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Procès des attentats de janvier 2015 : une enquête vertigineuse et des zones d’ombre

La cour d’assises spéciale de Paris qui juge depuis trois semaines les complices présumés des terroristes de «Charlie Hebdo», Montrouge et l’Hyper Cacher s’est penchée ce lundi sur les investigations hors-norme déployées par les enquêteurs.

 Au procès des attentats de janvier 2015, la cour examine désormais les charges retenues contre les 14 accusés. Dessin d’audience du 2 septembre.
Au procès des attentats de janvier 2015, la cour examine désormais les charges retenues contre les 14 accusés. Dessin d’audience du 2 septembre. AFP/Benoît Peyrucq

Sur le grand écran de la salle d'audience de la cour d'assises spéciale apparaissent des schémas, couverts de flèches, de chiffres et de pictogrammes : des maisons, des téléphones − fixes et portables. Des noms, aussi : ceux des frères Kouachi, auteurs de la tuerie à Charlie Hebdo, d'Amedy Coulibaly, le preneur d'otages de l' Hyper Cacher et assassin de Clarissa Jean-Philippe et, surtout, ceux de plusieurs des quatorze accusés jugés depuis le 2 septembre à Paris pour avoir apporté un soutien logistique à ces attaques terroristes.

Après trois semaines consacrées à l'audition des parties civiles, le procès des attentats de janvier 2015 est entré de plain-pied ce lundi 28 septembre dans l'examen des charges retenues contre les accusés. Tous nient avoir eu connaissance des projets mortifères du trio, et doivent aujourd'hui leur présence dans le box − trois sont en fuite − essentiellement à deux axes d'enquête : l'exploitation des traces ADN et celle de la téléphonie.

Quelque 37 millions de données analysées

Et il faut bien cela, cette sorte de mémo visuel, pour appréhender le travail de bénédictins accompli par les enquêteurs à partir des lignes téléphoniques attribuées aux trois terroristes. Un chiffre, vertigineux, résume à lui seul l'ampleur de la tâche : 37 millions de données analysées, à partir des bornes, des puces et des boîtiers utilisés.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'extrême prudence des terroristes, dont les lignes officielles ne révèlent rien ou presque, sinon la « relation fusionnelle » des frères Kouachi, Saïd et Chérif. « Ils s'appelaient au moins une fois par jour », révèle une enquêtrice. Pour le reste, ils se sont servis de lignes souscrites sous des noms d'emprunt : pas moins de dix-sept pour Amedy Coulibaly à partir de septembre 2014, dont cinq pour la seule semaine des attentats.

Et il aura fallu quelques imprudences de ce dernier pour que la brigade criminelle, à partir de ses « fadettes » (ses relevés téléphoniques), puisse démêler l'écheveau de ses relations : Ali Riza Polat, Nezar Mickaël Pastor Alwatik, Amar Ramdani, Willy Prévost… « Des correspondants habituels qui deviennent des correspondants exclusifs entre le 1er et le 7 janvier (NDLR : date de l'attaque à Charlie Hebdo) », souligne la même enquêtrice, qui récite, souvent de tête, chacun des numéros analysés. Le bornage des téléphones suggère également des rendez-vous entre eux et Coulibaly, à cette même période. Mais avec les Kouachi, on ne retrouve que de très rares contacts téléphoniques, et une seule rencontre, dans la nuit du 6 au 7 janvier entre Chérif et Coulibaly.

«Un vrai mystère que nous n'avons pas résolu»

Le reste de l'enquête démontre aussi à quel point Chérif et Saïd Kouachi ont verrouillé leur action, ne laissant presque aucune trace derrière eux. L'origine de leurs armes − porteuses d'un ADN encore inconnu à ce jour − n'a pas été établie avec certitude. A l'inverse, pour Amedy Coulibaly, « l'appartement conspiratif » loué à Gentilly (Val-de-Marne) a révélé la présence d'un véritable arsenal provenant d'ex-Yougoslavie. Sur une arme a été retrouvé l'ADN de Nezar Mickaël Pastor Alwatik. Celui de Willy Prévost a quant à lui été mis en évidence dans le véhicule qui a servi à l'attaque de l'Hyper Cacher.

A la barre, le commandant de la brigade criminelle qui dépose à son tour reconnaît toutefois les limites de cette enquête hors-norme. « Nous n'avons que très peu d'éléments qui permettent de dire ce qui s'est passé dans cet appartement entre le 7 et le 9 janvier (NDLR : entre l'attaque à Charlie Hebdo et celle de l'Hyper Cacher) », convient-il, s'interrogeant sur la présence éventuelle d'un complice à Gentilly. Car c'est aussi là qu'a été tournée, en plusieurs fois, la vidéo de revendication de Coulibaly, dont le montage au moins a été assuré par un tiers.

D'autres questions attendent encore des réponses : qui a redéposé la voiture de location de Coulibaly le 6 janvier au soir ? Qui a acheminé celle qui servira à le conduire à l'Hyper Cacher ? « C'est un vrai mystère que nous n'avons pas résolu. » Restent aussi les nombreuses armes laissées par Coulibaly à Gentilly, mais aussi dans le coffre de la voiture, qui contenait aussi trois gilets pare-balles. Faute de preuve, c'est donc une conviction personnelle que livre l'enquêteur : « Amedy Coulibaly ne devait sans doute pas être le seul à passer à l'action », estime-t-il.