Procès Georges Tron : le « mécanisme d’emprise » au cœur du réquisitoire

Cinq ans de prison dont trois avec sursis sont requis contre Georges Tron. L’avocat général estime que le maire de Draveil a, via un « mécanisme d’emprise », commis des abus sexuels sur deux anciennes collaboratrices. Il a demandé que les deux ans ferme soient effectués sous bracelet électronique.

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 Georges Tron et sa coaccusée ont toujours nié les faits. Ils avaient été acquittés lors de leur premier procès en 2018 par la cour d’assises de Bobigny.
Georges Tron et sa coaccusée ont toujours nié les faits. Ils avaient été acquittés lors de leur premier procès en 2018 par la cour d’assises de Bobigny. AFP/Bertrand Guay

« Dites que l'emprise exercée par Georges Tron et Brigitte Gruel est une expression de la contrainte. Dites-le parce que c'est vrai. » Au terme d'un réquisitoire de trois heures, cinq ans de prison dont trois avec sursis ont été réclamés ce mardi à la mi-journée à l'encontre de Georges Tron, maire de Draveil (Essonne), considéré par l'avocat général comme coupable de « viols » et « agressions sexuelles en réunion » sur deux anciennes employées de sa mairie. A l'encontre de Brigitte Gruel, l'ancienne adjointe à la Culture qui aurait participé à ces « réunions », le magistrat a requis deux ans de prison avec sursis.

Les deux accusés, qui ont toujours nié les faits, ont été acquittés lors de leur premier procès en 2018 par la cour d'assises de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Gardant ce verdict en tête, l'avocat général, Jean-Christophe Muller, s'applique à longuement rappeler les notions juridiques de viol, d'agression sexuelle, d'emprise et de contrainte. En première instance, les jurés avaient estimé que la preuve de cette contrainte sur les victimes n'avait pas été apportée.

Tout au long de son réquisitoire, le magistrat s'évertue à démontrer l'emprise exercée par les deux élus sur Eva Loubrieu et Virginie Ettel, ces deux femmes qui ont déposé plainte en 2011. « L'emprise, ça n'est pas un mot interdit […] Ce n'est pas un effet de mode de parler d'emprise, c'est une réalité, c'est une modalité de la contrainte », définit l'avocat général qui s'attelle à démonter les dénégations des accusés.

«Dévoiement de la réflexologie plantaire»

Georges Tron, 63 ans, et sa complice présumée Brigitte Gruel nient toute relation sexuelle. Ni entre eux, ni avec les parties civiles. Tous deux dénoncent un complot de l'opposition locale visant à déstabiliser l'ancien secrétaire d'Etat.

Oui, des « scènes sexuelles » impliquant Georges Tron ont bien eu lieu, estime de son côté Jean-Christophe Muller, pointant « le dévoiement de la réflexologie (plantaire) qui constitue le biais sexuel ». L'élu assume en effet pratiquer ces massages comme une « passion » parfois imposée à ses collaborateurs. Ces séances « ritualisées, codifiées » se terminaient, selon les plaignantes, par des pénétrations digitales ou des attouchements. Le tout avec la participation parfois de Brigitte Gruel, dont l'avocat général décrit « une forme égoïste de satisfaction pulsionnelle » dans sa participation aux séances.

Toujours selon le magistrat, « oui », ces « scènes sexuelles » ont eu lieu à plusieurs, et notamment avec Eva Loubrieu et Virginie Ettel. Jean-Christophe Muller s'appuie sur les écoutes de l'ancienne maîtresse de Georges Tron. Dans ces enregistrements, Sylvie D. se confie et raconte « par le menu » ces ébats : « C'est le récit extrêmement précis de sexe collectif qu'elle relate […] Les preuves précises de la réalité des scènes sexuelles de même nature que celles décrites » par les parties civiles.

« Oui », un phénomène d'emprise a bien été mis en œuvre par les deux accusés, « les patrons » d'Eva Loubrieu et Virginie Ettel, des « jeunes femmes fragilisées » au moment des faits. La première passe de « l'anonymat quémandeur », lorsqu'elle s'adresse à la permanence de la mairie pour un projet professionnel, à « invitée d'honneur », catapultée en quelques heures à la table du maire et de son adjointe, « à s'appeler par les prénoms » et « à se faire masser les pieds ». La seconde est sûrement « flattée au départ par les attentions du maire ».

Inscription au registre des délinquants sexuels

Pédagogue, le magistrat argumente : « L'emprise, ça commence par ça. Comment ne pas être reconnaissant à Georges Tron et de la manière dont tout cela se passe, puisque c'est ce qu'elle cherche au début ? Du jour au lendemain, on passe de l'ombre à la lumière… »

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Cette emprise est renforcée, assure le magistrat, par la consommation banalisée d'alcool dans cette mairie de l'Essonne, qui a même « une ligne budgétaire développée sur la question ». Selon lui, les verres trinquent, tant dans les bureaux du premier étage que dans la salle à manger ou dans la permanence de la mairie : « C'est convivial […] M'enfin, c'est présent, de plus en plus et ça revient! » Cette consommation contribue sans conteste à l'effondrement d'un certain nombre de « barrières morales et résistances personnelles » et « contribue évidemment à l'édification de cette emprise, de cette nasse morale dans laquelle on se trouve. »

S'agissant de la peine réclamée contre Georges Tron, le magistrat du ministère public demande que les deux ans non couverts par le sursis soient effectués sous bracelet électronique. « Une façon assez habile de proposer aux jurés une voie médiane : condamner l'accusé sans l'envoyer en prison », relève un connaisseur de ce dossier. L'avocat général réclame également l'inscription des deux accusés au registre des délinquants sexuels.

Un «puissant», «mâle blanc», qui «le soir est seul et a peur»

A la défense de Brigitte Gruel, une femme qui « n'a jamais démérité de toute sa vie », Me Franck Natali fustige ce dossier dans lequel « depuis le départ on prend pour argent comptant ce que racontent » les deux plaignantes, qui se seraient « concertées » pour nuire à Georges Tron : « L'une n'a pas supporté de perdre son travail, son univers. L'autre était dans la même situation. »

De la même façon, Me Antoine Vey, qui défend Georges Tron, s'est employé en fin de journée à fragiliser ces témoignages qui sapent l'honneur et l'image de son client, un « puissant », « mâle blanc », « ministre » qui « le soir est seul et a peur ». Car, selon l'ancien associé du garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, les jurés de cette cour d'assises sont « le dernier rempart qui le protège du précipice ».

« Quoi que vous décidiez, l'image de Georges Tron sera irrémédiablement compromise […] Il n'y a plus de présomption d'innocence » pour cet homme médiatique, assure le pénaliste. Pour illustrer son propos, Me Antoine Vey confesse que lui-même lors de sa première rencontre avec Georges Tron dans son cabinet, l'entraperçoit penché en train de renouer son lacet et se dit : « Mais c'est vraiment un malade, il est en train de se toucher les pieds dans mon propre bureau ! »

Toujours à la défense de l'ancien secrétaire d'Etat, Me Solange Doumic avait un peu plus tôt dénoncé le flou d'un dossier qui présente « rumeur sur rumeur » mais, selon elle, pas de preuves de viols ou d'agressions sexuelles : « Nous n'avons rien dans notre dossier qui permette de caractériser cette contrainte morale. » Celle qui avait fait craquer le tueur en série Guy Georges en plein procès s'interroge : « Vous croyez franchement qu'il y a beaucoup d'agresseurs dont on peut dire que quand la victime n'a pas de plaisir ils se sont arrêtés ? » Avant d'asséner : « Tous les séducteurs même très lourds ne sont pas des violeurs. Toutes les femmes, même fragiles, ne sont pas des victimes. »

Mercredi, la cour d'assises se retirera pour délibérer après avoir donné une dernière fois la parole aux deux accusés.