Prostitution : les associations de terrain estiment à 2,4 milliards d’euros l’aide nécessaire de l’Etat

A travers un bilan des cinq ans de la loi prostitution de 2016, quatre associations de terrain demandent à l’Etat de « passer à la vitesse supérieure ». Dans un contexte où la pandémie Covid-19 a aggravé, souvent de façon dramatique, la précarité des personnes prostituées.

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 La France compte environ 37 000 à 40 000 personnes prostituées ; le coût d’un parcours de sortie de prostitution est à peu près de 30 300 euros par an. (Illustration)
La France compte environ 37 000 à 40 000 personnes prostituées ; le coût d’un parcours de sortie de prostitution est à peu près de 30 300 euros par an. (Illustration) LP/Arnaud Journois

Le ton du rapport est poli, son message aux autorités claquant! Quatre associations fédérées – Mouvement du Nid, Fondations Scelles, Amicale du Nid et la Coalition pour l'Abolition de la prostitution (réunies sous l'acronyme Fact-s) - publient ce 11 février un bilan des cinq ans de l'application de la loi du 13 avril 2016 (dite de « lutte contre le système prostitutionnel et l'accompagnement des personnes prostituées »).

Six mois d'enquête, menée entre juin et octobre 2020 à travers leurs réseaux sur le terrain et résumée sur 150 pages, visent à adresser à l'Etat cette requête : « Il faut passer à la vitesse supérieure de la loi ! », martèle Claire Quidet, présidente du Mouvement du Nid. Elle souligne, en rappelant combien les personnes prostituées restent aux yeux des autorités, et « dans les mentalités », les « oubliées » des combats #Metoo ou #Metooinceste : « On ne peut lutter contre les violences faites aux femmes, aux enfants, ou pour l'égalité entre les femmes et les hommes, en laissant de côté la prostitution. »

Des mesures d'urgence face à la pandémie

Née avant le premier confinement, l'idée de dresser un état des lieux de l'application de la loi du 13 avril 2016, via la quarantaine d'antennes en métropole de ces quatre associations, a été « rattrapée » par la crise sanitaire et sociale causée par le Covid-19.

« Les personnes en situation de prostitution, déjà fragilisées, ont été frappées de plein fouet par la pandémie, les confinements successifs et les risques de transmission du virus ont imposé l'arrêt de l' activité prostitutionnelle », constate le rapport.

Difficultés de survie, d'accès à l'hygiène, aux soins, précarité alimentaire, perte du logement ou peur des contrôles : « La précarisation des personnes prostituées a été massive ». Certaines ont raconté avoir vécu le confinement « enfermées avec leur proxénète ou leur trafiquant, livrées à leur violence, souvent contraintes à la prostitution via Internet. »

Face aux « appels d'urgence » lancés par les associations, « des aides sont arrivées, au fil de l'eau, mais pas à la hauteur des besoins, notamment en matière d'hébergement », souligne Claire Quidet.

« Certaines ont revécu de l'enfermement traumatisant, lié à des séquestrations ou à des périodes de détention qu'elles ont connues. Certaines ont même exprimé avoir revécu des moments de temps de guerre », témoigne Sandrine Goldschmidt, du mouvement du Nid.

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La pandémie a eu cet autre effet, rapporte la présidente du Mouvement du Nid : « Beaucoup de personnes prostituées (qui ne l'auraient pas fait dans un autre contexte) se sont adressées à nous. Frappées par une détresse économique et par un isolement très important, elles ont pris conscience, par ce temps de pause imposé, de ce qu'elles subissaient. »

300 « parcours de sortie de la prostitution » en quatre ans

Outre l'abolition du délit de « racolage », qui a permis de ne plus considérer les personnes prostituées comme « des délinquantes », et la pénalisation du client, toujours controversée (4000 clients verbalisés dont 50 % à Paris), la loi du 13 avril 2016 (via un décret de 2017) a permis la mise en place de dispositifs de sortie de la prostitution pour les personnes volontaires.

L'examen des dossiers a été confié à l'échelon du département, chacun étant censé mettre en place une commission ad hoc ; une CDLP (commission départementale de lutte contre la prostitution).

Appuyé par des témoignages, le bilan des quatre associations est très positif pour les personnes prostituées qui ont pu en bénéficier. « Aujourd'hui, je marche la tête haute, je peux à nouveau dormir, j'ai un logement temporaire, un studio calme géré par une association. J'ai quitté l'appartement où des hommes venaient encore sonner, c'est terminé », relate Danièle.

Reste qu'un « faible nombre de demandes (ont été) acceptées au regard des besoins », souligne le rapport – d'autant plus que ces besoins ont été accrus par la pandémie. Dans nombre de départements, « la peur de l'appel d'air migratoire » (plus de 80 % des demandes émanent de femmes originaires d'Afrique subsaharienne, exploitées par un réseau et en situation irrégulière) continue à tout bloquer, « au mépris des critères de la loi », rappelle Claire Quidet.

Résultat : une étonnante carte, dans le rapport, qui montre que seules 18 des soi-disant 75 commissions départementales s'activent vraiment à aider les personnes prostituées à s'inscrire dans un parcours de sortie de la prostitution. Beaucoup font semblant, par des refus systématiques bien mal motivés… « Sans être idéal, cet outil (du PSP, parcours de sortie de la prostitution), lorsqu'il est bien utilisé, fonctionne très bien et transforme la vie des personnes concernées, constate Claire Quidet. Il faut lui donner un coup d'accélérateur et permettre qu'il soit appliqué de façon homogène sur le territoire. »

240 millions d'euros par an sur 10 ans

Parce qu'elles revendiquent « que la loi de 2016 soit portée politiquement par un signal clair et fort », les quatre associations de Fact-s avancent chiffres et projections. La France compte environ 37 000 à 40 000 personnes prostituées ; le coût d'un parcours de sortie est à peu près de 30 300 euros par an. Il faudrait donc « 2,4 milliards d'euros sur dix ans pour assurer la sortie de prostitution de 40 000 personnes », soit 240 millions par an, calcule le rapport, d'une façon sommaire et assumée.

Des multiplications pas si fantaisistes au regard des « coûts de la prostitution pour nos sociétés », revendique Claire Quidet. En omettant le coût humain de la prostitution, difficile à évaluer, une enquête conduite en 2015 par le mouvement du Nid (Prostcost) estimait à 1,6 milliard par an le coût économique et financier de la prostitution. « Face à un Etat qui réagit froidement en ne regardant que les budgets, nous avons voulu montrer ce que coûterait d'aider les personnes prostituées », revendique Claire Quidet.

Censé être annuel mais réuni une seule fois en 2017, un comité interministériel de suivi de la loi du 13 avril 2016 devrait se tenir très prochainement, espère, selon ses informations, la présidente du Mouvement du Nid.