Suspecté d’avoir utilisé illégalement des patients comme cobayes, un chirurgien de Gap suspendu

Ce praticien de l’hôpital de Gap est accusé de tester sur des patients une technique chirurgicale non validée. Il crie au complot et défend sa pratique, alors que certains patients assurent souffrir de séquelles.

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 «Ce n’est pas parce qu’une technique n’est pas validée en France qu’elle n’est pas utilisable», se défend le chirurgien, poursuivi par plusieurs de ses patients.
«Ce n’est pas parce qu’une technique n’est pas validée en France qu’elle n’est pas utilisable», se défend le chirurgien, poursuivi par plusieurs de ses patients. LP/Serge Pueyo

Le chirurgien du dos, de l'hôpital de Gap, accusé par certains de ses patients de les avoir utilisés comme « cobayes », sans leur consentement, pour expérimenter une nouvelle technique chirurgicale non validée en France, vient d'être suspendu par les autorités médicales. C'est le centre national de gestion des praticiens hospitaliers qui a pris cette mesure. La suspension du chirurgien pour une période de six mois a pris effet le 1er février.

Le procureur de Gap a déjà saisi les policiers de l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (OCLAESP) pour enquêter sur ce délicat dossier.

Dans le cadre d'une « étude médicale » menée entre 2015 et 2017, le docteur Gilles Norotte, spécialiste du rachis, aurait opéré 87 patients, en utilisant une nouvelle technique, la cimentoplastie discale, qui consiste à injecter du ciment (NDLR : une sorte de résine) dans les disques de la colonne. Or en France, seule la cimentoplastie vertébrale est autorisée. Car avec la cimentoplastie discale, il y aurait, selon certains médecins, des risques de fuites de ciment susceptibles d'entraîner des problèmes au niveau des nerfs mais aussi des artères pouvant provoquer une hémorragie.

Six patients ont porté plainte

Aujourd'hui, des patients du docteur Norotte affirment souffrir de séquelles liées à leurs opérations. Six de ces patients ont déjà porté plainte. Une association de « victimes de la cimentoplastie discale » comptant une douzaine de patients a même été créée. Selon Me Guillaume Pialoux, qui représente six plaignants, « ce sont au total 150 patients qui ont été opérés avec cette nouvelle technique chirurgicale non validée en France ».

Le docteur Gilles Norotte trouve, lui, sa suspension « scandaleuse ». « C'est une injustice profonde. C'est la conséquence d'une campagne médiatique diffamatoire qui a poussé les institutions à réagir de manière excessive. En me suspendant, elles ont pris une mesure de sauvegarde afin de vérifier ce qui m'est reproché, estime-t-il. Je réaffirme que la technique médicale que j'ai utilisée est parfaitement connue et utilisée en France, au CHU de Bordeaux, à l'hôpital de la Salpêtrière. Cette technique a été débattue dans des congrès en France. Elle est publiée dans les plus grandes revues internationales. Je n'ai donc rien fait de particulier. Il n'y a aucun organisme en France qui détermine une technique comme interdite ou illégale. Ce n'est pas parce qu'une technique n'est pas validée en France qu'elle n'est pas utilisable. On utilise tous les jours des techniques qui ne sont pas validées en France et qui sont utilisables. Je suis donc outré par ce qui m'arrive », clame le docteur Gilles Norotte. Ce dernier affirme également que « tous les chefs de service de l'hôpital de Gap ont démissionné en bloc pour me soutenir ». Une pétition a été lancée sur le site Change.org par un confrère du docteur Norotte pour demander « sa réintégration ». Elle a déjà recueilli 500 signatures.

Des pratiques dénoncées par son chef de service

Me Guillaume Pialoux se félicite, lui, de la suspension du praticien : « C'est un début de reconnaissance de la responsabilité qu'il pourrait avoir sur les opérations que l'on estime non validées en France et pour lesquelles j'ai saisi plusieurs juridictions civiles et pénales. Ces opérations semblent avoir causé des séquelles irréparables chez certains patients. Et chez d'autres, il y a un risque futur de fuite du ciment qui a été injecté dans le disque intervertébral. Plusieurs expertises médicales sont déjà lancées. Je rappelle également que deux professeurs de médecines, experts près de la Cour de cassation, saisis par l'ARS (Agence régionale de santé), ont conclu dans leur rapport que la technique employée par le docteur Norotte, n'a pas été validée en France ».

Les pratiques du docteur Norotte avaient été dénoncées par son chef de service à l'hôpital de Gap, le docteur Raouf Hammami, qui a ensuite été lui-même suspendu à partir de mars 2019 pour « avoir installé un climat de tension au sein de l'hôpital ne garantissant plus la sécurité des soins au sein du service », selon le directeur de l'hôpital de Gap, Yann Le Bras. « Ma suspension vient de nouveau d'être prolongée, cette fois par l'ARS. C'est de l'acharnement », dénonce le docteur Hammami. Le docteur Norotte accuse, lui, son confrère « d'avoir manipulé de pseudo-victimes » pour le mettre en cause.

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Le parquet de Gap a ouvert une enquête préliminaire pour « recherche biomédicale sans l'obtention de l'avis favorable du comité de protection des personnes et de l'autorisation de l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament » et « recherche biomédicale sur une personne sans son consentement ». Contacté, l'avocat du docteur Norotte n'a pas répondu à nos sollicitations.