Violences du 1er mai 2018 : «L’action d’Alexandre Benalla était inutile voire dangereuse»

Le parquet de Paris a requis le renvoi de l’ex-chargé de mission de l’Elysée devant le tribunal correctionnel pour notamment «violences volontaires» et «immixtion sans titre dans l’exercice d’une fonction publique». Nous avons pu consulter ce réquisitoire accablant.

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 En juillet 2018, une information est ouverte pour « violences volontaires », « immixtion dans l’exercice d’une fonction publique » ou encore « port d’arme » contre Alexandre Benalla.
En juillet 2018, une information est ouverte pour « violences volontaires », « immixtion dans l’exercice d’une fonction publique » ou encore « port d’arme » contre Alexandre Benalla. AFP/Geoffroy Van Der Hasselt

Place de la Contrescarpe, Paris (Ve), 1er mai 2018, les pavés de l'Elysée en tremblent encore. Un homme en civil, mais flanqué d'un brassard de police et casqué, est filmé en train de procéder à une arrestation mouvementée. Quelques semaines plus tard, le nom de cet homme, que l'on prenait alors pour un policier, est sur toutes les lèvres : Alexandre Benalla, 29 ans, adjoint au chef de cabinet du président de la République et ancien responsable de la sécurité de la campagne d'Emmanuel Macron, comme le révèle le journal Le Monde.

En juillet 2018, une information est ouverte pour « violences volontaires », « immixtion dans l'exercice d'une fonction publique » ou encore « port d'arme ». Après plus de deux ans d'enquête, le parquet de Paris a requis début février le renvoi devant le tribunal correctionnel de quatre personnes : l'inénarrable Alexandre Benalla, Vincent Crase, un ancien salarié de La République en Marche lui aussi aperçu sur la vidéo de la Contrescarpe, et deux anciens gradés de la préfecture de police de Paris, soupçonnés d'avoir transmis des images de vidéosurveillance publiques à Alexandre Benalla.

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Le 1er mai 2018, Alexandre Benalla obtient l'autorisation du directeur de cabinet de la présidence pour se rendre aux manifestations aux côtés des forces de l'ordre. L'homme en charge d'assurer la coordination de la sécurité d'Emmanuel Macron depuis son élection en mai 2017 est invité par Laurent Simonin, un haut gradé de la préfecture de police et expert du maintien de l'ordre. Ce dernier évoque un personnage qui « n'était pas comme tous les gens que j'avais rencontrés » dans le cadre de ses missions de sécurisation au sein de la Présidence. « Il apportait un peu de fraîcheur. […] Le courant est bien passé », dit Laurent Simonin aux enquêteurs.

Une intervention «inutile, inconsidérée voire dangereuse»

Sur la place de la Contrescarpe, Alexandre Benalla retrouve Vincent Crase, un réserviste de la gendarmerie, ponctuellement recruté par l'Elysée pour des missions de contrôle des entrées. Les deux hommes se sont rencontrés en 2009 lors d'une préparation militaire de la gendarmerie et ne s'étaient jamais perdus de vue depuis. Tous deux étaient supposés assister aux opérations du 1er mai en tant que simples observateurs. Tous deux sont équipés de matériel de police, dont un brassard et une radio, sans que l'enquête n'ait pu en désigner la provenance. Sauf que ce jour-là, Benalla devient « acteur », souligne le parquet de Paris.

Les deux hommes participent activement au maintien de l'ordre. Muni d'une radio branchée sur un canal des forces de l'ordre, le premier anticipe les ordres donnés par les CRS sur la place, tandis que Vincent Crase identifie de son côté les personnes jetant des projectiles. Dans son réquisitoire définitif que nous avons pu consulter, le parquet relève que la situation était « sous contrôle et parfaitement maîtrisée », rendant l'action d'Alexandre Benalla et Vincent Crase « inutile, inconsidérée voire dangereuse ». Alexandre Benalla s'était prévalu d'avoir « fait son devoir de citoyen » en apportant son soutien à des forces de l'ordre dépassées. A contrario, le parquet estime que les deux compères auraient même « compliqué l'action des CRS qui pensaient avoir affaire à des collègues policiers ».

Benalla avait «conscience qu'il n'agissait pas dans la légalité»

Georgios D. et Chloé P., un couple venu fêter ses six ans de vie commune, est violemment pris à partie après un jet de verre sur les CRS. « Il me serre plus fort au niveau de la nuque […] il me tire violemment par les cheveux et par la nuque. Il essaie de me faire tomber en me faisant une balayette. » Son compagnon est, lui, étranglé, mis à terre et frappé au thorax. « Ce dernier avait déjà été extrait des manifestants ce qui rendait d'autant moins nécessaire leur intervention », indique le parquet pour lequel les violences volontaires sont caractérisées.

Pour preuve, Alexandre Benalla avait « conscience qu'il n'agissait pas dans la légalité puisqu'il s'est arrêté dans son action dès qu'il a vu qu'il était filmé », note le procureur de la République. « Le réquisitoire définitif ne fait que tirer les conséquences légales des faits commis par Messieurs Benalla et Crase », commente laconique Me Sahand Saber, l'avocat du jeune couple de la Contrescarpe. Vers 17 heures, toujours le jour de la Fête du Travail, des heurts éclatent à proximité du Jardin des Plantes (Ve). Benalla et Crase suivent une colonne de fonctionnaires de police.

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Trois personnes sont blessées durant cette intervention mais « à aucun moment la situation ne nécessitait l'intervention » des deux hommes, relève encore le parquet. Les deux « observateurs » se sont donc « immiscés dans une action de police alors qu'il n'y avait aucune nécessité à le faire ». Même Vincent Crase l'admet devant les enquêteurs : les policiers étaient en nombre suffisant et la situation n'était pas « désespérée ». S'agissant de l'interpellation de Khélifa M., poursuivi par des policiers, puis remis à Benalla et Crase, ces derniers ont montré une technique « peu assurée ou peu professionnelle », décrit le parquet s'appuyant sur les déclarations des membres des forces de l'ordre présents sur place. Bref, ils auraient été policiers on aurait presque pu parler de bavure…

«Assurer du moins médiatiquement sa défense»

A quelques mètres de cette scène, Melisande C. filme l'intervention. Les enquêteurs n'ont pas pu prouver qu'elle avait été poussée contre un arbre par les deux principaux mis en cause mais le parquet retient que Vincent Crase s'est bien emparé de son téléphone pour effacer les images et a bien abîmé l'appareil. Dans les minutes qui suivent, un autre manifestant, Simon D. est « mis à terre » par Alexandre Benalla et Vincent Crase. Ces trois manifestants se sont constitués partie civile dans cette affaire.

Reste maintenant la question des images de vidéosurveillance transmises par les policiers Laurent Simonin et Maxence Creusat à Alexandre Benalla pour « assurer du moins médiatiquement sa défense ». Des clichés dont le visionnage n'est autorisé en théorie qu'aux personnes « habilitées » ont été diffusés sur les réseaux sociaux. Le parquet relève ainsi que ces images ont été remises par le commissaire de police Maxence Creusat, affecté à la Direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC), présent sur la place de la Contrescarpe le 1er mai, avec l'accord de Laurent Simonin, son supérieur hiérarchique à ce moment-là.

« A l'évidence, les agissements de Maxence Creusat sont allés au-delà de la conservation d'images dans l'intérêt du service ou au titre de ses missions habituelles puisqu'il a été question de la remise à un tiers », écrit encore le parquet. Conscient de son erreur, Laurent Simonin aurait tenté de récupérer le CD-ROM auprès de Benalla. « Laurent Simonin, tout comme Maxence Creusat, avait intérêt à ce qu'Alexandre Benalla puisse se défendre car c'était lui qui l'avait invité sur la manifestation. »

«Le préjudice pour la police nationale est immense»

Pour l'histoire du pistolet Glock brandi dans un restaurant de Poitiers fin avril 2017, le parquet réclame la poursuite d'Alexandre Benalla pour port d'arme « sans motif légitime ».

Contactés, les avocats des quatre mis en cause n'ont pas souhaité réagir. De son côté, Me Yassine Bouzrou, avocat du syndicat minoritaire de police Vigi, qui s'est constitué partie civile dans cette affaire, se félicite : « Mes clients accueillent cette nouvelle avec satisfaction même s'ils regrettent à juste titre que le parquet ait refusé que l'enquête soit étendue au coffre-fort de M. Benalla qui a disparu mystérieusement durant sa garde à vue. »

Le coffre-fort dans lequel Benalla rangeait ses armes n'a jamais été retrouvé. Le ténor du barreau estime que « le préjudice pour la police nationale est immense ». « Il est scandaleux d'attribuer des cas de violences aux forces de l'ordre lorsqu'elles n'en sont pas responsables et que les véritables auteurs sont des proches des services de l'Etat. Le juge d'instruction doit maintenant en tirer toutes les conséquences. »