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Procès des attentats de janvier 2015 : la veuve de Chérif Kouachi «n’arrive pas à comprendre»

Interrogées devant la cour d’assises, les épouses des frères Kouachi ont assuré qu’elles n’avaient rien remarqué des projets de leurs maris, jusqu’au matin des attentats.

 Izzana Hamyd, la femme de Chérif Kouachi, voudrait tourner la page et ne plus être associée à l’« acte monstrueux » de son mari.
Izzana Hamyd, la femme de Chérif Kouachi, voudrait tourner la page et ne plus être associée à l’« acte monstrueux » de son mari. AFP/Benoit Peyrucq

L'une apparaît marquée, l'autre désinvolte. Mais sur le fond, leurs discours se rejoignent. « J'ai refait le film maintes fois », explique la première. « J'en ai fait des nuits blanches… », dit la seconde. A la barre de la cour d'assises spéciale, qui juge quatorze personnes pour leur soutien logistique aux attentats de janvier 2015, les compagnes respectives des frères Kouachi ont certifié avoir tout ignoré de leurs projets mortifères. Rien, assurent-elles, ne laissait présager que Chérif et Saïd Kouachi, ce matin du 7 janvier 2015, prendraient les armes pour attaquer Charlie Hebdo, abattant en tout treize personnes à l'arme de guerre.

« A quel moment j'ai loupé quelque chose d'important? Depuis quand avait-il ça dans la tête? On avait des projets : fonder une famille, déménager… » Izzana Hamyd, 40 ans, était la femme de Chérif Kouachi. Tunique rose et foulard assorti, visiblement émue, elle répète qu'elle avait « confiance » en cet homme, épousé sept ans plus tôt. « Il y avait beaucoup d'amour entre nous, c'était un jeune homme respectueux, joyeux. Je n'arrive pas à comprendre. »

Certes, le couple avait une pratique rigoriste de l'Islam - « sectaire », dit-elle aujourd'hui, proscrivant par exemple sa présence dans la même pièce qu'un autre homme. Certes, les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, avaient « touché » son mari. Oui, le couple avait fréquenté Amedy Coulibaly, auteur de la prise d'otage sanglante de l'Hyper Cacher, et son épouse Hayat Boumeddiene, jugée en son absence à ce procès. Mais « jamais », répète Izzana Hamyd, Chérif Kouachi n'avait émis de menaces en sa présence.

«Il m'a dit : je vais chez mon frère, je vais faire les soldes»

Longuement interrogée par les policiers, elle a bien retrouvé de maigres signaux de nervosité chez son mari. Mais de ceux qu'on réinterprète après coup, et finalement si dérisoires… Les jours précédents, elle se rappelle ainsi que Chérif Kouachi avait eu du mal à trouver le sommeil et n'avait rien mangé, disant avoir mal au ventre. Le 7 janvier, il semblait également « aux aguets », surveillant la fenêtre de manière inhabituelle.

Tôt ce matin-là, Saïd Kouachi, lui, a pris le train depuis Reims (Marne), où il vivait avec sa compagne et son fils, pour retrouver Chérif. « Il m'a dit : je vais chez mon frère, je vais faire les soldes. Il m'a dit à ce soir ! », raconte aujourd'hui Soumya Bouarfa, en foulard noir et vert bouteille. « Le train de 7h12 ? Il n'a pas pris le risque d'être en retard… », relève Stéphane Duchemin, l'un des juges, étonné qu'une telle explication n'ait pas éveillé les soupçons de la jeune femme. « Mais Saïd était très matinal ! Il détestait les grasses matinées », lui rétorque-t-elle, d'un flegme assez déconcertant. « Il ne vous a pas échappé que ce jour-là, ils ne sont pas allés faire les soldes… », appuie le magistrat.

« Oui c'est grave, je ne suis pas d'accord avec ce qu'ils ont fait. C'est malheureux d'en arriver là », concède-t-elle maladroitement. « Mais c'est pas le même Saïd que j'ai connu. On faisait des soirées PlayStation, cinéma, on rigolait. Il était doux, gentil, attentionné, il me lavait quand j'étais malade, il me portait aux toilettes quand j'étais en fauteuil », détaille cette femme atteinte de sclérose en plaques, qui explique que son allocation adulte handicapé était le seul revenu de la famille.

«Je suis madame Kouachi, mais je ne veux plus porter ce nom»

« Les armes, il les a achetées avec votre allocation ? », demande un avocat. « Ben non, c'est moi qui faisais les comptes. Et je touche pas des milliers d'euros. » Rien à signaler, donc. « La veille, on avait tous la gastro à la maison, il a passé la soirée à aller vomir et moi aussi. J'ai rien noté de spécial », conclut-elle. Le même avocat s'agace. « Vous êtes venus nous dire que vous pratiquiez un islam pas radical, que votre mari était normal, avec une vie normale. Finalement ce n'est pas votre mari qui souffrait d'un problème aux yeux (NDLR : de graves problèmes de vue). C'est vous qui étiez aveugle. »

« J'ai fait travailler ma mémoire pour comprendre s'il s'était radicalisé avec moi. Je n'ai rien vu », répond encore la mère de famille, imperturbable, et qui a refait sa vie depuis. Izzana Hamyd, elle, n'a pas réussi. Elle voudrait surtout tourner la page, ne plus être associée à cet « acte monstrueux ». « Dans cette affaire, dit-elle, je suis devenue la veuve de. Je suis madame Kouachi, mais je ne veux plus porter ce nom. Certes on a été mariés, certes on s'est aimés, mais ma vie elle s'est arrêtée quand il a décidé de sortir avec ses armes sur Paris. »