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Tentative de vol au musée du quai Branly : l’impossible procès de la colonisation

Cinq activistes étaient jugés ce mercredi pour avoir tenté de s’emparer d’une œuvre d’art tchadienne au musée du quai Branly, pour la restituer. L’occasion pour eux de dénoncer à la barre les vols par la France des œuvres africaines durant la colonisation.

 Emery Diyabanza (en blanc), entouré de ses soutiens à la fin de l’audience.
Emery Diyabanza (en blanc), entouré de ses soutiens à la fin de l’audience. LP/Z.L.

« Je suis au courant que ce procès est très attendu et très suivi. L'association des prévenus est très représentée. Je vais donc demander aux prévenus de sortir et de prévenir : si dans cinq minutes, je n'ai pas la garantie qu'il y a un calme absolu à l'extérieur, je serais obligé de renvoyer l'audience », avise le juge à l'ouverture de l'audience ce mercredi en fin de matinée. A l'extérieur de la salle de la 10e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, bondée, les soutiens des cinq prévenus scandent et crient devant la porte qui leur est fermée. Ces cinq activistes sont jugés pour s'être emparés en juin dernier d'un poteau funéraire tchadien exposé au musée parisien du quai Branly.

Entouré par des dizaines de personnes, de caméras, de micros et face à un cordon de policier, Emery Diyabanza, porte-parole de l'association Unité Dignité Courage, appelle ses troupes à s'apaiser pour éviter un renvoi et par extension le maintien de son contrôle judiciaire. « Vous me dépouillez de tout ! De mes soutiens et maintenant de mon couvre-chef ! », déplore Emery Diyabanza quand le président lui demande de retirer le chapeau africain qui le coiffe. Il ne s'agit pas de « manque de respect », prévient le président : « Vous gardez toute votre dignité aux yeux de ce tribunal. »

Un combat contre «le pillage de l'Afrique»

Le 12 juin dernier, cet activiste congolais de 41 ans s'est emparé de cette œuvre originaire du Tchad en criant : « On la ramène à la maison ! » La scène est filmée et partagée en direct sur les réseaux sociaux. A travers cet « acte politique », Emery Diyabanza mène en effet un combat contre « le pillage de l'Afrique » et dénonce la « spoliation » par la France et l'Europe des biens culturels africains.

« Il y a deux procès aujourd'hui. Celui de quatre hommes et une femme poursuivis pour deux délits. Celui-là, on le jugera en droit, commence le président du tribunal. Et il y a le procès de l'histoire de l'Europe, de la France avec l'Afrique. C'est le procès du colonialisme, c'est le procès du détournement du patrimoine culturel de nations qui ont été soumises à l'occupation d'autres pays. » Il questionne : « Si nous devions faire le procès de la Françafrique, serions-nous les plus légitimes ? » En clair : à la barre, vous éviterez la politique et les revendications, nous sommes là pour juger un vol et des dégradations.

Tour à tour, les prévenus expliquent leur participation aux délits mais peinent à laisser de côté leurs revendications. « J'étais venu pour représenter la communauté africaine dans sa demande de justice concernant l'Histoire […] Il me semblait que c'était important […] pour alerter la population et la communauté européenne de ces sujets-là », dit cet homme de 37 ans, sans emploi, né à Bangui (République Centrafricaine). Un étudiant en droit de 27 ans assume « une action politique », car « au Quai Branly, il y a des biens culturels qui appartiennent à l'Afrique. Nous sommes des militants panafricanistes. La souveraineté culturelle est un droit qui appartient à tous les peuples ». Celui qui aspire à une carrière dans le droit international dénonce l'acquisition de ces biens « dans un système de domination et d'asservissement. »

Le Quai Branly, «l'Afrique en miniature»

Tête nue, le meneur de cette « action spectaculaire » s'avance à la barre. « Nous sommes les héritiers légitimes de ces œuvres », estime Emery Diyabanza, qui vit entre Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) et le Togo. Passées ses revendications « politiques » que le président du tribunal tente d'évacuer rapidement, le prévenu explique maladroitement qu'ils n'avaient pas prévu de se rendre au Quai Branly ce jour-là. Mais qu'avec des militants, il tenait une réunion politique non loin de l'établissement de bord de Seine et qu'ils s'étaient finalement décidés à se réunir dans cette « Afrique en miniature ».

« Ce n'est pas au musée Grévin que vous êtes allés vous réunir […] Vous faites un pas de côté par rapport à la réalité », tique le président, qui rappelle les SMS envoyés pour prévenir qu'il faudra payer 9 euros pour entrer dans le musée. Tous se défendent par ailleurs d'avoir voulu sortir du musée avec l'œuvre. Ce qui constituerait l'intention de vol de l'œuvre.

Les forces de l’ordre empêchent la foule d’entrer dans la salle d’audience déjà pleine./LP/Z.L.
Les forces de l’ordre empêchent la foule d’entrer dans la salle d’audience déjà pleine./LP/Z.L.  

En garde à vue, les prévenus refuseront de donner leurs empreintes digitales. C'est Julie, la seule femme du banc des prévenus, qui explique le mieux pourquoi. « Nous n'avons été coupables de rien, nous n'avons commis aucun délit. Nous avons revendiqué un acte politique, assure cette mère de trois enfants. Ça n'avait pas de sens de donner nos empreintes. »

Le père de cette enseignante au chômage de 34 ans se trouve dans la salle d'audience et veut témoigner. « Monsieur, mon colonel, Majesté, je ne sais pas comment m'adresser à vous », s'interroge le président, lui annonçant qu'il ne pourra pas témoigner au vu du temps qui court. « Je ne viens pas pour défendre ma fille. Mais le procès de l'Histoire, c'est quand ? C'est le moment de restituer ce qui appartient au peuple », s'insurge le dignitaire âgé, qui dénonce une « humiliation » lorsqu'il lui est demandé d'aller se rasseoir.

«C'est à nous, c'est nos œuvres»

« Eux disent que le débat sur la restitution des œuvres n'existerait pas s'ils ne menaient pas ce type d'action, mais c'est tout le contraire », dit l'avocat du Quai Branly, qui rappelle l'engagement pris récemment par Emmanuel Macron de rendre définitivement quelques œuvres au Sénégal et au Bénin. Les frais de rénovation du poteau funéraire ne s'élèvent qu'à 500 euros, note l'avocat. « Je sors! Je ne peux plus supporter! C'est à nous, c'est nos œuvres », hurle soudainement une femme dans le public. Escortée à l'extérieur de la salle par des policiers, celle qui semble être un soutien des prévenus crie et répète : « On se fait voler, monsieur, on se fait voler! »

L'avocat qui représente l'Etat (dont on a voulu dérober la propriété) réclame quant à lui une réparation de 5 000 euros au titre du préjudice moral. De son côté, la procureure de la République demande 500 euros d'amende avec sursis pour les quatre premiers prévenus et 1 000 euros d'amende sans sursis pour Emery Diyabanza. L'activiste né à Kinshasa (République Démocratique du Congo) en 1978 a en effet réitéré ces « actions politiques » dans l'été : une nouvelle fois le 30 juillet au Musée des arts africains, océaniens et amérindiens de Marseille (Bouches-du-Rhône) et à l'Afrika Museum de Berg en Dal (Pays-Bas) le 10 septembre.

A la défense, l'un des avocats se lance : « Savez-vous combien de biens ont été spoliés aux Africains au point d'affecter encore aujourd'hui des gens qui se lèvent et crient ? » « 116 000 biens », assène-t-il en frappant du poing sur la table. Selon lui, les trois prévenus qu'il représente « n'ont pas commis un vol. Ils ont interrompu un recel. Un recel d'histoire. […] Ils se battent pour un vrai vol. Celui de leur identité ». Son confrère Calvin Job appelle quant à lui : « Que la justice fasse de ces jeunes activistes africains des activistes dont les actes sont interprétés tels quels. »

Le délibéré sera rendu le 14 octobre 2020 à 9 heures.