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Procès de l’attentat raté du Thalys : l’insaisissable bascule de l’accusé

Ayoub El Khazzani est jugé depuis ce lundi à Paris pour avoir tenté de commettre une tuerie dans un train entre Amsterdam et la capitale française en 2015. Au premier jour d’audience, la Cour d'assises spéciale s’est penchée sur son parcours et les raisons de son passage à l’acte.

 Ayoub El Khazzani, ce lundi, lors de l’ouverture du procès de l’attentat manqué du Thalys en 2015, devant la Cour d'assises spéciale à Paris.
Ayoub El Khazzani, ce lundi, lors de l’ouverture du procès de l’attentat manqué du Thalys en 2015, devant la Cour d'assises spéciale à Paris. AFP/Elisabeth de Pourquery

Une après-midi entière à examiner sa personnalité n'aura pas suffi à lever les interrogations sur les ressorts profonds du passage à l'acte d'Ayoub El Khazzan i, dont le procès s'est ouvert ce lundi 16 novembre à Paris. Le 21 août 2015, ce Marocain de 31 ans avait manqué de peu de commettre un carnage dans un Thalys Amsterdam-Paris, l'intervention de courageux passagers ayant permis de le maîtriser à temps. L'obstacle de la langue − le jeune homme s'exprime mal en français − n'a pas permis à la cour d'assises spécialement composée, qui le juge en compagnie de trois autres accusés, de rentrer en détail sur les raisons de sa bascule.

Celle qui a vu un jeune homme élevé dans une famille unie de Tétouan au Maroc, pratiquant un islam modéré, devenir le suspect d'une effroyable tentative d'attentat dans les pas d' Abdelhamid Abaaoud, le futur coordonnateur des attentats du 13 novembre 2015. Tout juste a-t-on compris que l'accusé mettait en avant des raisons davantage politiques que religieuses à son engagement au sein de l'Etat islamique.

De l'Espagne à la Syrie

Elevé par un père peintre en bâtiment très à cheval sur l'éducation et une mère au foyer, Ayoub El Khazzani connaît une première rupture lorsque son père, dont on perçoit l'attachement et l'estime qu'il lui porte, quitte le Maroc en 2003 pour aller travailler en Espagne. « Le cadre familial s'est assoupli », note l'enquêtrice de personnalité. L'adolescent, troisième d'une fratrie de six, abandonne progressivement sa scolarité et fait ses premiers pas dans la délinquance.

En 2007, la famille rejoint le père en Espagne et s'installe d'abord à Madrid. « C'était un quartier de drogue », précise l'accusé qui vivote alors de petits trafics, ce qui lui vaudra deux condamnations à de la prison avec sursis. Très mécontents qu'il se serve de l'appartement familial pour stocker sa marchandise, ses parents quittent la capitale espagnole pour rejoindre Algésiras. Pendant un an, Ayoub El Khazzani reste seul et continue à vendre − et à consommer − de la drogue. « Il dit avoir fait une dépression nerveuse, être devenu parano », décrit l'enquêtrice de personnalité.

A Algésiras, le jeune homme est repris en main par son grand frère, très porté sur la religion. L'avocat général décèle « un changement assez brutal ». « Très vite, vous portez la barbe et le kamis, vous n'écoutez plus de musique et vous arrêtez la drogue », fait-il remarquer. Dans son box, l'accusé, en chemise grise et les cheveux ramenés en chignon, élude. Les deux hommes fréquentent aussi une mosquée où le grand frère d'Ayoub El Khazzani assure parfois le prêche et ce dernier relaie les appels à la prière. Une implication qui attire l'attention des services de renseignement espagnols qui, à en croire l'accusé, vont sans succès tenter d'enrôler les deux frères.

Le parcours du jeune homme fait ensuite un crochet vers la France, où il passe quatre mois, au début de 2014, à travailler pour une société de téléphonie, puis bifurque vers la Belgique où il s'installe chez sa petite sœur à Molenbeek, une commune de la région Bruxelles-Capitale. Puis, en mai 2015, il rejoint la Turquie, puis la Syrie où il se lie avec Abdelhamid Abaaoud. C'est à ce moment-là que l'histoire est moins claire.

Daech et Robin des Bois

« Je suis rentré là-dedans », admet Ayoub El Khazzani qui ne conteste pas son attrait d'alors pour Daech, l'organisation Etat islamique. « Mais c'est une longue histoire, il y a plein de trucs », poursuit-il sans être relancé. « J'étais dans ma bulle », dira-t-il quelques minutes plus tard, sans qu'on n'en apprenne davantage sur la consistance et la formation de ce funeste cocon. Au passage, il présente ses excuses aux victimes de son acte.

A l'enquêtrice de personnalité, cet amateur d'athlétisme qui n'a jamais développé de relation intime sérieuse a insisté sur l'émoi que lui avait provoqué le sort des populations syriennes. Il compare alors Daech à Robin des Bois. « Vous décrivez un homme en quête de sens ? » rebondit son avocate Me Sarah Mauger Poliak. « Il y a de ça », consent l'enquêtrice.

Mais l'avocat général ne l'entend pas ainsi et lâche ses coups. « A quel moment dans les vidéos de l'Etat islamique que vous regardez vous décelez de l'héroïsme et Robin des Bois ? interroge le magistrat. Quand ils décapitent James Foley ? Quand ils décapitent Steven Sotloff et David Haines ? Quand ils décapitent dix-huit prisonniers ? Quand ils brûlent un pilote jordanien ? » « L'Etat islamique ne parle pas que de ça, ils montrent aussi des bonnes images », se justifie Ayoub El Khazzani qui, une nouvelle fois, évoque la mystérieuse « bulle » dans laquelle il se trouvait. L'avocat général s'agace : « On est d'accord que l'Etat islamique, ce n'est pas le croissant rouge. […]. Et que dans le Thalys, vous aviez une Kalachnikov et pas une trousse à pharmacie. »

Les débats doivent se prolonger pendant cinq semaines. Mais ils ne seront pas nourris par le témoignage de Clint Eastwood. Ce lundi soir, la cour a décidé de passer outre la demande formulée par la défense de l'accusé qui comptait faire entendre le réalisateur, auteur d'un long-métrage sur l'action des héros américains du Thalys.