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Procès des attentats de janvier 2015 : le récit de trois jours de terreur

Les 7, 8 et 9 janvier 2015, de la rédaction de «Charlie Hebdo» à l’Hyper Cacher, en passant par Montrouge, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly tuent 17 personnes. Alors que s’ouvre le procès des attentats, retour sur trois jours qui ont terrorisé la France.

 Paris, le 7 janvier 2015. Sur cette image tirée d’une vidéo amateur, Saïd et Chérif Kouachi s’apprêtent à reprendre leur voiture juste après la tuerie de « Charlie Hebdo ».
Paris, le 7 janvier 2015. Sur cette image tirée d’une vidéo amateur, Saïd et Chérif Kouachi s’apprêtent à reprendre leur voiture juste après la tuerie de « Charlie Hebdo ».  Reuters

Les 7, 8 et 9 janvier 2015, les attentats de « Charlie Hebdo », Montrouge et de l'Hyper Cacher faisaient 17 morts et de nombreux blessés. Plus de cinq ans après, c'est un procès pour l'Histoire qui s'ouvre ce mercredi 2 septembre devant une Cour d'assises spéciale, qui siégera dans le tribunal judiciaire de Paris.

La mort des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly, les trois terroristes islamistes auteurs des attaques, prive la justice et leurs victimes des responsables directs de ces crimes. Sur les quatorze suspects qui seront jugés jusqu'au 10 novembre, onze seront présents dans le box des accusés, les trois autres font l'objet d'un mandat d'arrêt. Pour déterminer leur rôle et ce qu'ils savaient des attentats, 144 témoins et 14 experts seront entendus. 200 parties civiles se sont constituées.

Le procès sera exceptionnellement filmé car il présente « un intérêt pour la constitution d'archives historiques de la justice ». Cette captation n'est pas inédite, mais c'est la première fois qu'elle concernera un procès terroriste.

Retour sur ces trois jours qui ont plongé la France dans la terreur.

Le carnage à «Charlie Hebdo»

Une fresque réunit les portraits des victimes de l’attentat de « Charlie Hebdo », non loin des anciens locaux du journal. /LP/Matthieu de Martignac
Une fresque réunit les portraits des victimes de l’attentat de « Charlie Hebdo », non loin des anciens locaux du journal. /LP/Matthieu de Martignac  

En ce 7 janvier 2015, la conférence de rédaction de « Charlie Hebdo » vient à peine de débuter dans les locaux de la rue Nicolas Appert à Paris (XIe). L'hebdomadaire satirique est à la peine financièrement, mais l'ambiance est comme toujours joyeuse et potache. Dessinateurs et journalistes ont pris place autour de Charb, le directeur de la publication. Soudain, deux hommes encagoulés et armés de fusils d'assaut font irruption dans la salle.

Quelques minutes plus tôt, les deux terroristes ont déjà entamé leur sinistre parcours. Ils se sont trompés de bâtiment et ont déjà fait leur première victime. Frédéric Boisseau, 42 ans, un technicien de maintenance qui intervient dans l'immeuble voisin, est mortellement touché au thorax. « Je suis touché, je vais crever, appelle ma femme », souffle ce père de deux ados à un collègue avant de succomber.

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Les tueurs ont finalement trouvé la bonne entrée et, sous la menace de leurs armes, ils ont contraint la dessinatrice Coco, sidérée, à composer le code d'accès. Le carnage débute. Effroyable mais méthodique. Les rescapés sont frappés par le calme et la détermination des assassins. Les tirs sont ciblés, pas en rafale. Les autopsies confirmeront que les victimes ont été exécutées. Charb est leur obsession. Franck Brinsolaro, le policier chargé de sa sécurité depuis la fatwa lancée contre le patron du journal deux ans plus tôt, n'a pas le temps d'utiliser son arme de service : il est abattu avant. L'attaque durera à peine deux minutes. Moins de 120 secondes et 10 morts. La scène de crime est une scène de guerre.

VIDÉO. De « Charlie » à l'Hyper Cacher, 3 jours qui ont marqué la France

Les premiers équipages de police sont dans l'allée lorsque les assaillants quittent les lieux. Ils n'hésitent pas à tirer pour protéger leur fuite. Sur une vidéo amateur, on voit les deux hommes crier : « On a vengé le Prophète! » Si le doute pouvait encore subsister, il est levé : l'attaque est directement liée à la publication par l'hebdomadaire en 2006 des caricatures de Mahomet.

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La course-poursuite se poursuit boulevard Richard-Lenoir lorsqu'un nouveau véhicule de police se présente. Cette fois, un gardien de la paix est touché. Les deux hommes prennent le temps de descendre pour s'approcher de leur victime. « Tu voulais me tuer ? » lance l'un des terroristes au policier à terre. « Non, c'est bon chef », répond le blessé qui lève les mains, paumes ouvertes. Sans pitié, son assassin l'exécute d'une balle dans la tête. Ahmed Merabet avait 40 ans.

De vieilles connaissances de l'antiterrorisme

Chérif et Saïd Kouachi, les tueurs de « Charlie Hebdo »./AFP
Chérif et Saïd Kouachi, les tueurs de « Charlie Hebdo »./AFP  

Les assaillants prennent le large. Après un accident dans le XIXe arrondissement, ils braquent un automobiliste. « Si les médias t'interrogent, tu n'as qu'à dire Al-Qaïda Yémen », lance l'un d'eux. Dans la C3 abandonnée, on découvre la carte d'identité d'un certain Saïd Kouachi.

Les tueurs de « Charlie Hebdo » ont désormais un nom. Ils sont frères. Saïd a 34 ans et vit à Reims (Marne), Chérif en a 32 et réside à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Nés dans une famille populaire du XIXe arrondissement de Paris, les deux frères sont très tôt orphelins. Adolescents, ils sont placés par les services sociaux dans un foyer en Corrèze où ils passent six ans, de 1994 à 2000. Leur basculement vers l'islam radical se matérialise par leur apparition dans l'enquête sur la filière dite des Buttes-Chaumont démantelée en 2005, le dossier matriciel de la nouvelle génération du terrorisme islamiste. Saïd n'avait pas été poursuivi, mais Chérif avait été condamné en 2008 à trois ans de prison dont la moitié avec sursis.

Amedy Coulibaly./AFP
Amedy Coulibaly./AFP  

Chérif Kouachi revient dans les radars deux ans plus tard lorsqu'il est mis en examen dans l'enquête sur le projet d'évasion d'un des auteurs de l'attentat du RER B en 1995. Il bénéficie d'un non-lieu. Dans ce dossier apparaît un certain Amedy Coulibaly. Les frères Kouachi ont été surveillés plusieurs années par les services de renseignement - on sait notamment que Saïd s'est rendu très vraisemblablement au Yémen en 2011-, mais ne le sont plus au moment des faits.

Une exécution sommaire à Montrouge

Le 8 janvier 2015, à Montrouge, Clarissa Jean-Philippe, policière municipale est tuée par Amedy Coulibaly./LP/OLIVIER CORSAN
Le 8 janvier 2015, à Montrouge, Clarissa Jean-Philippe, policière municipale est tuée par Amedy Coulibaly./LP/OLIVIER CORSAN  

Le 8 janvier, la France se réveille abasourdie par l'ignoble massacre de Charlie. La veille, un rassemblement spontané a rallié des milliers de personnes Place de la République à Paris. Mais ce matin-là, Clarissa Jean-Philippe, policière municipale à Montrouge (Hauts-de-Seine), est sur le pont dès 8 heures pour intervenir sur un accident de la circulation bénin. Sans raison apparente, un homme s'approche d'elle et l'abat d'une balle de Kalachnikov. L'agresseur tire également sur un employé de la voirie, grièvement blessé au visage. Il s'enfuit en braquant un automobiliste.

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Un nom de suspect émerge très vite : Amedy Coulibaly, 32 ans. Seul garçon d'une fratrie de dix, il a grandi dans le quartier difficile de la Grande-Borne, dans l'Essonne. Il verse tôt dans la délinquance, se voyant même condamné à six ans de prison en 2004 aux assises pour un braquage. Il a été mêlé à la même affaire judiciaire que Chérif Kouachi et son profil de voyou radicalisé correspond au profil de l'assassin de Clarissa Jean-Philippe.

Dans la soirée, il est formellement identifié sur planche photographique par des témoins. Son ADN est également relevé sur une cagoule abandonnée sur les lieux.

Une imprimerie pour ultime refuge

Le 9 janvier 2015, les frères Kouachi se retranchent dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële. /LP/Olivier Arandel et Yann Foreix
Le 9 janvier 2015, les frères Kouachi se retranchent dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële. /LP/Olivier Arandel et Yann Foreix  

Localiser les frères Kouachi est la priorité. Un jeu de piste éprouvant commence pour toutes les forces de sécurité. Les terroristes sont armés, prêts à tout, et ont une longueur d'avance. Le 8 janvier, dans la matinée, sûrs d'eux, ils braquent une station-service à Villers-Cotterets (Aisne) pour voler des gâteaux et de l'eau. Puis ils s'évanouissent une nouvelle fois dans la nature. Les traces d'un bivouac dans un sous-bois seront retrouvées plus tard. Le 9 janvier, vers 8h10, ils braquent une nouvelle voiture dans l'Oise.

Dans son imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), Michel Catalano n'est pas surpris quand on sonne à la porte à 8h35. Il attend un fournisseur et envoie son chef d'atelier Lilian Lepère ouvrir. Il réalise immédiatement la méprise et intime l'ordre au jeune homme de se cacher.

Les frères Kouachi savent que l'assaut aura lieu ici. Selon Michel Catalano, ils sont calmes mais exaltés. Chérif invite son otage à lire le Coran tandis que son grand frère masque une photo de pin-up dans un bureau. Blasphème. Un singulier face-à-face s'engage alors entre l'entrepreneur, qui fera preuve d'un sang-froid époustouflant, et les terroristes. Assez vite, une patrouille de gendarmes se présente devant l'imprimerie. Chérif Kouachi sort et tire dans leur direction en criant : « Allah Akhbar ! » L'un des militaires riposte et atteint le cadet des frères Kouachi au cou. Michel Catalano lui prodiguera les premiers soins avant d'être autorisé à partir.

Pendant toute cette séquence, l'entrepreneur a une obsession : que les terroristes ne découvrent pas Lilian Lepère. Le chef d'atelier s'est réfugié sous l'évier. A la recherche d'une boisson, Saïd Kouachi ouvre le placard à côté du sien. « J'ai eu la peur de ma vie, j'ai senti que mon cerveau était déconnecté, mon cœur s'était arrêté, pour moi j'étais mort », confiera Lilian Lepère aux enquêteurs.

VIDÉO. Michel Catalano, en mai 2015 : «Quand j'ai vu les frères Kouachi, j'ai pensé que j'allais mourir»

Prise d'otages sanglante à l'Hyper Cacher

Ce même 9 janvier, à 13h11 précisément, François-Michel Saada se dépêche de rentrer dans le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes (Paris XXe). Zarie, la caissière, essaie de l'en dissuader mais le client parvient à se faufiler. Le sexagénaire fait demi-tour lorsqu'il aperçoit un homme armé, mais c'est trop tard. Ce père de trois enfants est abattu de deux balles dans le dos. Ce n'est pas la première victime d'Amedy Coulibaly. Dès son entrée dans le magasin, il a visé Yohan Cohen, l'un des manutentionnaires de ce commerce confessionnel juif. Agé de 20 ans, c'est la plus jeune victime de cette sanglante séquence. Le terroriste exécute dans la foulée un client, Philippe Braham.

Amedy Coulibaly exige que personne ne sorte. Il demande à la caissière d'aller chercher les otages réfugiés au sous-sol. La plupart refusent mais trois personnes acceptent finalement de remonter. Dont Yoav Hattab qui s'empare d'un des fusils de l'assaillant posé sur une palette, sans parvenir à tirer sur le terroriste. L'étudiant de 21 ans paiera de sa vie ce geste héroïque.

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La prise d'otages - 25 personnes séquestrées - durera près de quatre heures au cours desquelles Amedy Coulibaly se montre volubile. Selon les témoins, il s'épanche sur le Mali, la Birmanie, la Palestine et l'Irak, et affirme que la France ne respecte pas l'islam. Une otage le trouve incroyablement détendu : quand il rechargeait son arme, dit-elle, « il faisait ça comme s'il fumait une cigarette ». Le terroriste raconte qu'il est récemment sorti de prison, invoque son ralliement à Daech et revendique l'assassinat de Clarissa Jean-Philippe. Après s'être connecté à Internet pour suivre les informations, il appelle BFMTV et confirme ce que tout le monde sait : il est en lien avec les frères Kouachi. Les otages sont frappés par sa décontraction. Ils ont compris qu'il n'envisageait pas d'autre issue que la mort en martyr.

A Dammartin-en-Goële et porte de Vincennes, les situations sont figées. Les deux assauts devront être coordonnés. A 16h50, la sortie des frères Kouachi précipite les choses. Cernés par le GIGN, ils sont abattus, les armes à la main. Vingt minutes plus tard, la BRI s'attaque à l'Hyper Cacher. Dans une ultime foucade, Amedy Coulibaly tente de s'extraire en tirant à tout-va. Il est neutralisé au seuil de la porte du magasin. Aucun otage n'est blessé.

Le 9 janvier 2015, porte de Vincennes, les forces de l’ordre lancent l’assaut./AFP/Gabrielle Chatelain
Le 9 janvier 2015, porte de Vincennes, les forces de l’ordre lancent l’assaut./AFP/Gabrielle Chatelain  

Des attentats synchronisés

Les investigations ont confirmé que les attaques avaient été coordonnées. Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly font connaissance à la prison de Fleury-Mérogis (Essonne) en 2005. Le premier est en détention provisoire dans le dossier de la filière terroriste des Buttes-Chaumont tandis que le second, déjà enraciné dans la délinquance, purge une peine pour braquage. A l'époque, ils fréquentent Djamel Beghal, un vétéran du djihad charismatique, qui sera considéré comme leur mentor religieux et auquel ils rendront visite dans le Cantal où il est assigné à résidence.

Les deux hommes ne se perdront plus de vue et leurs contacts s'intensifient avant les faits. Dans la nuit du 6 au 7 janvier, Amedy Coulibaly se rend à Gennevilliers pour rencontrer Chérif Kouachi. Dans la foulée, ce dernier prévient son frère qui prend le train pour Paris dans la matinée. A 10h19, le 7 janvier, le cadet des Kouachi envoie un message à son comparse, vraisemblablement pour lui donner le top départ de leur action. Dans sa vidéo de revendication, Amedy Coulibaly dit qu'il a financé l'attaque des frères Kouachi. Son ADN a également été trouvé dans un de leurs fusils d'assaut, ce qui accrédite l'hypothèse d'un soutien également matériel.

En revanche, les attentats ont été revendiqués par les deux organisations concurrentes du djihad. Les Kouachi ont agi au nom d'Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA) et le tueur de l'Hyper Cacher au nom du groupe Etat islamique.

Le 11 janvier 2015, les attentats de « Charlie Hebdo », Montrouge et de l'Hyper Cacher donnaient lieu à une mobilisation populaire exceptionnelle, avec 3,7 millions de personnes rassemblées dans toute la France.