Violences sexuelles dans le judo : comment un baron du dojo a «tissé sa toile d’araignée»

Les accusations de viol portées par une jeune femme à l’encontre de son professeur de judo, il y a quelques mois, ont amené d’autres victimes à déposer plainte contre un autre entraîneur de la région. Notre enquête.

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 Steeve, ancien entraîneur devenu président de ligue régionale (fonction qu’il n’occupe plus), fait l’objet de quatre plaintes.
Steeve, ancien entraîneur devenu président de ligue régionale (fonction qu’il n’occupe plus), fait l’objet de quatre plaintes. LP/Olivier Arandel

« Ce soir je vous écris, à toi, à moi, au monde entier et surtout à tous les enfants qui souffrent. Il n'est jamais trop tard pour parler, se délivrer… » Les mots sont durs, insupportables. Un soir d'octobre 2020, une jeune femme de 23 ans crie sa douleur sur les réseaux sociaux. Elle raconte comment, dix ans plus tôt alors qu'elle était une jeune fille, son professeur de judo l'a violée.

Le dimanche qui suit, une bonne partie du judo des Hauts-de-France est rassemblée pour la coupe régionale des minimes. Autour des tatamis on parle combats, mais aussi de Julien (le prénom a été changé), le violeur présumé de C., mis en examen le 29 septembre pour « viols commis sur un mineur par une personne ayant autorité. » Parmi ces professeurs qui échangent, il y a Steeve (le prénom a été changé), 62 ans, figure quasi incontournable du judo de la région. Il enseigne depuis près de 40 ans dans plusieurs clubs du Nord et du Pas-de-Calais et a même été un temps président de la Ligue et membre du bureau directeur de la Fédération française de judo. Steeve ne le sait pas encore, mais une déflagration se prépare.

Le témoignage de C., qui raconte son histoire dans Le Parisien - Aujourd'hui en France, se propage. En son agresseur présumé, des femmes reconnaissent ce garçon « introverti », qu'elles ne « pensaient pas capable de commettre de tels actes ». Elles revoient surtout Julien, leur ancien partenaire de tatamis, celui qui, comme elles, suivait dans les années 1990 les cours de Steeve, dans les dojos de Laventie, Bois-Grenier, Fleurbaix et Faches-Thumesnil. Les souvenirs resurgissent et le couvercle explose.

«Les gens se taisaient pour l'écouter parler»

En novembre 2020, quatre femmes sortent à leur tour d'un long silence de plus de 20 ans et déposent plainte pour des faits de viol et violences sexuelles par personne ayant autorité contre… Steeve, leur ancien professeur de judo, qui s'occupait de Julien, le violeur présumé de C. « L'idée qu'il y ait pu avoir une répétition, qu'un élève ait pu se transformer en agresseur était insupportable », pointe une victime. A ce jour, la justice ne fait aucun lien entre les affaires.

Début novembre, dans la région, bien que les dojos soient fermés pour raisons sanitaires, la nouvelle fait l'effet d'une bombe. A Laventie, cette petite ville du Pas-de-Calais aux maisons en briques rouges, le professeur est loin d'être inconnu. Si personne ne l'a revu depuis que l'affaire a éclaté, beaucoup se souviennent de son look, de son bagou, de son charisme. « Quand il était dans une pièce, les gens se taisaient pour l'écouter parler. De lui, de son argent, de ses appartements, de ses voitures », se souvient une personne qui l'a longtemps côtoyé. « Il faisait la morale à tout le monde et avait un pouvoir de séduction au sens large du terme », poursuit une autre.

Ceux qui l'ont connu, qui ont partagé avec lui des repas, des fêtes d'anniversaire ou des assemblées générales, en parlent aujourd'hui au passé. Beaucoup évoquent l'emprise qu'il aurait eue sur son entourage, sur ses élèves, cette « mainmise » sur les clubs dont il avait la charge. « Il plaçait des dirigeants au bureau directeur, souvent des femmes. » Des femmes qui, semble-t-il, étaient souvent séduites. Pour certains, le professeur était devenu encombrant. « Mais si je l'avais viré, il aurait foutu mon club en l'air », pointe une dirigeante.

Les accusations qui pèsent sur l'entraîneur ont aussi brisé les bonnes relations qu'entretenaient les clubs de Laventie, Bois-Grenier et Fleurbaix, distants d'une poignée de kilomètres. Désormais « les enfants de Fleurbaix (NDLR : club « marqué » anti Steeve) ne sont plus les bienvenus à Laventie ».

«Tu ne trouves pas qu'elle est un peu jeune... ?»

Ce n'est cependant pas l'emprise de Steeve sur ses clubs qui intéresse aujourd'hui la direction interrégionale de la police judiciaire de Lille, qui début novembre, a ouvert une enquête préliminaire. Dans le Nord, beaucoup se souviennent des relations intimes de ce père de famille marié depuis 40 ans. Celle avec Isabelle (le prénom a été modifié), dans les années 1990, a marqué les esprits. « Une relation qui était de notoriété publique » à laquelle personne n'aurait trouvé à redire. Isabelle avait pourtant 13 ans et demi lorsque, à l'issue d'une partie de cartes, son entraîneur « l'embrasse sur la bouche ». Quelques mois plus tard, il l'aurait conduite dans la garçonnière d'un ami pour un premier rapport sexuel. Steeve demande à Isabelle de lui faire confiance, lui promet qu'il fera d'elle une championne de judo et cela passe par des entraînements quotidiens et une abnégation sans faille. Isabelle obéit, s'efface, se tait en société.

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A l'époque, les cadres techniques qui organisent, comme Steeve, des stages régionaux de judo, ne s'inquiètent pas de voir Isabelle partager, non pas la chambre d'autres adolescentes, mais celle de son entraîneur, de 18 ans son aîné. Un jour un cadre ose une remarque au professeur. « Tu ne trouves pas qu'elle est un peu jeune pour être sans cesse avec toi au lieu d'être avec les jeunes de son âge ? » Ça en restera là.

«Au premier geste déplacé, tu ne préviens pas tes parents et après c'est l'engrenage»

A la police, Isabelle qui a déposé plainte, a raconté l'emprise, ces douze longues années passées dans un monde d'adultes, sous la coupe d'un professeur qui refuse qu'elle côtoie des amis ou participe à des soirées. Au nom des soi-disant sacrifices nécessaires pour devenir championne. « Les gens savaient qu'on était proche, mais ont-ils vu qu'il y avait quelque chose de sexuel ? » se demande aujourd'hui Isabelle.

La jeune fille n'avait rien « d'une extravertie ». Elle s'en veut aujourd'hui d'avoir perdu « tant d'années de liberté ». Si timide, « si soumise », elle se pensait unique. Elle n'aurait pourtant pas été la seule adolescente à avoir été sous la coupe du professeur, soupçonné désormais d'avoir outrepassé son pouvoir d'autorité sur ses élèves. En plus d'Isabelle, trois autres anciennes judokas ont déposé plainte. Certaines d'entre-elles ont accepté de nous parler de leur cas personnel. Toujours dans les années 1990, Steeve aurait entrepris de « faire leur éducation sexuelle ».

Des baisers qui dérapent sur la bouche, des mots doux, des caresses, une main dans la culotte. L'escalade débute quand les filles ont 13 ou 14 ans et s'aggrave au fil des ans. « Au premier geste déplacé, tu ne préviens pas tes parents et après c'est l'engrenage. On s'enferme dans le silence et on devient honteuse. Et puis, qui nous aurait crues si nous avions raconté ? » Un huis clos s'installe. « Il a tissé sa toile d'araignée autour de nous, à une époque où nous étions adolescentes et donc influençables et vulnérables… », pointe une de ces anciennes adolescentes devenues femmes aujourd'hui.

Parfois, il est devenu l'amant des mères de ses victimes

Le professeur qui a autorité sur ses élèves est décrit comme un « manipulateur, qui use de charme et de son pouvoir » et qui cherche, selon les témoins, à devenir le « numéro un » dans la vie de ses élèves. Il jongle entre les humiliations et les caresses. « On avait besoin qu'il soit fier de nous, on souhaitait être aimées », estiment certaines des victimes présumées. Steeve s'intéresse aux sorties des adolescentes, à leurs amis. L'emprise est « totale ». « Il sort de son rôle d'éducateur, nous écrase psychologiquement », décrit une jeune femme. A l'extérieur pourtant, il parle de ses élèves, avec fierté, les cite en exemple. Voilà pourquoi certains, aujourd'hui, ont du mal à croire à des dérives.

A l'époque, les confidences aux proches sont impossibles. « Il dénigre tous les membres de la famille, les copains d'entraînement, ce qui nous isole peu à peu, témoigne une victime. Mon petit ami de l'époque, également judoka, avait senti que quelque chose n'allait pas, mais je n'ai pas osé me confier. » Plus sordide encore… parfois, Steeve devient l'amant des mères de ses victimes mineures. Les mamans se transforment, sans le savoir, en « rivales » de leurs adolescentes, alors âgées de 16 ou 17 ans. « Si on refusait de faire ce qu'il voulait, il disait : Je préfère aller voir ta mère et nous traitait de gamines. Mais on était quoi, si ce n'est des gamines ? »

Steeve se transforme en un quasi-membre de la famille. Il s'attarde au retour de l'entraînement, prend un café ou l'apéro, s'invite parfois à dîner. Autour de la table, le professeur, l'adolescente-victime, la maman-maîtresse et le papa, les parents ignorant tout des choses subies par leur fille. La rumeur de « comportements louches » circule, mais Steeve passe entre les gouttes. Comme lorsque ce père découvrant des mots déplacés dans les chaussures de sa fille le menace. Un cadre technique serait alors intervenu auprès de la jeune fille : « Si on te demande quelque chose, tu diras que tu étais majeure… »

«Tout le monde lui mangeait dans la main»

Une autre porte s'entrouvre, en 2014, quand un post apparaît sur un compte Facebook. On évoque ce professeur qui « abuse sexuellement et plusieurs fois durant de longues années de gamines qui faisaient du judo à ses côtés. » « Faute de preuves et en l'absence de plaintes », — nous précise un dirigeant — la dénonciation fera du bruit sur les réseaux sociaux mais n'ira pas plus loin. Steeve a-t-il cessé ses agissements auprès des mineures ? Selon nos informations, il aurait, il y a quelques années, envoyé des SMS déplacés à une adolescente, l'invitant à le rejoindre sous la douche. Il est également accusé de « harcèlement moral » par une femme, qui suivait ses cours. « Il m'humiliait sur le tapis, me pourrissait, puis m'envoyait des messages à 2 heures du matin me disant qu'il voulait m'aimer », nous explique celle qui a également brisé le silence.

A travers son enquête, la justice tente de dénouer les fils, de trouver d'éventuelles autres victimes et de comprendre comment ce professeur a pu agir sans que personne ne le dénonce. « Tout le monde lui mangeait dans la main, c'était un gourou, un manipulateur qui séduisait aussi bien les femmes que les hommes, nous décrit un témoin. Au fil du temps, il s'est cru intouchable. »

Au début des années 2000, Steeve a cependant senti le vent tourner, au moment où Jean-Luc Rougé, alors directeur général de la fédération, lui retire ses galons de cadre technique fédéral pour malversations financières. Le professeur n'est pas directement impliqué, mais il est soupçonné d'avoir profité des largesses d'un autre responsable de l'époque. Il se met alors en retrait dans ses clubs. Deux dojos seront même inaugurés à son nom. « Il n'a rien demandé, mais après 35 ans passés à s'occuper des enfants, on a pensé que c'était une bonne idée. On a peut-être fait une connerie », nous glisse une responsable. Il est vrai que, pour beaucoup, Steeve est un excellent enseignant. « Le judo c'est toute sa vie, c'est là qu'il s'est construit, explique un dirigeant. Il s'est aussi pris de passion pour la méthode japonaise, il s'était complètement identifié aux grands maîtres japonais. »

En 2009, Steeve accède à la présidence de la Ligue de judo du Nord-Pas-de-Calais. « Une fois qu'il tenait la Ligue, qui aurait osé dénoncer ses dérives ? » s'interroge une victime. « Bien sûr qu'on a tiqué, notamment en raison des précédentes affaires financières, mais il avait fait vœu de rédemption », souligne un dirigeant. Une fois encore, Steeve se fait remarquer. En 2011, après le piètre bilan comptable des championnats de France à Liévin, il est chahuté. « Plusieurs dizaines de milliers d'euros de déficit, on lui a demandé des comptes », se souvient un dirigeant. Il faudra attendre trois ans pour le voir quitter ses fonctions. « La Ligue avait organisé un stage au Japon, il s'est payé son voyage sur le dos des participants », raconte un témoin. Lors d'une réunion assez houleuse, il nous a dit : Si c'est comme ça…, je démissionne. On a bien sûr accepté. »

Une dizaine de noms de potentiels prédateurs

Le refuge sera encore une fois ses clubs. Jusqu'à début novembre 2020, lorsque les dépôts de plaintes ont eu lieu, les fantômes resurgissent du passé. Le judo du Nord de la France est ébranlé. Depuis quelques semaines, ils sont nombreux — dirigeants, professeurs, anciens élèves ou amis — à être interrogés par la police judiciaire. Et pas uniquement sur le cas de Steeve. Car, selon nos informations, une dizaine de noms de potentiels prédateurs a été transmise sur dénonciation au procureur. Les souvenirs remontent à la surface, les langues se délient peu à peu. « Ce qui est insupportable, c'est cette espèce de complaisance qu'il y avait chez certains, pointe une victime présumée. Aujourd'hui encore, je me sens sale. »

Steeve, que nous avons essayé de joindre, n'a pas répondu à nos sollicitations. Des sources proches de l'enquête nous précisent qu'à ce stade, il n'a pas été mis en examen. Il est présumé innocent et a été convoqué mardi 16 février devant la commission de discipline de la Fédération française de judo. Actuellement sous le coup d'une suspension provisoire, il risque la radiation.

Les victimes de violences sexuelles peuvent témoigner auprès de la cellule du ministère des Sports [email protected], celle de la Fédération française de judo [email protected] ou de l'Association d'aide aux victimes [email protected]