Vingt ans après, le meurtre du héros des commerçants et des artisans reste mystérieux

Christian Poucet, syndicaliste et chef de file du puissant Comité de défense des commerçants et artisans dans les années 1980 et 1990, a été abattu le 29 janvier 2001 dans l’Hérault. Un crime crapuleux ou bien a-t-on voulu éliminer un homme qui dérangeait ? Les coupables courent toujours. Récit.

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 Christian Poucet, tué en 2001 dans l’Hérault, sur une photo postée sur la page Facebook de l’association créée en sa mémoire.
Christian Poucet, tué en 2001 dans l’Hérault, sur une photo postée sur la page Facebook de l’association créée en sa mémoire. Facebook/Christian Poucet CDCA CDCAE

Toute la semaine, elle a guetté les annonces du gouvernement. Au final, l'option d'un nouveau confinement est restée dans les tuyaux. Alexandra a accueilli la nouvelle avec soulagement. Cette mère de famille redoutait de ne pas pouvoir rendre hommage à celui qu'elle appelle encore « mon papa » : Christian Poucet, charismatique défenseur des commerçants, artisans et professions libérales dans les années 1980 et 1990, assassiné le 29 janvier 2001 à Baillargues (Hérault). Un crime jamais élucidé.

La date de la mort d'un homme, qui plus est brutale et apparemment commanditée, crée des anniversaires sans fête et font couler des larmes sans joie. Le seul cadeau envisageable serait la vérité. « Oui, nous aimerions bien la connaître. Un jour, j'espère, nous saurons la vérité », glisse Alexandra, qui s'est rendue samedi 30 janvier au cimetière de La Grande-Motte (Hérault) afin d'y honorer la mémoire de son « papa », disparu quand elle avait 16 ans.

Secrétaire national du Comité de défense des commerçants et artisans (CDCA) de 1985 à 1996, ce dernier était devenu, en 1992, président de la Confédération européenne de défense des commerçants, artisans, agriculteurs et professions libérales (CDCAE), poste qu'il occupait toujours l'année de son assassinat.

Tombé à 45 ans sous les balles de deux tueurs cagoulés

La fille de l'ex-leader syndical est aussi discrète que son père était exubérant. Sans faire de bruit, Alexandra préside depuis dix-huit ans l'association Christian Poucet, pour perpétuer la mémoire de son père, tombé à 45 ans sous les balles de calibre 11,43 de deux tueurs cagoulés, et en souvenir du combat de l'homme fort du CDCA « pour la liberté, contre le poids écrasant des charges sociales et contre le monopole de la Sécurité sociale », comme le résume en trois axes un fidèle de Christian Poucet.

Ce samedi à 11 heures, une poignée de personnes s'est donc retrouvée à La Grande-Motte devant le caveau familial des Poucet. Sa fille, ses trois petits-enfants et quelques très proches. « Nous étions une quinzaine, pas question de s'affranchir des règles sanitaires », glisse Alexandra. A l'occasion de ce 20e « anniversaire », des lys et une plaque commémorative ont été déposés sur la tombe où repose Christian Poucet.

« Un jour, j’espère, nous saurons la vérité », glisse Alexandra, la fille de Christian Poucet, qui s’est rendue samedi sur la tombe de son père à La Grande-Motte (Hérault). /Facebook/Christian Poucet CDCA CDCAE
« Un jour, j’espère, nous saurons la vérité », glisse Alexandra, la fille de Christian Poucet, qui s’est rendue samedi sur la tombe de son père à La Grande-Motte (Hérault). /Facebook/Christian Poucet CDCA CDCAE  

Sur le monument, le président de la CDCAE, veste noire sur chemise blanche nouée par une cravate bicolore affiche sa mine bronzée, sa belle chevelure poivre et sel, mais surtout ce regard malicieux et déterminé. Il y a même comme un air de défi dans les yeux de l'ancien marchand de chaussures devenu une pointure du syndicalisme. Inflexible pour les uns, sulfureux pour d'autres. Et un empêcheur de tourner en rond pour l'establishment de l'époque.

Une croisade contre le poids des cotisations sociales

« Je suis fière de ce qu'il a fait. Quand on voit ce qui se passe depuis sa mort, on peut dire qu'il a été visionnaire », confie Alexandra. « Oh oui, il en a fait avancer des choses, Christian. Un seul exemple, il avait mis le doigt sur l'illégalité de l'Urssaf, une loi rétroactive a même dû être prise », déroule José Delcroix, un de ses amis qui fut l'un de ses plus proches collaborateurs aux « grandes heures », quand le CDCA comptait sur le soutien ardent de quelque « 200 000 adhérents ». José, qui n'a pu assister à la cérémonie de ce samedi pour des raisons personnelles, en est convaincu : « Si Christian était toujours là, il continuerait à se battre dans l'intérêt des commerçants, des artisans et des entrepreneurs individuels, et il y a encore beaucoup de problèmes, sans compter la crise sanitaire… »

Pour José Delcroix, comme d'autres anciens du CDCA, Christian Poucet représente bien plus qu'un ami et un compagnon de route. Par pudeur, ils ne lâchent pas le mot. On spécule, on devine. Ce pourrait être « figure ». Ou « légende ». Après l'assassinat, l'ex-président du CDCA du Gard qui s'est chargé d'organiser les obsèques a également pris « une initiative personnelle pour que ça reste ». Avec un thanatopracteur, il a fait prendre les empreintes sur le défunt afin de réaliser un buste, comme un masque mortuaire. « Ce buste, je l'ai ensuite cédé à Alexandra », précise avec émotion José Delcroix. Le bronze trône chez la fille de Christian Poucet, seul visage − outre les photos et les documents TV d'époque − familier pour les petits-enfants qui n'ont pas connu leur grand-père.

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« Mais ils connaissent l'histoire », enchaîne Alexandra, qui ne souhaite pas revenir sur l'affaire au cours de laquelle son père a été, déplore-t-elle, « beaucoup sali et discrédité ». Il faut dire que l'ancien vendeur de chaussures n'était pas du genre à rester dans ses petits souliers. Sûr de mener une croisade juste, le syndicaliste de l'Hérault est devenu le héros de dizaines de milliers de petits commerçants, artisans et autres professions libérales qui voyaient en lui le sauveur face à un système fiscal qui les étranglait. Des slogans simples et sans détours, tel « On est foutu, on paye trop », se sont révélés d'une redoutable efficacité pour aimanter les adhésions.

Des sociétés de conseil en expatriation fiscale

Le chef de file du CDCA s'est peu à peu imposé sur la scène nationale. « Oui, on comptait dans le débat », évoque, non sans nostalgie, José Delcourt. En 1994, Christian Poucet a même annoncé sa candidature à l'élection présidentielle, mais il lui manquera une centaine de parrainages pour poursuivre l'aventure. Reste que l'homme est puissant et dérange.

Dans les années 1990, les manifestations du CDCA sont craintes par les autorités. « A l'époque, les forces de l'ordre n'en menaient pas large avant nos rassemblements », se rappelle, un brin vantard, un ancien adhérent. Gros tempérament et tribun bouillant, Christian Poucet se fait même rattraper par la justice. Il passera plusieurs mois en détention après une condamnation pour la détention d'armes (destinées, selon lui, à l'inscription à un club de tir) et des menaces de mort proférées en public contre un magistrat (ce qu'il a toujours contesté). Au fil des ans, le syndicaliste est aussi devenu un homme d'affaires.

Pour la cause − et aussi pour ses intérêts selon ses détracteurs − Christian Poucet met au point un contre-système, proposé aux commerçants et artisans qui souhaitent échapper aux prélèvements jugés iniques du fisc. Le concept de délocalisation fait des émules. On ne paye plus ses cotisations sociales obligatoires. On mise sur des assurances et des mutuelles privées. Christian Poucet va créer des sociétés offrant aux résistants au système d'installer le siège de leur affaire − via des localisations fictives − à Dublin ou à Madère. C'est dans les locaux de l'une de ces sociétés de conseil en expatriation fiscale, près de Montpellier, que deux hommes, apparemment très bien renseignés, se sont introduits le 29 janvier 2001.

Des impasses et un non-lieu

Ce jour-là, José Delcroix ne l'oubliera jamais. « Je devais rejoindre Christian à Baillargues. On avait prévu de partir ensemble en voiture sur Toulouse, avec sa Corvette, son seul plaisir », relate José pour signifier que Christian Poucet n'était pas le « flambeur » que certains ont décrit. Mais le matin de ce 29 janvier, ce dernier prévient son collaborateur que ce n'est pas la peine de passer à Baillargues et qu'il le rejoindra directement à Montpellier. Ils se reverront jamais. « J'ai reçu un appel me disant Quelque chose s'est passé, fonce à Baillargues. Arrivé aux bureaux de Christian, j'ai voulu monter. C'était trop tard, la police municipale m'en a empêché. »

L'exécution du patron du CDCA a fait les gros titres des journaux. Et l'affaire a disparu des médias à mesure que l'enquête s'enlisait. Les tueurs ne seront jamais identifiés, le ou les commanditaires éventuels jamais retrouvés. « La justice a ordonné un non-lieu en décembre 2014. Désormais, seul un élément nouveau pourrait relancer le dossier. C'est difficile à vivre », soupire le compagnon d'Alexandra. « A Noël 2000, mon papa m'a dit : Ça y est j'ai trouvé la faille, j'arrête ce combat en janvier, c'est fini. Est-ce un hasard ? » rapporte sa fille, interrogative.

L'instruction a pourtant connu plusieurs rebondissements liés à deux pistes notamment. L'une a tenté une connexion avec l'énigmatique docteur et marin Yves Godard, disparu en mer avec sa famille en 1999, qui était un adhérent actif du CDCA. L'autre a exploré un possible litige financier avec des partenaires de la défiscalisation à Madère. Toutes ces investigations ont abouti à des impasses.

«Après sa mort, tout le monde est rentré dans le rang»

« Aujourd'hui, il y a sûrement des gens encore vivants qui savent quelque chose », croit espérer un ex-militant du CDCA. José Delcourt, lui, nourrit quelques certitudes et pose quelques questions. « Cet assassinat n'est pas lié aux activités professionnelles de Christian, ni à une jalousie ou à un adhérent. A-t-on cherché à éliminer Christian ? Etait-ce lié au mouvement ? C'est compliqué… », évalue cet ancien fidèle lieutenant qui considère que les enquêteurs ont « levé le pied un peu vite ». Il n'affirme rien, mais expose un constat : « Après la mort de Christian, tout le monde est rentré dans le rang. Le CDCA n'a jamais vraiment survécu à la disparition de son leader. »

Vingt ans après, l'assassinat par balles de Christian Poucet a rejoint la catégorie des « cold cases », ces affaires criminelles irrésolues. Un dossier classé de surcroît. Désormais, seul un coup de main du destin, ou une conscience qui se libère sur le tard, pourra relancer l'enquête. Chaque 29 janvier, Alexandra, elle, continuera à rendre hommage à ce « papa qui a toujours été là pour elle » et dont elle reste si fière.