Procès des mendiants de Toulouse : jusqu’à 10 ans de prison requis

Après une semaine de débats, la procureur a demandé ce lundi des peines allant de trois à dix ans de prison à l’encontre des 17 Roms bulgares, poursuivis pour avoir forcé des compatriotes à mendier à Toulouse. Le jugement est attendu ce mardi.

Onze personnes avaient été interpellées en juin 2018 dans un bidonville de Toulouse, dans le secteur du chemin de Gabardie.
Onze personnes avaient été interpellées en juin 2018 dans un bidonville de Toulouse, dans le secteur du chemin de Gabardie. PHOTO PQR / LA DEPECHE DU MIDI/NATHALIE SAINT-AFFRE

« Un peu de pudeur ! Arrêtez de vous comparer aux victimes. » Ce sont des mots durs et des réquisitions lourdes qu’a prononcés ce lundi matin la procureur de la République au procès de la mendicité forcée des Bulgares à Toulouse (Haute-Garonne). Après une semaine de débats, elle a réclamé entre trois et dix ans de prison à l’encontre des 17 Roms bulgares, selon leur implication et la durée dans le trafic, leur violence et la place qu’ils tenaient au sein du camp de Gabardie à Toulouse.

Ces onze hommes et six femmes sont poursuivis pour « traite d’êtres humains », accusés d’avoir forcé près de trente compatriotes handicapés à mendier aux feux rouges de Toulouse de décembre 2015 à juin 2018. Cinq familles au total étaient poursuivies pour avoir maltraité physiquement ces mendiants auxquels ils volaient les gains de la manche.

Les victimes étaient mêmes « revendues » entre les différentes familles. Les 33 victimes de ce trafic de la misère sont toutes reparties en Bulgarie en 2018 et le procès se tient donc sans partie civile. Les 17 prévenus, onze hommes et six femmes, ont toujours nié leur implication, arguant depuis une semaine, être eux-mêmes des mendiants.

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« Je porte la parole de la société, ses intérêts bafoués, maltraités pendant des années par ces 17 hommes et femmes, dont le dossier montre l’absence d’humanité, a attaqué la procureur, Hélène Gerhards. Malgré leur mensonge et leur déni, les débats ont montré une activité plus lucrative et moins onéreuse que le proxénétisme ou l’exploitation sexuelle. Les mendiants sales et handicapés, cela rapportait plus, c’est devenu une entreprise familiale ayant pour objet l’exploitation des êtres humains. »

De l’alcool coupé à l’eau en récompense

Recrutement des mendiants dans leur village bulgare, dans le nord du pays, transport vers la France, confiscation de leurs papiers d’identité pour les empêcher de fuir, carnets de compte avec ce que rapporte chaque mendiant, hébergement dans des abris de fortune à même le sol, menaces pour que les mendiants récoltent toujours plus, violences physiques et blanchiment de l’argent récolté… la procureur a brossé le tableau sombre de ce trafic organisé pendant de nombreuses années.

Détaillant le rôle de chacun, dont les chefs de chaque famille capables de frapper les victimes à coups de câbles électriques, Hélène Gerhards a expliqué le recrutement des mendiants parmi la communauté Rom originaire de Turquie, minorité dans la minorité en Bulgarie, récompensés par de l’alcool coupé à l’eau ou de la vodka bas de gamme après leur journée de mendicité aux carrefours, de 7 heures à 21 heures.

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Alors que les victimes vivaient dans une misère totale, leurs chefs exhibaient de belles voitures, de grandes maisons en Bulgarie et des liasses de billets sur les réseaux sociaux. « Cela m’a pris du temps mais au total entre les virements Western Union, les espèces, les dépôts sur les comptes, le tout représente 211 607 euros, a-t-elle précisé. Et je ne vous parle pas de l’argent qui a été ramené directement en Bulgarie lors des nombreux voyages. Le camp de Gabardie, à Toulouse, c’est le siège social, d’où les familles surveillent le travail des mendiants qui rapporte de 30 à 150 euros par jour, jusqu’à 4500 euros par mois ».

« Pour moi, il n’y a pas de chef des mendiants »

La procureur a notamment demandé 10 ans de prison pour quatre prévenus considérés comme les responsables, citant les conclusions des experts psychiatres sur « leur absence d’empathie pour les victimes, leur sens du profit, leur déni quant à la gravité des faits, leur narcissisme et leur domination ». Une peine d’un an aménageable a aussi été requise à l’encontre du seul détenu comparaissant libre, « le seul à avoir eu le courage de reconnaître les faits et qui a fait beaucoup d’efforts d’intégration en France ». La procureur a demandé également une interdiction définitive du territoire français contre 16 prévenus.

Des peines jugées lourdes et injustes pour les avocats de la défense dans un procès où aucune confrontation avec les victimes n’a jamais eu lieu. Ce lundi après-midi, six d’entre eux ont plaidé, demandant tous la relaxe devant le tribunal. Pour Jocelyn Momasso-Momasso, avocat d’un père et son fils risquant respectivement 10 et 3 ans de prison, « il n’y a pas de bons et de mauvais mendiants. Ce sont juste les misères qui s’entrecroisent. Dix ans pour une pièce rapportée à ce système qui a reconnu avoir mis la pression sur les victimes qui lui devaient de l’argent mais qui n’a jamais été violent, c’est lourd. La qualification de traite d’êtres humains, c’est vaste et il n’y a aucune preuve. Mon client a assuré avoir mendié lui-même au Capitole ou Jean-Jaurès, ce qui n’a jamais été vérifié. En Bulgarie, la mendicité est culturelle : il a bénéficié des subsides de la mendicité, sans savoir qu’il enfreignait la loi française. Depuis cette affaire, le trafic ne s’est pas arrêté, rien n’a changé. Pour moi, il n’y a pas de chef des mendiants. »

Même ligne de défense pour Nicolas Raynaud de Lage, conseil d’un prévenu qui risque 7 ans de prison, dénonçant une disproportion de la peine et une enquête lacunaire. « Ce n’est pas la misère contre la misère mais la question est de savoir si au niveau du droit, les qualifications existent et ont été démontrées. Les débats n’ont pas permis cette démonstration qui dit qu’il est lié à ce trafic. Quand, où, dans quelle voiture a servi à mon client pour transporter ces victimes ? Rien dans l’enquête ne permet de le dire. Il n’y a pas eu de démonstration implacable, ce fil d’Ariane qui lie à mon client. » Le jugement est attendu ce mardi.