtiment soit aussi haut, nous avons des normes de sécurité incendie extrêmement strictes, comme de devoir laisser les portes des chambres fermées, ne pas mettre de poubelles dans les couloirs, ne pas cuisiner dans sa chambre,… Ce n'est pas toujours bien compris des résidents et ça crée des tensions. On a fini par autoriser les chauffe-biberons. Il y a le côté gestionnaire et la réalité de la vie… »

Six agents de sécurité incendie sont là en permanence et à chaque étage occupé. En juillet dernier, la commission départementale de sécurité a rendu un avis favorable à la poursuite d'exploitation suite à sa visite. Arrivé aux douches, des hommes de ménage s'affairent avec un aspirateur.

Mais même nettoyés, les sanitaires moisis révulsent. Et encore faut-il qu'ils fonctionnent tous, ce qui est rarement le cas, selon les résidents. « Il y a une douche et une toilette pour dix personnes, on va augmenter la capacité », assure Sébastien Dujardin.

Malgré ces travaux, pour Mangara Cheikhou, le bâtiment restera toujours aussi invivable : « ça ne va rien changer pour nous. Il y aura encore tous les autres problèmes, on veut être traités comme des humains, pas comme des animaux. »

Le Covid a retardé le suivi social

D’après la préfecture et Alteralia, la période de crise sanitaire a eu un impact sur le suivi social des personnes mises à l’abri, dans l’ancien bâtiment de l’Insee. Certaines en attente d’être orientées vers des situations plus adaptées (foyer maternel, résidence sociale, logement Dalo,…) ont donc pu se sentir oubliées.

« Durant le confinement, nos équipes n’ont pas cessé de travailler, elles étaient en première ligne à gérer des problématiques sanitaires compliquées », tient à rappeler Christophe Auger, directeur général d’Alteralia, gestionnaire du site. Selon lui, les seuls cas de Covid-19 détectés dans le bâtiment ont été asymptomatiques et les suspicions ont été systématiquement mises à l’isolement.

« Ce n’est évidemment pas une solution pérenne. Ce dispositif d’urgence et de mise à l’abri doit rester transitoire. Mais il y a eu le Covid, ce qui a rendu plus difficile la sortie des personnes », explique Vincent Berton, secrétaire général de la préfecture des Hauts-de-Seine, tout en soulignant le contexte « tendu » en termes de logements sociaux.

« Nous allons avoir une accélération des réorientations dans les prochaines semaines », assure le directeur général d’Alteralia. Selon la préfecture, 108 ménages, soit 249 personnes, sont déjà sortis du bâtiment de Malakoff depuis son ouverture il y a près de deux ans. Soit un renouvellement quasi total des familles accueillies.

La moyenne de séjour est de dix à onze mois (certains beaucoup plus courtes, d’autres plus longues selon les situations). Au total, les Hauts-de-Seine comptent 5 375 places d’hébergement dans plus de 20 villes du département. Lorsque le CHU de Malakoff sera fermé, a priori à la fin de la prochaine trêve hivernale, les 300 places devront être reconstituées dans un nouveau site en cours de recherche.