Procès des policiers de la Goutte d’Or : Bylka, vrai ripou ou flic de la BAC aux méthodes musclées ?

L’ancien chef d’un groupe de la brigade anticriminalité de ce quartier populaire de Paris est jugé pour corruption, racket et violences avec cinq autres collègues. Lui nie et affirme qu’on lui fait payer des méthodes connues de tous.

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 Entré dans la police en 2002, «Bylka», figure de la Goutte d’Or, a fait toute sa carrière à la BAC du XVIIIe.
Entré dans la police en 2002, «Bylka», figure de la Goutte d’Or, a fait toute sa carrière à la BAC du XVIIIe. LP/Philippe Lavieille

« Eh chef, y'a des ripoux dans ta BAC ! » avait lancé à la patrouille le groupe posé sur l'une des placettes de deal de la Goutte d'Or (Paris, XVIIIe). « Commissaire, il vaudrait mieux t'occuper de ta BAC (brigade anticriminalité), il y en a un qui va se faire buter », lui avait glissé lors de son interpellation un revendeur de cigarettes de contrebande du carrefour Barbès.

Par deux fois, fin 2017 et début 2018, sur le terrain agité de ce quartier populaire du nord de la capitale, la commissaire en charge de l'arrondissement avait été ainsi hélée, sans y prêter plus d'attention. Jusqu'à ce jour de juin 2018 où l'un de ses gardiens de la paix, échaudé par une altercation avec Karim M., son collègue d'un autre « groupe Jour » de la BAC, se mit à accuser celui-ci de faits de corruption et de vol de produits stupéfiants.

Devant les « bœufs-carottes » de l'IGPN (Inspection générale de la police nationale), saisie d'une enquête, le policier énervé a détaillé : « Ça fait treize ou quatorze ans que tout le monde sait que (Karim M.) prend des enveloppes auprès des dealers de la Goutte d'Or. (Il) fait de belles affaires de stupéfiants, mais ses affaires ne sont pas dues au hasard; il les fait grâce à des informations que lui donnent des informateurs […]. (Il) va bosser pour eux, pour interpeller dans les rues d'en face, pour interpeller la concurrence de ces gars-là », lâche-t-il, relayant lui aussi que certains trafiquants de drogue à qui « Bylka », pour kabyle en verlan, aurait pris de l'argent, voudraient se venger.

«Des indices graves d'agissements frauduleux»

Le présumé « ripou » ainsi balancé a-t-il échappé à un funeste sort? Au terme de l'instruction, Karim M., 47 ans, qui nie les faits les plus graves de corruption et de trafic de stupéfiants, n'échappe en tout cas pas au procès. Incarcéré depuis juin 2019, le brigadier comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris jusqu'au 12 février aux côtés de cinq autres fonctionnaires et de deux « indics ».

L'ordonnance de renvoi accable : « Les sonorisations de véhicules de police, l'audition de témoins, l'enquête patrimoniale, l'expertise sur les téléphones, ont permis de réunir des indices graves d'agissements frauduleux de certains policiers de la brigade anticriminalité du XVIIIe : corruption, coups d'achats (de produits stupéfiants), violences, faux, vols, ainsi que le recours non autorisé à des informateurs, pratique manifestement admise, mais non contrôlée, par la hiérarchie de la BAC. »

Entré dans la police en 2002 en dépit de deux condamnations, cependant réhabilitées de plein droit, « Bylka » a fait toute sa carrière à la BAC du XVIIIe. Figure de la Goutte d'Or, il y était « désigné localement comme le boss du quartier », écrivait le site Les Jours, qui avait révélé l'affaire. Le policier, bien noté par sa hiérarchie, avait sur le terrain une sale réputation : celle d'obliger les dealers à « prendre l'assurance », c'est-à-dire à remettre de l'argent pour pouvoir continuer à travailler. Au dossier, un échange intercepté dans le véhicule des « baqueux », alors qu'ils y font monter un dealer hors de tout cadre, semble accréditer ce système de racket.

« Ça me fait chier mais on va quand même te sauter (t'arrêter) », dit l'un des policiers. « Nan, sauf s'il passe dans le camp des gagnants », enchaîne Karim M. « Sauf s'il souscrit…, commence un troisième… « L'assurance », précise Karim M, qui propose au dealer d'« (ouvrir) un petit terrain ». « Tu feras un petit 1500, 2000 par jour, c'est bon. »

De la drogue placée sur des individus pour les piéger

D'autres écoutes suggèrent que ces policiers pratiquaient des « habillages », c'est-à-dire utilisaient de la drogue saisie pour la placer sur d'autres interpellés, quitte à rédiger des procès-verbaux qu'ils savaient faux, et à envoyer les intéressés en prison. Karim M. aurait notamment utilisé ce procédé pour aider l'un de ses informateurs, Ahmad M. dit « l'Hindou », l'un des prévenus, à se débarrasser d'un type qu'il venait d'escroquer d'une forte somme (245 000 euros). Le brigadier est soupçonné d'avoir voulu piéger le pigeon en plaçant un pochon de cocaïne dans l'habitacle de son véhicule, opportunément contrôlé. Il s'agissait bien d'un piège, affirme « l'Hindou », qui accuse Karim M. d'avoir touché 80 000 euros de la somme – ce que ce dernier conteste avec force.

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« Pour quatre interpellations au moins, effectuées par ces effectifs entre 2017 et 2019, l'autorité judiciaire a été trompée, sur le motif légal d'intervention ou sur les éléments constitutifs de l'infraction », considèrent pour leur part les juges d'instruction. Dealers, guetteurs, intermédiaires en faux papiers et combines… Entre rumeurs et soupçons, ce procès promet une plongée dans le monde interlope de la Goutte d'Or et sur la ligne jaune des « saute dessus », ces « baqueux » qui n'interpellent qu'en flagrant délit.

Cette ligne, Karim M. conteste l'avoir franchie pour la corruption et la complicité de trafic de stupéfiants, faits pour lesquels il encourt dix ans, insiste son avocat Me Patrick Maisonneuve. Il admet l'utilisation non autorisée d'indics, moyen de répondre « à la pression de la hiérarchie pour faire du chiffre ». Il reconnaît des propos de bluff sur le terrain, propices à alimenter les médisances du quartier.

Et pour ce train de vie peu conforme à son traitement ? Gérant de fait de deux hôtels et d'un bar, Karim M. possédait neuf téléphones, se rendait souvent en Algérie, n'a effectué aucun retrait d'espèces en quatre ans… « La commission rogatoire internationale demandée à l'Algérie vient de rentrer, elle balaye tout fantasme : rien ne ressort, sinon la maison de famille en Kabylie », avance Me Maisonneuve, qui demandera la relaxe du brigadier et conclut : « Le parquet s'arc-boute sur ce dossier pour faire un exemple, mais ils ont la mauvaise cible ».