Procès de la mendicité à Toulouse: «Je faisais les poubelles»

Le procès de dix-sept Roms bulgares soupçonnés d’avoir fait mendier de force des compatriotes s’est ouvert ce lundi. Le principal suspect nie les faits, prétendant être lui-même dans la misère.

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 Les victimes, toutes d’origine bulgare, étaient contraintes de mendier aux feux rouges avant de se faire voler leurs gains. (Illustration)
Les victimes, toutes d’origine bulgare, étaient contraintes de mendier aux feux rouges avant de se faire voler leurs gains. (Illustration) AFP/Philippe Huguen

« Je ne comprends pas pourquoi je suis en prison depuis plus de deux ans et pourquoi je suis devant ce tribunal », assure Ivan Vasilev Ivanov, l'un des 17 prévenus jugés depuis ce lundi par le tribunal correctionnel de Toulouse (Haute-Garonne). Jusqu'au 10 février, ces Roms originaires de Bulgarie sont poursuivis pour « traite d'êtres humains, association de malfaiteurs et blanchiment d'argent », soupçonnés d'avoir obligé des compatriotes à mendier aux feux rouges de Toulouse de décembre 2015 à juin 2018.

Cinq familles au total sont accusées d'avoir maltraité physiquement ces mendiants auxquels ils volaient les gains de la manche. Les 33 victimes de ce trafic de la misère sont toutes reparties en Bulgarie en 2018 et le procès, reporté de deux semaines en raison de cinq cas positifs au Covid, se tient donc sans partie civile.

Tous les prévenus nient les faits, plaidant être eux-mêmes des mendiants. La justice leur reproche d'avoir fait venir des compatriotes de Bulgarie, leur proposant de mendier en France et de partager avec eux les gains de la manche. Mais une fois arrivés dans la Ville rose, les papiers d'identité des nouveaux venus étaient confisqués par les chefs de ce réseau.

Brutalités physiques

Ces derniers faisaient régner la terreur dans le camp et les brutalisaient physiquement pour les contraindre à mendier. Chaque responsable tenait environ huit mendiants sous sa coupe. Prévenus et victimes sont tous originaires de la région de Pleven, au nord de la Bulgarie, le pays le plus pauvre de l'Union Européenne.

Âgés de 21 ans à 63 ans, les prévenus sont jugés dans la salle municipale Jean-Mermoz et assistés par six interprètes. Chacun est équipé d'un casque de traduction pour comprendre la teneur des débats.

Ce lundi, le tribunal correctionnel s'intéressait à la personnalité de ces onze hommes et six femmes pour tenter d'en savoir plus sur leur parcours et les raisons de leur arrivée en France.

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C'est la famille Ivanov — trois frères, leurs femmes et l'une des filles d'un couple — qui est présentée comme la tête du réseau, selon les conclusions des enquêteurs. Quand le premier mendiant bulgare a déposé plainte devant les policiers toulousains en mai 2017, déclarant être frappé et volé des gains de sa mendicité, il a d'abord accusé cette famille.

Un homme «dominé par le rapport de forces »

Ivan Vasilev Ivanov, 49 ans et père de deux enfants, assure être issu d'une « bonne famille » en Bulgarie, ni riche, ni pauvre. « J'ai reçu une bonne éducation et j'ai été scolarisé jusqu'à l'âge de 17 ans, explique dans le box en bois cet homme aux épaules trapues et aux cheveux bruns. La vie était difficile en Bulgarie, alors je suis arrivé en France, au camp de Gabardie à Toulouse, en 2017 car j'avais des amis là-bas. Je n'étais pas à Toulouse en 2015 au moment des faits reprochés. Je suis venu faire les poubelles ici pour manger et ramasser des objets pour les revendre en Bulgarie. Je veux une confrontation avec les mendiants qui nous accusent car chacun peut prétendre avoir été violenté par d'autres pour faire la manche ».

C’est dans ce camp, à Toulouse, que vivaient les victimes et leurs tortionnaires. /PHOTOPQR/La Dépêche du Midi
C’est dans ce camp, à Toulouse, que vivaient les victimes et leurs tortionnaires. /PHOTOPQR/La Dépêche du Midi  

Les experts psychiatres décrivent pourtant ce quadragénaire comme « quelqu'un dominé par le rapport de forces, dépourvu d'éthique dans la relation à l'autre et mené par le narcissisme et la domination ».

A ses côtés dans le box se trouve sa femme, Katya Mirhailova Shtregarska, avec qui Ivan a deux filles, dont l'une, Lilyana, est également poursuivie. L'épouse d'Ivan, âgée de 45 ans, explique être venue en France pour prendre soin de son enfant mais a laissé sa fille cadette en Bulgarie avec ses parents. « Je ne connais pas les mendiants qui nous accusent, je ne les ai jamais vus, se défend cette petite femme brune, avec une queue-de-cheval. Avec mon mari, on ramassait des métaux pour les revendre et on faisait les poubelles. »

Pour se dédouaner, la fille du chef de réseau affirme s'être prostituée

Selon les enquêteurs, les familles bulgares poursuivies vivaient pourtant dans le même camp que leurs victimes, à l'est de Toulouse. Des photos de ce camp ont été diffusées hier par le tribunal, montrant les frêles baraques en tôles, recouvertes de bâches en guise de toit, et pourvues de lits de fortune. Les mendiants dormaient à quelques mètres dans des abris de fortune, sur des palettes en bois à même le sol.

Dans ce camp, Ivan Vasilev Ivanov et sa femme Katya étaient épaulés par leur fille Lilyana Ivanova Vasileva, que les victimes ont présenté comme la remplaçante de son père quand il allait en Bulgarie. C'est cette femme de 27 ans qui détenait les papiers d'identité des mendiants. Mariée à 14 ans en Bulgarie, elle a donné naissance à une petite fille, qui vit toujours là-bas aujourd'hui.

Niant les accusations de mendicité forcée, elle a affirmé devant le tribunal avoir exercé la prostitution et justifie l'argent trouvé lors des perquisitions des enquêteurs par cette activité. Les membres des cinq familles ont tous nié en bloc avoir participé à ce trafic organisé, justifiant une arrivée en France en 2018 ou pour trouver du travail afin de vivre décemment.

Ce mardi, le tribunal entendra le responsable de l'enquête et va concentrer les débats sur une première famille, celle des Manov, dont trois membres sont poursuivis.