Qui est «Axel», le justicier masqué qui chasse les vendeurs d’objets nazis ?

Depuis janvier, un homme se faisant appeler «Axel» a fait plier une dizaine de maisons de vente qui s’apprêtaient à mettre aux enchères des antiquités du IIIe Reich. Nous avons rencontré ce mystérieux «lanceur d’alerte» aux méthodes redoutablement efficaces.

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 Le lanceur d’alerte «Axel» traque les pièces anciennes du IIIe Reich, ici un buste en bronze d’Hitler, mises en vente aux enchères, afin d’en faire interdire le commerce.
Le lanceur d’alerte «Axel» traque les pièces anciennes du IIIe Reich, ici un buste en bronze d’Hitler, mises en vente aux enchères, afin d’en faire interdire le commerce. Istock et DR

La polémique s'est abattue sur eux début janvier, aussi sèchement qu'un coup de marteau. Les commissaires-priseurs sont sous pression depuis qu'un mystérieux lanceur d'alerte, qui se fait appeler « Axel », épluche leurs catalogues pour y traquer les pièces anciennes du IIIe Reich. Son but : faire interdire le commerce des croix gammées, écussons SS et autres insignes du régime hitlérien, régulièrement mis à prix dans les salles de vente, et en « live » sur Internet. Sa méthode : menacer de tous les tracas les professionnels de l'enchère. Un univers feutré qui a en horreur la mauvaise presse.

« Intimidation! » se récrient les pros du marteau. « Axel », drapé dans son anonymat, est parvenu depuis début janvier à faire capoter les affaires dans une dizaine de villes, à Pamiers, à Albi, à Reims, au Puy-en-Velay… Le 3 février, à Rodez, des policiers sont venus saisir, dans un hôtel des ventes, 17 objets nazis inscrits à la vente pour le lendemain. Parmi d'autres antiquités, on trouvait un buste en bronze d'Hitler, un service de couverts à poisson (rouillés) marqués de petites croix gammées, la plaque d'un casque à pointe allemand…

Appuyé par le Crif et Serge Klarsfeld

Quelques jours plus tôt, un signalement au procureur avait été effectué par le Conseil représentatif des institutions juives (Crif), alerté par « Axel ». « Il fait un travail de recherche important. Nous l'aidons sur le plan juridique car la cause est juste », estime David-Olivier Kaminski, l'avocat du Crif. Le lanceur d'alerte peut aussi compter sur l'appui d'une figure tutélaire, l'avocat Serge Klarsfeld. « Ce monsieur paraît sincère et efficace. Je lui donne ma bénédiction pour convaincre les organisateurs. Gagner de l'argent sur la vente d'objets nazis caractéristiques, cela me semble excessif », confie l'infatigable combattant pour la mémoire de la Shoah.

Mardi 16 février à Lyon, un rendez-vous « militaria » devait mettre à l'honneur 22 objets marqués du svastika ou de l'aigle nazi. L'étude Bremens-Belleville a préféré rendre les armes avant la bataille. « Victoire ! » exulte « Axel » devant son ordinateur, cinq jours avant le jour J. Tout à trac, il empoigne son téléphone portable, active la fonction « numéro masqué » et murmure d'une voix gourmande : « On va vérifier ! » Puis, timbre flûté dans le combiné : « Bonjour madame, j'étais intéressé par votre vente de mardi mais il manque des lots… C'est normal ? » Une femme répond, hésitante : « Ça a été retiré par le vendeur… comme ce sont des objets, un peu… Voilà. » « Regrettable ! » ose Axel. « Je suis d'accord », conclut son interlocutrice.

Justicier masqué et franc-maçon

« Tout ça c'est du pipeau, ils ont eu peur et ont annulé le truc », jauge-t-il en se rencognant dans le dossier moelleux d'un fauteuil ancien. L'homme affiche la silhouette d'un bon vivant, et le parler leste de celui qui a roulé sa bosse dans tous les mondes, y compris celui des puissants. Interdit d'en dire davantage : « Axel » tient à son anonymat. « Ces gens sont des dingues, je ne tiens pas à me retrouver avec des néonazis devant ma porte », balaye-t-il. On devine aussi que le costume du justicier anonyme lui plaît au moins autant que la veste Barbour kaki qu'il a passée sur sa chemise blanche - le marbre, qui court du sol au plafond dans sa maison cossue de la région parisienne, ne réchauffe pas la température ambiante…

« Ma première motivation est la justice, plaide ce petit-fils d'antiquaire, collectionneur passionné et membre assidu du Grand-Orient de France. C'est macabre de se faire du pognon sur un buste d'Hitler ou une étoile juive. Les mecs qui vendent cela se foutent du monde. Et je tiens à préciser que je ne suis pas juif. J'essaie de faire œuvre citoyenne, c'est le travail du franc-maçon. »

Dans son bureau, deux ordinateurs sont en permanence allumés. L'un pour travailler. L'autre pour chasser sur interencheres.com la bonne affaire qui apportera à son salon, ou à la penderie de sa femme, une touche de luxe supplémentaire. C'est ainsi qu'il tombe début janvier sur le programme d'une vente à Soissons, affichant parmi 400 objets, 18 drapeaux, brassards, dagues, boucles de ceintures hitlériens. Scandalisé, il appelle les gendarmes. Puis, le maire. Puis, le député. « Personne ne bouge, alors j'appelle la presse locale. » Tollé dans le Soissonnais ! La vente, sous la pression de l'opinion, est annulée.

Vente autorisée, exhibition interdite

Selon l'article R-645-1 du Code pénal, rien n'empêche pourtant de mettre à prix des objets à la gloire du bourreau du XXe siècle. Mais il est formellement interdit de les exhiber. Aussi les maisons de vente ont-elles pris l'habitude de flouter, ou masquer par un petit autocollant blanc, le centre des croix gammées sur les reliques allemandes. Un procédé « un peu hypocrite, c'est vrai, concède un professionnel. Tout le monde devine très bien ce qu'il y a dessous. Mais cela respecte la loi ».

Légal, oui. Mais souhaitable ? Le débat éthique fait rage. A la direction d'Interenchères, où s'échangent en ligne 2 millions d'objets par an, « certains pensent qu'il ne faut pas être plus royaliste que le roi, que ce n'est pas notre rôle de devancer le droit. D'autres considèrent qu'il faut se prémunir du bad buzz », explique le président du directoire, Dominique Le Coënt. « Chaque marchand fait sa propre morale. J'estime pour ma part qu'il n'est pas utile de provoquer », tranche Jean-Pierre Osenat, le président du Syndicat national des maisons de ventes volontaires (Symev).

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Mais dans les petites salles de ventes, habituées à « passer » régulièrement les souvenirs des greniers, on ne l'entend pas toujours de cette oreille. « Ces objets sont des prises de guerre de grands-pères, retrouvées dans les armoires. On n'est pas dans le cas de figure de néonazis qui ont ça en déco dans leur salon ! assure Philippe Casal, patron d'une étude au Puy-en-Velay. Nous avons un public de collectionneurs. Je n'ai pas de crânes rasés au premier rang… »

«C'est facile de s'en prendre à nous»

« Où s'arrêtera-t-on si on commence à sélectionner ce qui, dans l'histoire, a le droit d'exister ? » questionne encore un commissaire du Sud-Ouest, qui a essuyé récemment la tempête « Axel ». Il en garde le souvenir « odieux » d'être « passé dans toute la région pour le facho de service ». « Je n'en dors plus, souffle le spécialiste. C'est facile de s'en prendre à nous, et c'est facile aussi d'avancer masqué… » Des plaintes qui laissent Axel de marbre : « Des gens qui font commerce d'objets nazis, il y a lieu de leur pourrir la vie », pense-t-il.

Dans son bras de fer, Axel a perdu une manche, le 6 février à Fécamp. Non seulement le commissaire-priseur n'a pas cédé, mais il a même ironisé, sur l'air du même pas peur, pendant la séance en direct sur Internet : « Un petit coucou à Axel, s'il est revenu de chez les Grecs… » Deux jours plus tôt, au téléphone, il le priait « d'aller se faire voir » par-delà la mer Egée.

« Il veut me provoquer ? Je vais m'acharner ! » promet Axel, encore furieux d'avoir vu grimper les enchères pour « une rare étoile juive, en drap jaune orangé, imprimé noir, non découpée ». Estimée 150 euros, elle est partie sur un coup de marteau à 650 euros.