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Yacine, Mohamed… du Maroc à la Goutte-d’Or, les parcours complexes des mineurs isolés

Ils ont entre 14 et 17 ans et font partie des jeunes migrants qui ont installé leur base arrière dans le nord de Paris. Ils racontent à demi-mots des itinéraires empreints de violence, d’abandon et d’espoir.

 Au centre d’Action sociale protestant à Paris, ce dessin réalisé par un mineur isolé raconte la traversée clandestine de la Méditerranée par les passeurs, « hraga ».
Au centre d’Action sociale protestant à Paris, ce dessin réalisé par un mineur isolé raconte la traversée clandestine de la Méditerranée par les passeurs, « hraga ».  LP/Maïram Guissé

Ils ont des corps d'enfants, jouent comme des enfants, mais leur regard est mort. La journée, on croise ces mineurs isolés originaires du Maroc, à 80 %, et d'Algérie, à 20 %, dans le quartier de la Goutte-d'Or, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où ils errent, au grand dam des habitants et commerçants usés par cette cohabitation forcée.

Le soir, il y a ceux qui dorment dans la rue – comme ces silhouettes aperçues dans une voiture —, ou dans des squats. Les plus chanceux trouvent un vrai lit au Casp (Centre d'action sociale protestant), mandaté par la ville de Paris pour prendre en charge ces jeunes aux parcours complexes et divers.

«La délinquance, la drogue pour survivre»

Mercredi 16 septembre, 20h30. Accompagnés par une équipe du centre, sept jeunes font leur entrée au Casp. Certains, après un « check du poing », un « bonjour », s'installent dans le patio. D'autres se rendent directement dans le dortoir aux murs orange et blanc où sont posés caleçons, pyjamas, claquettes. Sept lits sont disposés, contre douze habituellement, Covid-19 oblige. Ils sont plutôt joyeux, plusieurs se disent très « fatigués ». « Les journées sont plus longues l'été, mais c'est aussi en raison de leur consommation importante de stupéfiants », explique Mahdi, chef de service au Casp.

Yacine a 15 ans. « Je suis là depuis un an et demi, explique-t-il à Mohamed, médiateur social qui fait office d'interprète. Avant d'arriver en France, j'étais à Melilla (ville autonome espagnole dans le Rif oriental au Maroc). Je me suis caché dans un camion qui a pris le bateau jusqu'en Espagne où je suis resté six mois. Puis je suis allé en Italie pendant neuf mois, puis en Suède pendant un an et demi, et maintenant je suis là », lâche-t-il avant de se murer dans le silence. Soudain, il se lève, coupant court à la discussion. Rares sont ceux qui se confient et dévoilent leur vie privée.

« On leur a volé leur enfance, ils ont vécu des traumatismes, martèle Aurélie El Hasak-Marzorati, directrice du Casp. Ils sont partis du Maroc ou d'Algérie où ils vivaient pour la plupart dans des campagnes ou des petites villes. Ils étaient déconsidérés, par exemple, parce qu'ils étaient élevés par une mère célibataire, ou ont subi des violences. Alors ils sont allés dans des zones périurbaines à Fès, Casablanca, où ils sont tombés dans la délinquance, la drogue… pour survivre dans un monde de rue. » Et répètent la même chose ici.

Yacine, Mohamed… du Maroc à la Goutte-d’Or, les parcours complexes des mineurs isolés

Tee-shirt bleu cintré, bermuda en jean, Mohamed, 17 ans, impeccablement coiffé, a quitté l'Algérie très jeune. « Je suis resté deux ans et demi en Espagne, dos años, poursuit-il en espagnol, et ça fait un an et demi que je suis à Paris. » Au Casp, un « protocole sanitaire a été mis en place parce qu'il avait la gale », détaille Mohamed, le médiateur social. Casque de musique sur le cou, celui qui écoute « les rappeurs Niska et Lacrim », se rêve « footballeur. »

«Des jeunes qui, la nuit, ont peur de dormir seuls…»

A 21h20, tous les jeunes sont lavés, il est temps de passer à table. Au menu : escalope, haricots verts, pain, harissa. « C'est le moment où on peut tous discuter », relève Mohamed. « C'est très compliqué d'établir un rapport de confiance, ce sont des jeunes qui passent d'un pays à l'autre, sont très mobiles, c'est nouveau dans le monde de la migration. Il y a autant d'histoires que de personnes », insiste Aurélie. « Parfois, on arrive à avancer, à mettre des choses en place, parfois on recule. Je me souviens d'un jeune qui faisait le dur. Un jour, il boudait, je lui ai dit, si ta mère était là, elle prendrait soin de toi, il a fondu en larmes », raconte Mohamed, toujours bienveillant. « C'est un travail d'orfèvre qu'il faut faire pour prendre en charge individuellement ces jeunes et trouver une réponse adaptée à chacun d'entre eux, ajoute la directrice générale. Beaucoup souffrent de carences physiques, morales et affectives. »

Des ateliers artistiques permettent à certains jeunes d’exprimer les souffrances vécues./LP/Maïram Guissé
Des ateliers artistiques permettent à certains jeunes d’exprimer les souffrances vécues./LP/Maïram Guissé  

Ces traumatismes, certains les expriment lors d'ateliers artistiques. Sur les murs de cette salle à manger, deux grands dessins témoignent des rêves et souffrances. La plupart des visages illustrés sont marqués par des cicatrices sur la joue. Le rapport à la toxicomanie est aussi très présent comme pour ce bonhomme dessiné à l'envers, un joint à la bouche qui rêve de soleil, d'une belle voiture rouge et d'une femme à qui il offre des fleurs. A côté, un autre a dessiné un bateau avec des personnages morts dans l'eau. « C'est leur vécu, souffle Mohamed, le médiateur social. On a des jeunes qui, la nuit, ont peur de dormir seuls… »

Près du souriant et silencieux Walid, 14 ans, au visage juvénile, Amine, 17 ans, vêtu tout en noir, collier couleur argent autour du cou, explique être « à Paris depuis deux ans ». « Mon père est algérien, ma mère (à qui il envoie de l'argent) marocaine, mais ils sont séparés », explique-t-il. De son sac à dos, il sort d'un sachet de plastique transparent une ordonnance de placement judiciaire émise en juillet. « On m'a envoyé dans un foyer à Orléans (Loiret), mais c'est la prison, on ne peut pas fumer ou regarder la télé et on nous parle mal ». Alors il est revenu à la Goutte-d'Or, dans la rue. Parfois, il vient au Casp, parfois il dort « dans un squat à Sarcelles » dans le Val-d'Oise. Retourner au pays ? La « recherche d'une meilleure vie » est bien trop forte.