Révélations sur le meurtrier présumé de Jonathan : «Il m’a dit qu’en France, il a abusé d’un garçon et l’a tué»

Il a côtoyé en prison Martin Ney, ce tueur d’enfants allemand surnommé l’Homme en Noir. Et Markus a rapporté aux policiers les confessions de son codétenu qui vient d’être mis en examen pour le meurtre de Jonathan Coulom, en 2004 en Loire-Atlantique. Dont un détail que seul l’auteur du crime pouvait connaître…

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 Martin Ney est un pédocriminel allemand arrêté en 2011 et déjà condamné pour trois meurtres de jeunes garçons.
Martin Ney est un pédocriminel allemand arrêté en 2011 et déjà condamné pour trois meurtres de jeunes garçons. Marco Zitzow/Bild

Ce 26 janvier 2017, en début de soirée, un détenu allemand s'installe face à deux policiers. Il a des révélations à faire. « Vous êtes conscient du fait qu'il faut donner des indications qui correspondent à la vérité ici? » s'enquiert l'un d'eux. « Oui, j'en ai conscience », acquiesce Markus *. Emprisonné à Hanovre (Basse-Saxe), il est suspecté d'avoir commandité un meurtre. Mais ce n'est pas son pedigree qui occupe la justice. Elle s'intéresse plutôt à un de ses anciens codétenus, Martin Ney, 50 ans, un pédocriminel en série arrêté en 2011 puis condamné l'année suivante à la prison à perpétuité pour trois meurtres de jeunes garçons commis entre 1992 et 2001 et une vingtaine d'agressions sexuelles sur mineurs.

Cet ancien éducateur est aujourd'hui le principal suspect d'un cold case français. Il est soupçonné d'être impliqué dans la mort de Jonathan Coulom, enlevé dans la nuit du 6 au 7 avril 2004 dans le dortoir du centre de vacances de Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique) où il était en classe de mer. Le corps du garçonnet de 10 ans avait été retrouvé 35 km plus loin, dans un étang de Guérande, le 19 mai 2004.

Jonathan Coulom a été enlevé en avril 2004 à Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique) et retrouvé mort en mai./LP
Jonathan Coulom a été enlevé en avril 2004 à Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique) et retrouvé mort en mai./LP  

Les confessions explosives de Markus, réitérées et circonstanciées, constituent le socle de la mise en examen, le 25 janvier dernier à Nantes, de Martin Ney pour le meurtre de Jonathan. Des accusations qu'il a constamment et vigoureusement démenties. Mais depuis le départ, les enquêteurs allemands étaient convaincus que leur suspect pouvait être impliqué dans cette affaire. Comme pour Jonathan, celui que la presse d'outre-Rhin avait baptisé « l'homme en noir » ne s'en prend qu'à des garçons prépubères dans des lieux clos.

Markus est de loin celui qui en sait le plus sur Martin Ney. Pendant plusieurs années, ils ont fréquenté la même unité au sein de la prison sécurisée de Celle (Basse-Saxe). « Il (Martin Ney) m'a dit à plusieurs reprises […] qu'il a, là-bas en France, abusé d'un garçon et qu'il l'a tué », annonce-t-il ce 26 janvier 2017. Puis, pendant 1h20, s'épanche au sujet de son ancien camarade de détention avec lequel il a su nouer une relation de confiance, comme Le Parisien l'avait révélé.

Manipulateur et cynique

Lors de ce premier entretien, Markus peine à donner davantage d'informations sur cet épisode français. Mais il évoque d'autres meurtres qui se seraient produits aux Pays-Bas, en Belgique et en Amérique du Sud où il est établi que Martin Ney a effectué de nombreux séjours en vacances dans les années 1990. Un détail qui n'avait jamais été communiqué aux médias.

Le prisonnier est en revanche plus prolixe sur la psyché de son camarade : il détaille ses pulsions pédophiles et sa violence lorsque les garçons auxquels il s'attaque lui résistent. « Vraiment, M. Ney ne supporte pas que ses victimes aient crié ou aient appelé à l'aide ou aient fait du bruit. C'est alors qu'il devenait agressif », relate-t-il. Markus décrit un manipulateur qui adapte son discours en fonction de ses interlocuteurs ainsi qu'un homme cynique capable de sourire à l'évocation de ses crimes et soucieux de sa sinistre postérité dans l'histoire criminelle.

Révélations sur le meurtrier présumé de Jonathan : «Il m’a dit qu’en France, il a abusé d’un garçon et l’a tué»

Près d'un mois plus tard, le 22 février 2017, Markus est à nouveau interrogé mais par des policiers de la cellule d'enquête dédiée aux crimes de Martin Ney. Cette fois encore il est question des assassinats que ce dernier aurait commis en France, aux Pays-Bas, en Belgique et en Amérique du Sud et qu'il se refuserait à avouer, surtout pour ne pas décevoir sa mère. « Quand la police française est venue au centre pénitentiaire, M. Ney a par la suite raconté qu'il ne supportait pas le commissaire et qu'il ne voulait pas lui donner satisfaction que cette affaire soit élucidée, et qu'il pouvait dire quelque chose à propos du cas et pourrait aussi l'expliquer, mais qu'il ne voulait faire cela que quand sa mère serait décédée », expose le témoin.

«Il a dit qu'il avait probablement été vu par un homme accompagné d'un chien»

Au passage, il décrit un agresseur méticuleux : « Il m'a aussi dit qu'il avait souvent fait des repérages dans des centres de vacances pour classes vertes, des internats et d'autres foyers et qu'il s'y connaissait bien ». Troublante coïncidence : en août 1998, un homme habillé en noir s'était déjà introduit dans le centre d'accueil de Saint-Brévin où il avait tenté d'agresser sexuellement deux jeunes garçons.

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En mai 2017, les propos de Markus vont prendre une tout autre valeur. Depuis sa cellule, le détenu envoie un courrier manuscrit aux enquêteurs allemands. Il explique que des souvenirs lui sont revenus en mémoire sur les agissements de Martin Ney. « Il a été étonné que deux meurtres non élucidés ne lui aient pas été imputés car il paraît qu'il y avait des témoins, rédige-t-il. Entre autres, il a dit qu'il avait été probablement vu en France par un homme accompagné d'un chien. Il a dit que c'était la seule personne qu'il y a vue, accompagnée d'un chien. Et il a dit qu'il avait laissé un sac avec des affaires personnelles en France parce que tout s'était précipité, et ça l'agace. »

Le 15 mai 2017, ce témoin crucial est une nouvelle fois entendu. Les questions sont plus affinées, et notamment sur cette rencontre inopinée. « Il a dit qu'un homme, un homme plus âgé, accompagné d'un chien l'avait vu. […] Il disait que l'homme l'avait fixé intensément, qu'il l'avait intensément observé faire ce qu'il était en train de faire et que Martin s'est senti mis à nu », développe Markus.

La présence du chien jamais révélée publiquement

Informés du contenu de cette audition, les gendarmes français font immédiatement le lien avec un témoignage présent de longue date dans le dossier. Celui d'un agriculteur qui leur a décrit une scène en tout point similaire au moment de la disparition de Jonathan. En mars 2018, un officier de la section de recherches de Rennes retourne voir cet homme qui vit dans une commune rurale au nord de Guérande, c'est-à-dire non loin du lieu où la dépouille de l'enfant sera retrouvée dans un plan d'eau, lestée d'un parpaing.

« Ce soir-là vers 22 heures […] j'ai vu une voiture qui passait sur l'avenue […] et qui a pris rapidement le chemin de terre qui contourne le lycée. […] La voiture a donc pris le chemin qui mène à l'étang […]. À ce moment-là, j'ai pris le tracteur […]. Quand je suis arrivé, j'ai braqué les phares […] sur cette voiture qui était stationnée le nez vers l'étang », raconte le témoin qui ajoute : « En fait j'ai donc vu cette voiture le coffre ouvert et une personne à bord se dirigeant vers l'étang. » L'agriculteur poursuit : « Mon chien qui avait suivi le tracteur est allé vers la personne, près de ce gars, et à ce moment-là la personne est revenue vers sa voiture. […] Il a refermé le coffre et c'est à ce moment-là que j'ai vu la plaque d'immatriculation. Pour moi, c'était une plaque allemande, j'en suis certain. »

L'analogie avec les confidences faites par Martin Ney à Markus est saisissante. Et même si l'existence de ce témoignage était connue, un détail n'avait jamais été révélé publiquement : la présence du chien. Le gendarme montre au témoin une photo de Martin Ney qu'il ne peut identifier. Mais il est convaincu d'avoir croisé l'assassin de Jonathan ce soir-là : « Je m'en veux de ne pas avoir pris la plaque de la voiture car moi je suis persuadé que le petit était dans le coffre, de la manière dont ça s'est passé… » Malgré les nombreuses recherches effectuées, la date précise de cette scène n'a jamais pu être établie. Mais pour le témoin, c'était en avril 2004.

Il garde pour le moment le silence

Lors de son interrogatoire du 15 mai 2017, Markus dévoile une autre révélation que Martin Ney lui aurait faite. En quittant précipitamment l'endroit où il aurait tué l'enfant, ce dernier aurait perdu son sac. « Il a dit qu'il contenait des affaires personnelles […] et une lampe de poche. Mais aussi qu'il contenait des choses […] qui permettaient de déduire que c'était à lui. C'est pour cela qu'il était étonné et qu'il a ri, parce qu'on ne l'a pas identifié », explique Markus qui, une fois encore, souligne le cynisme de son ex-codétenu : « Il s'est vachement amusé du fait que l'on n'a pas pu prouver sa culpabilité, bien qu'on l'ait soupçonné. C'était comme… comme une sorte de triomphe pour lui. » En exploitant d'anciennes photos de Martin Ney, les policiers allemands constatent qu'il porte sur certains clichés un sac correspondant effectivement à la description faite par le témoin.

En France, grâce à ces informations, la gendarmerie décide de lancer un appel à témoins en avril 2018 sur ce fameux sac à dos de type besace qui aurait pu être découvert sur les lieux du crime. Sans succès jusqu'ici.

Enfin, à plusieurs reprises, Markus raconte que Martin Ney tenait un « journal virtuel » de ses crimes, répertoriant des éléments en lien avec chacune de ses victimes. Sur les supports informatiques de Martin Ney, où 30050 images pédopornographiques ont été découvertes, aucune photo de Jonathan n'apparaît. En revanche, les enquêteurs allemands savent que le tueur fréquentait un forum Internet sur lequel il écrivait sous divers pseudonymes. Or, le 22 avril 2004, c'est-à-dire entre l'enlèvement de l'écolier et la découverte de son corps, l'un de ses avatars poste une contribution dans laquelle il attire l'attention sur un fait commis par « l'homme en noir » avec un lien vers un reportage télévisé sur la disparition de l'enfant d'Orval (Cher). « C'est là qu'il a encore frappé », écrit cet internaute soupçonné d'être Martin Ney.

Depuis octobre 2019, Martin Ney faisait l'objet d'un mandat d'arrêt européen émis par le juge Nantais Stéphane Lorentz qui, depuis dix ans, instruit sans relâche l'affaire Jonathan. Le suspect, qui nie les faits et a porté plainte pour dénonciations calomnieuses contre Markus, vient enfin d'être remis à la France pour une période de 8 mois. Lors de son interrogatoire de première comparution, il a gardé le silence.

Selon une expertise psychiatrique, Martin Ney tue par peur d'être découvert

En Allemagne, le pédocriminel a fait l'objet d'une expertise psychiatrique en 2011 après son arrestation. D'où il apparaît que cet enfant qui a grandi dans un milieu modeste, élevé par sa mère, a toujours été timide et en marge. Pour l'expert, il présente une personnalité « schizoïde », c'est-à-dire caractérisée par un isolement social et un désintérêt pour les relations sociales. Sur le plan de son développement sexuel, le psychiatre pose un diagnostic très clair de « pédophilie ».

Le quinquagénaire a également décrit au médecin le schéma de sa pulsion : « Martin Ney a indiqué qu'il quittait, la plupart du temps suivant une agitation intérieure, son appartement régulièrement, roulait ensuite au hasard avec sa voiture sans avoir tout d'abord de but précis, mais envisageant bien la possibilité d'abuser d'un enfant. Pendant qu'il roulait, ce désir soit retombait soit augmentait. Lorsqu'il augmentait, il se rendait à proximité […] d'auberges de jeunesse, de centres de classes vertes ou d'autres institutions, dont il savait que des garçons y dormaient. Il garait alors sa voiture à proximité […], prenait les déguisements, masque pour le visage et des gants, qu'il emmenait toujours avec lui […] et pénétrait dans l'institution […]. »

Lorsqu'il parvenait à rentrer dans les lieux, Martin Ney se livrait alors à des attouchements sur ses jeunes victimes. « Dans les trois cas d'homicides, la peur de la découverte a été le motif essentiel et éventuellement même l'unique motif de l'homicide », retranscrit l'expert.

* Le prénom a été modifié.