Trafic de sacs Hermès : les confessions de Léo, acteur et «faux client» du réseau

L’audacieux trafic de sacs de luxe Hermès, démantelé fin janvier à Paris, avait recruté des centaines de «faux clients» pour charmer les vendeurs. Parmi eux, Léo, jeune comédien. Un témoignage édifiant.

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 «Ce qui leur a plu, c’est que je correspondais parfaitement au profil du client chic : blanc, issu d’un milieu bourgeois, bien éduqué», explique Léo, jeune acteur recruté par le réseau.
«Ce qui leur a plu, c’est que je correspondais parfaitement au profil du client chic : blanc, issu d’un milieu bourgeois, bien éduqué», explique Léo, jeune acteur recruté par le réseau. DR

Il a été un acteur à double titre de l'incroyable réseau de vente occulte de sacs Hermès tout juste démantelé. Pendant près de quatre ans, Léo (le prénom a été modifié), jeune comédien de 28 ans, a joué le rôle de « mule », comme une centaine d'autres petites mains, pour le groupe criminel qui trafiquait les fameux sacs mythiques et rarissimes Birkin et Kelly de la maison de luxe française.

Dix personnes ont été mises en examen le 28 janvier dernier à Paris pour « blanchiment et travail dissimulé en bande organisée » dans cette affaire hors normes qui aurait généré, selon les enquêteurs du 2e DPJ, des dizaines de millions d'euros d'argent sale. Le scénario était implacable : le réseau recrutait de « faux clients » comme Léo, capables de convaincre les vendeurs d'Hermès de leur céder ces sacs réservés à une élite puis les revendaient lors de faux showrooms privés ou à l'étranger - Chine, Etats-Unis, Russie, Moyen-Orient - à des tarifs exorbitants. Les gains étaient ensuite réinjectés dans des circuits immobiliers opaques.

«Je pouvais rentrer facilement dans le personnage»

« Je savais que le problème derrière ce que je faisais, c'était le blanchiment d'argent, la mafia, admet Léo, un comédien qui tourne dans plusieurs séries et films français. C'était avant tout un job d'appoint pour me faire de l'argent sans m'abîmer. » Le jeune artiste veut se donner bonne conscience d'avoir été un rouage de l'organisation frauduleuse. « Ethiquement, j'étais à l'aise. C'était aussi une manière pour moi de dénoncer la politique commerciale absurde et inhumaine d'Hermès qui opère de la sélection arbitraire dans sa clientèle et crée de la rareté pour du matériel. Cela me choque personnellement. »

Passé par le cours Florent, Léo est entré dans le réseau dès son émergence en 2015. Il avait été introduit par une amie mannequin américaine qui avait été hameçonnée, sur un groupe d'expatriés sur Facebook, par C., l'une des dix suspects mis en examen, une femme de 29 ans chargée de recruter et former les faux clients. Notamment dans les écoles de théâtre. « Le réseau engageait des étrangers car ils peuvent payer en cash les sacs, retrace le jeune comédien. Pour ma part, ce qui leur a plu, c'est que je correspondais parfaitement au profil du client chic : blanc, issu d'un milieu bourgeois, bien éduqué. Etant acteur, je pouvais rentrer facilement dans le personnage et résister au stress. »

Car pour acquérir un sac Birkin ou Kelly, c'est une véritable épreuve : il faut bien présenter, répondre « à un interrogatoire poussé » sur ses motivations, décliner ses souhaits… En clair, être dans l'esprit que la marque se fait de ses clients. L'acheteur qui ne correspondrait pas aux critères confidentiels de la maison de luxe se voit opposer une absence de stock ou est invité à s'inscrire sur une liste d'attente qui peut durer plus de six mois… Chaque précieux sac est fabriqué à la main par un artisan Hermès sur sept jours. Un travail d'« orfèvrerie » qui génère une demande bien supérieure à l'offre.

«Je devais simplement mettre des vêtements BCBG...»

Pour ne pas éveiller les soupçons des vendeurs, les « mules » du réseau se préparaient et étaient habillées dans un luxueux QG rue du Faubourg Saint-Honoré (Paris VIIIe), à 100 mètres de l'Elysée, où elles recevaient leurs instructions avant d'être envoyées dans les trois magasins parisiens de Hermès, voire en province. « C. donnait aux filles de faux sacs Birkin quasi indécelables, moi je devais simplement mettre des vêtements BCBG, bottines, manteau…, raconte Léo. Elle me checkait puis m'expliquait quels types de sacs étaient recherchés : les grandes tailles 35, il fallait noir, gold, gris avec des boucles en or et du cuir Togo ou Epsom. Pour les tailles 30 ou 25, presque impossibles à avoir, toutes les couleurs marchaient. » Le réseau fournissait cartes bancaires ou procédait à des virements anticipés sur les comptes des mules.

Une fois dans les boutiques, le jeune comédien récitait des scénarios préparés pour justifier son désir de sac : un cadeau pour les 60 ans de sa mère, pour sa petite amie étrangère… Durant sa mission, Léo était en contact par SMS avec le réseau mais il avait l'ordre d'écrire une fois les vendeurs revenus de la réserve avec un sac, dont le modèle est toujours imposé. « Les employés sont très méfiants. Ils nous observaient par les caméras dans l'arrière-boutique, assure le jeune comédien. Il fallait qu'on achète d'autres produits Hermès, ceux en libre-service comme des parfums, pour crédibiliser le profil de l'acheteur aisé, ne pas prendre de photos. S'ils nous soupçonnaient d'appartenir à un trafic, ils revenaient les mains vides ou avec un sac à la couleur invendable. Il faut être Catherine Deneuve pour avoir le sac idéal en python ! On ne sait jamais quand on est grillé ou recalé, ils font juste de grands sourires. C'est très difficile de réussir. »

«Mettre deux balles dans la jambe d'une mule»

Sur une trentaine de tentatives en quatre ans, Léo n'est parvenu à décrocher un sac Birkin ou Kelly qu'à quatre reprises. Les « faux clients » touchaient entre 600 et 800 euros du réseau pour chaque vente d'une pièce rare dont le prix oscille en moyenne entre 7000 et 8000 euros. Mais cela peut être bien plus : au cours de l'enquête, les policiers ont retrouvé trace de l'achat d'un sac en crocodile à 45 000 euros. La mule avait empoché 13 000 euros de commission…

« A deux reprises, j'ai eu aussi affaire à des vendeurs gangrenés par le réseau, reprend Léo. On me montrait des photos d'eux avant les missions et eux aussi savaient comment j'étais habillé. On devait quand même jouer le jeu de la vente pour les caméras, sauf qu'à la fin j'avais le sac parfait. L'une des vendeuses complices travaillait pour Hermès depuis 20 ans et en avait marre que les autres se fassent de l'argent et pas elle. Je voyais aussi à leur attitude dans les magasins que beaucoup d'autres clients étaient faux, comme moi. »

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Les sacs étaient ensuite rapportés au QG du Faubourg Saint-Honoré, où les mules étaient accueillies avec des verres de champagne. « Le réseau se présentait comme une conciergerie de luxe mais je sentais que c'était ultra louche, relate Léo. Un jour, j'ai entendu un membre menacer de mettre deux balles dans la jambe d'une mule qui s'était barrée avec les 15 000 euros avancés par le réseau. »

D'après l'enquête du 2 e DPJ, l'organisation engrangeait jusqu'à 1 million d'euros par mois grâce à cette magouille audacieuse, y compris pendant la crise sanitaire, en revendant les pièces à une clientèle internationale prête à tout pour la rareté française via un système d'annonces sur Whatsapp et une fausse société de luxe basée à Dubaï. « Jouer la mule pour ces réseaux peut être constitutif de recel de blanchiment. Il n'y a pas à faire le chevalier blanc, insiste une source proche de l'enquête. Hermès, qui est une maison familiale, est victime dans cette affaire et a tout fait le droit d'être attachée à son image de marque et à son système de distribution pour ne pas être dévaluée »