«Tout est plus dangereux»: les difficiles conditions de travail des policiers de nuit

En France, parmi les 150000 fonctionnaires de police, environ un sur sept travaille de nuit. Des conditions de vies difficiles mises en avant cette semaine par les syndicats. Témoignages de trois «nuiteux », deux Parisiens et un Grenoblois.

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 En France, un policier sur sept travaille de nuit .
En France, un policier sur sept travaille de nuit . AFP/Thomas Coex

« La nuit, ça peut déraper n'importe quand, n'importe où, pour un feu rouge grillé ou pour un simple problème de voisinage, même pendant le couvre-feu », souffle Bruno ( NDLR : le prénom a été changé ), 38 ans, adjoint de sécurité dans un commissariat de la capitale. Après des années en police judiciaire, il est devenu l'un des 21 000 « nuiteux » que compte la police nationale (150 000 fonctionnaires au total).

Son rythme est immuable : quatre nuits consécutives travaillées suivies de deux nuits non travaillées, embauche à 22h30, débauche à 6h40. Enfin, quand tout va bien. « On peut être mobilisé sur un accident mortel de la route en fin de nuit et dans ce cas-là, il faut rester sur place jusqu'à la levée des corps à la mi-journée », raconte-t-il, avec quelques exemples précis en tête.

Les situations à risques arrivent vite

Principal inconvénient de cette vie professionnelle, il ne dispose que d'un seul week-end de repos complet toutes les six semaines. Quant au salaire, il s'élève pour l'instant à 2 200 euros nets en attendant le versement, à partir du mois de mai, d' une prime mensuelle comprise entre 50 et 80 euros accordée aux « nuiteux » par le ministère de l'Intérieur, l'automne dernier. Jusqu'à présent, elle ne se chiffrait qu'à 0,97 euro par heure.

Pour Bruno, la nuit représente un choix de vie autant qu'un défi. Sa compagne travaille à l'hôpital, elle aussi en horaires décalés, « une condition presque nécessaire pour que le couple résiste dans le temps », estime-t-il. Il voulait aussi se frotter à une délinquance plus active qu'en plein jour, plus imprévisible aussi. « Avec les effets de l'alcool et de la drogue, le cocktail est forcément explosif et l'on se retrouve rapidement dans une situation à risques, soupèse ce policier doté de quinze ans d'expérience. C'est surtout vrai lorsqu'on intervient aux domiciles des gens, pour tenter de régler un problème de tapage nocturne ou pour s'interposer en cas de violences conjugales. »

En matière de délits routiers, la nuit, propice aux très grands excès de vitesse, fournit son lot de situations périlleuses. « Quand on réussit à interpeller un conducteur qui fonce à 200 km/h sur le périphérique, ce qui n'est pas simple quand on roule avec un vieux Berlingo, on a des chances de se retrouver face à des individus violents, voire armés », observe-t-il.

En sous-effectif

Le confinement et le couvre-feu semblent toutefois avoir infléchi la délinquance et les trafics nocturnes. « Le problème, c'est que ceux qui restent sur la voie publique au mépris des règles sanitaires n'ont vraiment aucun respect des lois et de l'autorité, estime Gilles ( NDLR : le prénom a été changé ), « nuiteux » à Paris lui aussi, au sein de la direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC). Ce sont donc souvent des personnes qui refusent d'obtempérer. »

Ces derniers temps, ses principales missions alternent entre contrôle des règles du couvre-feu et gardes statiques devant des sites sensibles. « Le jour, l'action de la police est parasitée par de nombreux éléments extérieurs, comme les embouteillages ou la présence de badauds, note Gilles. La nuit, tout est plus dangereux mais c'est aussi plus limpide. »

Même son de cloche à Grenoble, où les nuits sont chaudes, même en plein mois de janvier. « Le risque de guet-apens existe en permanence dès qu'on pénètre une cité sensible, raconte Jérémy, 44 ans, « sous-brigadier » en police secours. On peut être visé par des jets de projectiles ou ne serait-ce que par des crachats ». Mais il pointe surtout un problème criant de sous-effectif. « Je ne veux pas donner le nombre précis de voitures mobilisées la nuit sur l'agglomération grenobloise, pour ne pas donner d'idées à des personnes mal intentionnées, soupèse-t-il. Mais notre capacité d'intervention peut très vite est réduite à néant en cas d'incident. »

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Les policiers de nuit font aussi face à des difficultés très spécifiques. « Il est très difficile de suivre les formations requises pour nos différents ports d'armes, soulève Bruno. Pour la bonne raison que les formateurs ne sont souvent disponibles que le jour. Et l'on ne peut même pas s'entraîner à tirer parce qu'il paraît que cela gêne le voisinage… ».

Autant de détails que souhaite recenser William Maury, cofondateur du syndicat Option Nuit au printemps dernier, désormais associé au syndicat Alliance. « Nous commençons ces jours-ci un tour de France des commissariats de nuit pour être en mesure de fournir un état des lieux complet au ministre de l'Intérieur lorsque nous nous reverrons à l'automne prochain », explique William Maury. Une manière de faire sortir de l'ombre les 21 000 « nuiteux » et de recruter de nouveaux candidats.