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Soupçons de maltraitance dans un Ehpad : des malades d’Alzheimer ridiculisés par des employés

Scandale dans un établissement pour personnes âgées dépendantes de l’Aveyron : plusieurs salariés sont visés par une information judiciaire ouverte vendredi pour violences sur personnes vulnérables. Six victimes présumées ont été identifiées.

 Quatre employés de l’Ehpad La Rossignole à Onet-le-Château sont d’ores et déjà licenciés pour faute grave.
Quatre employés de l’Ehpad La Rossignole à Onet-le-Château sont d’ores et déjà licenciés pour faute grave. PHOTOPQR/Centre Presse Aveyron/José A. Torres

Frédérique Modolo est une lanceuse d'alerte désabusée. Directrice de l'Ehpad La Rossignole à Onet-le-Château près de Rodez (Aveyron) de mi-mai jusqu'à mi-septembre, elle se sent aujourd'hui « complètement lâchée » par son ancienne hiérarchie, « traînée dans la boue » sur les réseaux sociaux, visée par les curieux qui passent devant chez elle parfois en klaxonnant. « Oui, j'ai démissionné de mon poste de directrice, nous explique-t-elle par téléphone. Pas parce que j'avais des choses à me reprocher. Mais bien parce que j'en avais marre de me sentir si peu soutenue dans la crise que j'ai dû affronter ».

Le 21 août, Frédérique Modolo a licencié pour faute grave quatre de ses salariés, aides-soignants et auxiliaires de vie des « unités protégées ». Un service à part dans cet établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes, qui accueille vingt-huit personnes touchées par la maladie d'Alzheimer. Aucune violence physique à l'encontre de ces personnes particulièrement vulnérables n'a été mise en évidence de manière irréfutable. En revanche, la directrice a découvert des vidéos et photos « dégradantes et humiliantes » de résidents et de résidentes accompagnées de commentaires parfois graveleux ou moqueurs. L'ensemble était diffusé au moins depuis novembre 2019 sur le fil d'une messagerie regroupant les onze salariés du service en question.

Un groupe sur Messenger

Trois semaines plus tôt, le 29 juillet, Frédérique Modolo avait été alertée par une aide-soignante d'un autre service. Elle lui raconte alors les comportements étranges de ses collègues, sans fournir toutefois d'éléments matériels. Un témoignage que la directrice prend très au sérieux. Sa hiérarchie est avertie sur-le-champ. La directrice n'est en poste que depuis le 18 mai, appelée à la rescousse pour insuffler à nouveau « humanité et sérénité » dans le village de La Rossignole (55 salariés pour 84 résidents), établissement constitué en association indépendante qu'elle a déjà dirigé de 2009 à 2013 et qui bat de l'aile depuis plusieurs années.

Le 30 juillet, d'autres témoins sont entendus qui renforcent les soupçons de maltraitance. Au-delà des photos humiliantes de résidents, certains évoquent aussi de possibles privations de nourriture ou encore des contentions de patients sur un fauteuil à l'aide de draps.

En fin de journée, Frédérique Modolo convoque dans son bureau, en présence du président et de l'avocat de l'Ehpad, l'un des onze membres du service concerné. Ce dernier minimise les faits, mais accepte de donner accès au fameux groupe Messenger. Anéantie par ce qu'elle découvre, la directrice enregistre tout, photos et textes, et transmet quelques jours plus tard le fruit de ses recherches au commissariat de police de Rodez où elle dépose plainte.

Des clichés compromettants

Les enquêteurs mettent alors la main sur des éléments très compromettants. Selon nos informations, une dame très âgée est ainsi photographiée affublée d'une couche-culotte posée sur sa tête. A ses côtés, un aide-soignant fait le V de la victoire. Sur un autre cliché, une autre résidente apparaît en culotte et soutien-gorge au milieu d'une pièce commune, le tout accompagné de commentaires moqueurs. D'autres remarques à connotation sexuelle sont formulées à l'égard d'une patiente allongée sur son lit.

Les hommes ne sont pas épargnés. Un vieux monsieur est photographié déguisé en œuf de Pâques. Un autre se met un doigt dans le nez. « Au moins, on n'aura pas besoin de lui donner à manger », réagit l'un des membres du groupe. Les odeurs corporelles des résidents font aussi l'objet de commentaires désobligeants.

Ils voulaient « seulement rire avec eux »

Pour leur défense, les quatre aides-soignants et auxiliaires de vie visés par la procédure de licenciement, les plus actifs sur ce fil Messenger, auraient répété « qu'ils ne voulaient pas rire aux dépens des résidents, mais seulement rire avec eux ». Les sept autres membres du service ont écopé d'un simple avertissement.

Côté judiciaire, une enquête préliminaire, ouverte par le parquet de Rodez le 4 août, a été confiée au commissariat de police de la ville pour faire la lumière sur l'ensemble des actes de maltraitance possiblement commis dans ces « unités protégées ». Dans ce cadre, deux ex-salariés ont été placés en garde à vue. « Ils nient les faits ou leur dénient tout caractère dégradant », précise une source judiciaire. Vendredi soir, le parquet de Rodez a ouvert une information judiciaire, notamment pour « violence sur personne vulnérable » et « non assistance à personne en danger ». « Les investigations ne se limitent pas aux actes mis en évidence par les supports découverts sur la messagerie », prévient une source proche de l'enquête. Quatorze plaintes ont déjà été déposées par les résidents, leurs familles et le personnel non impliqué. Six victimes présumées ont été identifiées.

Contactée, Sylviane Ramon-Fabre, l'ex-directrice de La Rossignole de 2013 à janvier 2020, affirme n'avoir jamais été informée de possibles dérives au sein du service « unités protégées ». Un service qui décidément porte très mal son nom.