Rixes entre bandes : «Les réseaux sociaux sont un catalyseur»

Les conflits comme celui qui semble avoir conduit au lynchage du jeune Yuriy à Paris naissent de plus en plus sur les réseaux sociaux. Ils peuvent déboucher, parfois en quelques heures, à des affrontements violents, note le commissaire Julien Herbaut, chef de la Sûreté territoriale (ST) de Paris.

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 La difficulté est d’identifier « les signaux faibles, annonciateurs d’une telle explosion de violence » entre bandes, explique le commissaire Julien Herbaut.
La difficulté est d’identifier « les signaux faibles, annonciateurs d’une telle explosion de violence » entre bandes, explique le commissaire Julien Herbaut. LP/Céline Carez

L' agression ultraviolente de Yuriy, un adolescent alors âgé de 14 ans, à la mi-janvier dans le XVe arrondissement de Paris, et l'émoi national qu'elle a suscité, jette une lumière crue sur les rivalités entre bandes, qui peuvent rapidement dégénérer pour des motifs futiles.

En juillet 2010, la préfecture de police de Paris a lancé un plan anti-bandes, chargé de suivre, analyser et prévenir ces phénomènes. Sur le plan judiciaire, le commissaire Julien Herbaut, chef de la Sûreté territoriale (ST) de Paris, est saisi de nombreuses enquêtes sur des faits de cette nature. Des procédures souvent complexes, qui nécessitent une réelle expertise.

Les rixes entre bandes rivales s'accélèrent-elles dans la capitale ?

JULIEN HERBAUT. On est plutôt sur une tendance à la baisse, puisqu'on a enregistré 83 affrontements entre bandes en 2020, contre 89 en 2019, 99 en 2018, 112 en 2017 et 159 en 2016. C'est en baisse continue depuis quatre ans. Ce qui est intéressant, c'est le profil type des individus impliqués dans ce phénomène : ils sont très jeunes. Pas moins de 67 % des gens mis en cause dans ces affrontements entre bandes sont mineurs. L'âge moyen du mis en cause s'établit à 17 ans.

Rixes entre bandes : «Les réseaux sociaux sont un catalyseur»

Le dossier Yuriy a surpris, mettant en scène des bandes qui ne sont pas inscrites comme objectif au plan préfectoral de lutte anti-bandes, pour des faits d'une extrême violence. Est-ce nouveau ?

Il y a les affrontements traditionnels, avec des contentieux qui peuvent être récurrents : ils opposent des jeunes entre quartiers rivaux. Ils s'inscrivent dans la durée et peuvent même se transmettre de génération en génération dans le quartier, comme un élément du patrimoine et de l'identité de ces jeunes. Parfois, les conflits sont si anciens que les protagonistes sont incapables d'en expliquer l'origine ! Ces affrontements traditionnels mettent aux prises des jeunes qui ont souvent des antécédents judiciaires et sont déscolarisés. Ce sont des profils bien connus des services de police. La nouveauté, c'est l'émergence de phénomènes beaucoup moins territorialisés. Ce sont des affrontements qui, pour la plupart, naissent sur les réseaux sociaux, et qui peuvent opposer des jeunes dont on a peine à identifier le lien avec un territoire. Ça peut être au sein d'un établissement scolaire, d'un club sportif… Autre caractéristique : ce sont des affrontements qui peuvent être très soudains, sans antériorité.

Quels rôles jouent les réseaux sociaux ?

Les réseaux sociaux jouent un rôle de catalyseur de ces phénomènes de bandes : on a une montée aux extrêmes qui intervient très vite. On assiste à un déploiement d'une forme de violence virtuelle sur Internet, entre jeunes, qui se transforme et qui peut très vite déboucher sur un passage à l'acte dans le monde réel. Sans qu'on ait pu y opposer le moindre frein. Autres difficultés : ces tensions s'expriment en dehors du regard des adultes, et des professionnels, qui pourraient détecter un signe annonciateur et intervenir. Les choses sont moins lisibles qu'en cas d'affrontement traditionnel, entre quartiers bien identifiés, dont on connaît les antécédents. Là, on peut avoir des tensions entre individus au sein d'établissements scolaires, qui fédèrent autour d'eux un certain nombre d'amis… C'est difficile à anticiper.

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Qu'est-ce qui est susceptible de déclencher ces déferlements de violences ?

Ces conflits naissent souvent sur les réseaux sociaux pour des motifs futiles : un mauvais regard, des déceptions ou des rivalités amoureuses… Une fois les jeunes en garde à vue, c'est souvent très difficile d'identifier précisément ce qui a pu motiver un tel déferlement de violence. D'une part, parce qu'il y a la volonté de ne pas passer pour celui qui « balance » − la pression du groupe joue beaucoup − mais aussi parce que ce sont des phénomènes de groupe, avec leur part d'irrationalité. Quand la dynamique s'enclenche sur les réseaux sociaux, la tendance est toujours à la surenchère. Plus le mouvement prend, plus il se prolonge, plus il s'amplifie et perd toute rationalité. On en arrive, parfois, pour une rumeur de mauvais regard, à des choses parfois d'une extrême violence.

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Comment prévenir ces phénomènes de bandes ?

Toute la difficulté, pour nous, c'est d'identifier les signaux faibles, annonciateurs d'une telle explosion de violence. La clé de la réussite, c'est le réseau partenarial avec l'Education nationale, les associations, les élus locaux. En termes de prévention, il faut avoir le plus de capteurs possible dans les quartiers et dans tous les lieux où ces conflits entre jeunes peuvent germer. L'enjeu, c'est de capter le plus tôt possible ces signaux faibles. Il s'agit de capter l'information, la faire remonter, l'analyser et essayer d'intervenir auprès de ces jeunes pour casser cette spirale de la violence. Nous, policiers, essayons d'être présents sur les réseaux sociaux, pour mettre en œuvre des actions de prévention destinées à sensibiliser à la dangerosité de ces phénomènes. Et à la nocivité de ce qui peut se produire sur les réseaux sociaux. C'est l'un des axes que nous allons développer.

Comment la préfecture de police agit-elle ?

La cellule du plan « bandes », au sein de la Direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP), suit et analyse ces phénomènes. Elle est très précieuse pour nous, enquêteurs, puisqu'elle nous permet de contextualiser les choses. Et d'avoir une connaissance au long cours de ces phénomènes. Lorsque certains contentieux sont signalés, cette cellule est en mesure, de par sa connaissance des contentieux précédents, de préciser la menace. Ces éléments d'analyse peuvent donc nous aider à déployer un dispositif policier ajusté, par exemple, des patrouilles dans un secteur pour dissuader des regroupements. Enfin, à la sûreté territoriale, nous sommes saisis d'enquêtes relativement sérieuses sur ces faits. En 2020, nous avons traité vingt affaires de cette nature, et nous en avons résolu dix-sept. En ce début d'année, une affaire de tentative d'assassinat dans le XIIe arrondissement a été élucidée par nos soins, par des enquêteurs qui ont acquis un réel savoir-faire. Ce sont des enquêtes souvent complexes, avec une pluralité d'individus, qui ne communiquent pas, ou très peu… Il faut faire preuve de beaucoup de méthode.